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Ils ont autopsié les entrailles des monstres de séries télé

Une fois n’est pas coutume, je me suis attardé sur la publication d’un ouvrage dédié aux séries télé intitulé « Créatures ! Les monstres des séries télé« . Ses auteurs ne me sont pas étrangers puisque, sériephiles dans l’âme, ils animent Des séries… et des hommes, le blog sur Libération.

Amandine Prié et Joël Bassaget, c’est ainsi qu’ils se nomment, se sont plongés à l’occasion de l’écriture de ce livre, dans la biosphère monstrueuse des séries télé, des vampires de Buffy aux zombies de The Walking Dead en passant par les monstres humains comme Dexter. Classés par catégories, ils reviennent dans l’ordre chronologique sur leur représentativité à la télévision… en particulier dans la culture anglo-saxonne (bien qu’ils se permettent de temps à autre une petite incursion hexagonale).

C’est l’occasion de voir ainsi comment ces différentes créatures ont vu leur définition évoluer en fonction des tendances et en fonction de la manière dont ils ont été assimilés par ce bouillonnement perpétuel de la culture populaire. Une parfaite occasion de leur poser quelques questions.

Quelles étaient vos motivations derrière l’écriture d’un tel ouvrage ?

Joël et Amandine : À l’origine, c’est une découverte. Quand on passe une partie de son temps, comme nous le faisons, à fouiller l’histoire des séries pour mieux comprendre le phénomène, on croise naturellement les mêmes figures qui reviennent régulièrement. À notre (petite) surprise, nous nous sommes aperçus que les monstres, qu’on n’associe jamais directement à la télévision, y sont probablement les figures les plus « universelles ».

En fait, les monstres ont été utilisés par tous les genres à un moment où à un autre et dépassent largement à la télévision le seul cadre du genre « fantastique ». Ce sont des personnages qui accompagnent les téléspectateurs tout au long de leur vie. Les monstres peuplent les dessins animés des enfants, hantent les histoires qui font frémir les adolescents, apparaissent dans les sitcoms, servent à dramatiser un épisode de série policière…

Même le soap opéra les a utilisés. À partir de cette constatation, nous avons voulu dresser une sorte de cartographie des monstres de la télévision et montrer comment celle-ci s’est approprié et a transformé pour ses besoins les grandes figures de monstres comme les vampires, les loups-garous, les zombies, les fantômes, mais aussi les robots, les extraterrestres, les animaux, les créatures mythologiques…

La plupart des exemples sont tirés de séries anglo-saxonnes, un champ déjà forcément très vaste. Mais est-ce qu’il y a des séries françaises qui ont joué un rôle majeur – ou même mineur – dans ce monde des séries à créatures ?

Joël et Amandine : Qui oserait nier l’impact de Casimir, le monstre gentil sur toute une génération de téléspectateurs français ?! Et comment ne pas rappeler qu’un des tout premiers grands succès populaires de la télévision française, le feuilleton Belphégor, est une histoire de fantôme au musée du Louvre ? Les monstres sont présents dans toutes les cultures, même les plus locales.

En France, il n’y a pas une région qui n’a pas son ou ses monstres « autochtones ». Ceci dit, il faut bien admettre que le cinéma et la télévision ne furent jamais chez nous très fertiles en récits fantastiques. Les auteurs et producteurs anglo-saxons, au contraire, ont toujours été plus friands d’histoires étranges peuplées de créatures. La fête annuelle d’Halloween est également pour les américains un prétexte annuel pour la production de téléfilms ou épisodes spéciaux.

Et puis, il faut bien le dire, la télévision américaine et sa (grande) sœur anglaise restent les références et il est difficile de parler sérieusement de fiction télévisée sans commencer par là.

La volonté de structurer l’essai par types de créatures permet de voir leur évolution. Mais n’est-ce pas aussi le reflet d’un élargissement de la consommation de ces fictions, où on les identifie désormais à leur type. Du genre : « T’as vu la dernière série de zombies, The Walkin’… truc ?« 

Joël et Amandine : Oui, tout à fait. Les créatures autrefois « extraordinaires » font désormais partie du quotidien. Les vampires vivent parmi les humains, les zombies sont carrément dans les faits divers, les robots visitent Mars avant nous et on ne doute plus que les loups-garous ne sont plus qu’à une manipulation génétique de nous.

Mais la télévision, et plus particulièrement cette télévision commerciale américaine de référence, a toujours été opportuniste et chaque fois qu’un concept a eu du succès, il a été recopié.  On ne s’étonne donc pas de voir la « bit-lit » se décliner en série parce que ça cartonne, on sait qu’on aura droit à du zombie parce que The Walking Dead fait parler toute la planète et si demain un esprit frappeur crève l’écran, nous aurons des histoires de fantômes.

En fait, le principal phénomène est technologique. Avec les progrès des images de synthèse, des techniques de truquage et des effets spéciaux, les créatures autrefois coûteuses au résultat visuel aléatoire sont devenues abordables et visuellement satisfaisantes (bluffantes mêmes). Les réseaux de télévision qui se « tirent la bourre » sans cesse peuvent enfin investir dans du spectaculaire sans craindre le ridicule ou demander aux scénaristes de « cacher la misère ».
Et puis, il y a assurément un phénomène démographique. Les jeunes adorateurs des B Movies et films fantastiques des précédentes décennies sont aujourd’hui des adultes consommateurs, prisés des annonceurs qui veulent s’associer à des programmes qui reflètent (et flattent) leur culture.

The Walking Dead, série produite par la chaîne américaine AMC

Dans le cas des zombies, très à la mode actuellement, vous expliquez que Roméro a libéré la figure du mort-vivant du carcan de son ADN vaudou, de son maître. A votre avis, peut-on parler d’une césure équivalente à l’occasion de 28 jours plus tard ? Peut-on dire que Danny Boyle a libéré la figure du mort-vivant du carcan Roméro ?

Joël : Je crois que j’aime trop 28 jours plus tard pour être objectif. Aussi, personnellement, je pense que chaque fois qu’on s’est éloigné du « modèle de base » du zombie, on a perdu quelque chose. Alors ce que je dirais, c’est que si 28 jours plus tard a libéré une figure, c’est celle des survivants. Dans le film, la beauté plastique du monde est sans cesse représentée ou soulignée. Le monde n’a pas pris un aspect sordide, c’est le jardin d’Eden de l’humanité, seulement désormais peuplé de créatures de l’enfer. Non, mais, j’adore trop ce film…

Amandine : En ce qui me concerne, le glissement entre la figure du zombie de Romero et ceux de 28 jours plus tard se joue autour de la thématique de l’infection, de la pandémie, du virus. Thématique omniprésente dans notre société actuelle (menace bactériologique, virus H1N1, H5N1 etc), et à laquelle viennent faire écho des films comme REC ou certains épisodes de séries comme Alias ou Andromeda.

Dans votre livre, on peut aussi faire d’étranges découvertes, comme l’existence de Scooby-Doo on Zombie Island. C’était bien ?

Joël et Amandine : Ah, alors on va vous donner un truc infaillible pour détecter les aliens infiltrés dans un corps humain : ils n’aiment pas les dessins animés ! Ce spécial de la série Scooby-Doo n’est peut-être pas le meilleur, mais il est loin d’être le pire. Ce qui est remarquable dans ce programme, c’est le niveau de « violence » inhabituel pour cette franchise, avec par exemple des zombies qui se font couper en deux. Il y a également tout un tas d’autres créatures dans ce téléfilm (en fait un Direct to Video) et c’était l’illustration parfaite pour rappeler que les créatures monstrueuses, même les plus sombres ont leur place dans des programmes pourtant soumis à une sévère censure. Mais nous savons déjà que tous les contes de fée qui se respectent ont un monstre. Ou alors ils sont écrits par des humains infectés par des aliens.

La prochaine série de Canal+, Les Revenants, où des morts reviennent à la vie ignorant qu’ils étaient théoriquement décédés, s’inscrit-elle dans la vague de zombies ? Parle-t-on peut-être d’une nouvelle évolution ?

Joël et Amandine : C’est à la fois la puissance et la faiblesse du mythe zombie : c’est toujours la même histoire. On a vite fait le tour des points de vue sur la situation. Alors, comme on l’a déjà dit plus haut, il y aura toujours des tentations pour revisiter le concept et il y en a déjà eu (Dead Set par exemple). Mais une « révolution » sur ce thème, ça paraît peu probable. De plus, c’est une variation qui n’est pas si nouvelle, quand on prend notamment l’épisode « Dead Men don’t wear plaids » (S05E15) de Supernatural : les morts-vivants réintègrent leurs foyers exactement comme ils étaient avant, avec toute leur conscience et leurs souvenirs. C’est seulement dans un second temps que « l’infection » les touche et qu’ils révèlent leurs instincts carnassiers.

Les Revenants, diffusée en novembre sur Canal+

Dans la partie dédiée aux robots, vous avez la présence d’esprit de rappeler au monde l’existence de séries comme Riptide. Ca fait quoi, du coup, d’observer avec un regard analytique, les vieilles séries d’autrefois ?

Joël et Amandine : Ce qui est amusant quand on fouille dans les « séries d’autrefois », c’est qu’on y va toujours comme on entre dans une brocante, avec des préjugés. Et puis quand on est dedans, on découvre des tas de petits trésors, des pièces qui nous en rappellent d’autres, évoquent des souvenirs ou témoignent d’une époque. Et on est très souvent émerveillés par la qualité, le culot ou simplement le kitch de certains objets. Dans le cas des robots, la difficulté, c’est qu’il y en a partout ! Même Urkel de la sitcom Family Matters (La vie de famille) se construit un robot dès la première saison et celui-ci ne manque pas de revenir par la suite. Columbo déjoue un alibi donné par un robot (S03E06)…

Et il y a eu du « robotique » comme il y a eu du « disco », c’était l’accessoire obligatoire, symbole du « dernier cri ». Dans cette catégorie, Roboz (c’est le nom du robot de Riptide dans la version française) se classe dans le Top 10 parce qu’il ne sert strictement à rien, sinon à servir des boissons sur le yacht des héros en faisant des embardées qui font trembler les verres.

On apprend par ailleurs dans votre livre que KITT, la voiture de K2000, dispose d’une mémoire de 1000 MegaBytes. Soit environ 100 fois moins qu’un ordinateur classique d’aujourd’hui. Vous avez trouvé d’autres anecdotes de ce type où les auteurs auraient un peu trop voulu anticiper le futur ?

Joël : Il y aurait un livre (épais) à écrire sur les visions du futur que présente la télévision depuis soixante ans. Et ce serait majoritairement très drôle en effet.

À la fin des années 1950, la série Men into Space décrivait dans chaque épisode les futures avancées de l’homme dans l’espace. Elle prévoyait le premier homme sur la Lune pour 1975 et, dans ce cas, elle a été rattrapée par la réalité puisque nous y avons marché en 1969. Mais les téléspectateurs de ma génération voyaient les humains de 1999 habiter en permanence sur la Lune, même qu’elle quittait son orbite et emmenait avec elle toute la station Alpha à travers l’espace. Et puisque qu’on parle de K2000, cette série a eu un ancêtre très futuriste. En 1961, le détective Shannon poursuivait les criminels dans une voiture armée, équipée de tout un tas d’accessoires et même d’un téléphone, d’où la haute antenne qui était fichée sur son toit.

Il y a aussi des clichés futuristes qui persistent. Par exemple, toute représentation du futur implique des objets volants ou flottants qui font tout à notre place et qu’on commande à la voix. Mais en 2012, tous les matins, je dois encore descendre les poubelles…

La série suédoise Real Humans sera diffusée en 2013 sur Arte

Autre série non-citée, mais peut-être là aussi trop récente, c’est Real Humans (Akta Manniskor). Vous la classeriez à quel niveau de l’échelle de l’évolution ?

Amandine : Effectivement, nous aurions aimé parler d’Akta Manniskor mais la série est trop récente pour que nous ayons pu l’intégrer à l’ouvrage. Le grand intérêt d’Akta Manniskor, c’est que la série se déroule dans un monde qui pourrait être le nôtre : on n’est pas en l’an 3500, les voitures ne volent pas et pourtant, ce sont des « Hubots » qui (entre autres activités plus ou moins légales) descendent les poubelles et qui sont conçus par l’homme.

C’est un thème, comme on le mentionne dans le livre, dont on retrouve déjà les traces dans la mythologie grecque. Mais l’introduction de ces Hubots dans la société n’est pas sans poser problème, et l’on retrouve notamment le thème de la révolte des robots, un classique de la SF depuis la pièce de théâtre de Karel Čapek, R.U.R : Les Robots Universels de Rossum, jouée pour la première fois à Prague en 1921.

Quels sériephiles êtes-vous quand vous n’auscultez pas les entrailles de la télévision ? Plutôt zombies, vampires, fantômes, monstres humains… ?

Joël : Totalement zombies, je suis prêt, j’ai hâte…

Amandine : Monstres humains, s’il faut, mais alors vraiment, s’il faut choisir.

 

Créatures ! Les monstres des séries télé // Édition Les moutons électriques – Amandine Prié et Joël Bassaget – 19 euros

Catégories : Interview