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Trois Fois Manon, violence insouciante

TroisFoisManon

ATTENTION, CERTAINS DÉTAILS DE L’INTRIGUE SONT EXPLORÉS EN PROFONDEUR

Fin 2012, nous apprenions que la chaîne franco-allemande Arte envisageait de lancer un chantier autour des miniséries (pour une définition des miniséries, à lire ces deux articles, ici et ). Cette politique de fiction s’approche de ce que développe depuis désormais quelques années la télévision anglaise, la BBC en tête, après avoir décidé de réduire drastiquement les téléfilms unitaires au profit de ces œuvres un peu plus longues (2, 3 voire 4 épisodes…).

Le 10 avril prochain, 3 Fois Manon sera la première création (1) issue de cette initiative à être diffusée. Fin janvier, elle remportait le Fipa d’or de la meilleure fiction. Est-ce qu’elle le vaut ? Oui ? Sûr ?

Un sujet fort

Manon est une jeune adolescente qui n’ose plus lever la tête. Quelque chose la tord de l’intérieur. Une nuit, la fringale la saisit. Elle se rue dans le frigo pour assouvir son besoin et, imagine-t-on, apaiser son anxiété. Mais cette nuit-là, sa mère débarque dans la cuisine et la réprimande. Elle ne va plus à l’école depuis plusieurs semaines ; sa mère, voyant en elle le comportement de son ex-mari, l’humilie devant son frère et sa sœur. Manon devient agitée, une colère monte en elle. Elle saisit un couteau puis le plante dans le ventre de sa mère. Direction : un centre éducatif fermé pour filles.

3 Fois Manon dresse le portrait d’un monde adolescent devenu anxieux par procuration au travers des peurs et des pulsions de ses aînés. Dans le cas de Manon, c’est la relation à sa mère qui est mise en cause. Interprétée magistralement par Marina Foïs (vous allez voir, c’est une putain de performance), Monique ne supporte pas la distance creusée entre elle et Manon. Elle ne lui dit plus rien, elle ne reçoit plus d’affection de sa part. Alors elle la force. Parfois psychologiquement, parfois physiquement.

Interview sur le tournage du créateur-réalisateur Jean-Xavier de Lestrade réalisée par Ciclic, l’Agence régionale du Centre pour le livre, l’image et la culture numérique

De l’éducatif au social

Manon peut alors emprunter deux voies possibles : ce centre sera sa prison ou sa liberté. Mais rien ne pourra se faire sans le travail de l’équipe éducative composée essentiellement d’éducateurs spécialisés (métier décrit avec justesse dans la minisérie) mais aussi d’une enseignante et d’une psychologue. Ces professionnels, dont l’objectif est de favoriser et de reconstruire le lien social qui s’est brisé chez ces adolescents, sont décrits tout en nuances mais certains prennent plus de place.

C’est le cas du rôle d’Alix Poisson qui incarne Mme Barthélémy, professeur dont la mission consiste à faire passer le brevet aux adolescentes. Face à une équipe éducative sceptique (dommage que la confrontation entre les deux points de vue soit si manichéenne), elle va tout faire pour défendre un projet de spectacle de marionnettes. Selon elle, l’apprentissage des connaissances ne peut se faire dans le cas de ces jeunes perturbées. Elles ont besoin de réapprendre à apprendre. Et cela passera par une médiation culturelle (2).

Cette méthode est d’ailleurs actuellement expérimentée en France. « Il ne sert à rien de leur rajou­ter du tra­vail. Le fait même d’apprendre les met en insé­cu­rité psy­chique. A l’inverse, les ame­ner à réflé­chir sur des textes fon­da­teurs, avec des angoisses archaïques, est très structurant » explique sur le site VousNousIls.fr une formatrice développant cette nouvelle approche. Trois Fois Manon reprend ainsi cette idée et s’appuie sur la légende d’Orphée pour que les adolescentes exorcisent et dépassent leurs peurs archaïques.

Et quelques absences…

A ma grande surprise, le domaine de la psychologie est en réalité assez peu exploré dans cette fiction. Cela semble traduire l’envie des auteurs de favoriser dans leur propos l’éducation à l’analyse. Mais c’est aussi une manière de démontrer les insuffisances des liens qui unissent la justice à ces centres. Dans le troisième épisode, la psychologue aborde la question de Manon. « Le vrai bémol, c’est son retour dans sa famille » dit-elle. Le directeur, lui, ne va pas par quatre chemins : « Non, ça c’est le problème de la juge. » Quand vous verrez la minisérie, il est tout à fait possible que vous trouviez cette réplique odieuse tant elle semble désincarnée de la réalité que vit Manon chaque jour.

Au-delà de l’absence du thème psychologique, alors même que la série développe finement la psychologie de ses personnages, d’autres non-dits essaiment le scénario. Globalement, j’ai du mal à savoir s’ils sont l’œuvre d’une volonté ou d’une erreur. Cela ne réduit en aucun cas la compréhension du récit mais des zones d’ombres nous laissent ainsi le choix de l’imaginaire comme si l’insouciance de ses personnages s’imprégnait dans la construction narrative. Et de manière pragmatique, certains de ces aspects peuvent être porteurs de frustration.

Par exemple, les comportements tangents d’une éducatrice spécialisée du centre permet ainsi à l’histoire de montrer la difficulté de ce métier, et ce qu’il peut engendrer d’instabilité au sein même de l’institution, directement entre les adolescentes. Mais cette intrigue ne connaît pas de fin véritable (sans aller à la sanction, on pouvait imaginer une issue ?) si bien que j’ai eu l’impression que les auteurs ont lancé une pierre dans le vide sans trop s’attarder sur sa chute.

Ce détail, ce léger goût d’inachevé, n’est pas ce qui reste en bouche en fin de visionnage. Trois Fois Manon, c’est le portrait joliment incarné par Alba Gaïa Bellugi d’une adolescente en proie à une violence qu’elle ne sait apprivoiser. Elle doit se reconstruire malgré un environnement nouveau et pas forcément adapté. Les auteurs embrassent leur sujet sans ménagement et dans toute la difficulté que cela peut représenter. A l’image, certaines scènes sont dures. Dures parce que l’identification à Manon est parfaitement achevée.

Trois Fois Manon (3×52′). Créée par Jean-Xavier de Lestrade et Antoine Lacomblez. Diffusion le 10 avril 2014 à 20h50. Produit par Image & Compagnie.

 

(1) Deux autres miniséries viennent d’être tournées. La première, Jamais Seuls, raconte comment une commune fan de foot est « bouleversée par le meurtre d’un supporter dans les tribunes, pendant un match. Alexandra Perrucci, une fille du pays, revient pour enquêter au cœur de sa ville, de sa famille, et de leur passion dévorante pour le ballon rond » ; la seconde, Un Echo, nous plonge dans la psychologie d’un pianiste. « Victime d’acouphènes et d’hallucinations toujours plus étranges, Philippe bascule dans une autre réalité où il mène une vie toute différente avec un autre prénom et une nouvelle famille. »

(2) Cette construction dramatique du récit au travers d’un apprentissage culturel m’a rappelé L’Esquive, ce formidable film d’Abdellatif Kechiche qui a révélé Sara Forestier. Et quitte à développer les ressemblances entre ce cinéaste et la minisérie, le journaliste Siegfried Forster évoque une similitude entre l’actrice interprétant Manon, Alba Gaïa Bellugi, et Adèle Exarchopoulos de La Vie d’Adèle… réalisé par Abdellatif Kechiche. Pour info, Alba Bellugi a joué dans Intouchables, Thérèse Desqueyroux et le dernier film d’Alain Resnais, Aimer, boire et chanter. En gros, il va falloir compter sur elle à l’avenir.

Catégories : Critique · Drama · Série française