Rot Front, le dernier village allemand d’Asie centrale

Un reportage multimédia de Marie-Alix Détrie & Antonin Lechat

Projet réalisé en collaboration avec les 48h de la pige, dans le cadre de l’atelier "Tremplin"

Rot Front, le dernier village allemand d’Asie centrale

Un reportage multimédia de Marie-Alix Détrie & Antonin Lechat

Projet réalisé en collaboration avec les 48h de la pige, dans le cadre de l’atelier "Tremplin"

Au nord du Kirghizistan, petit pays d’Asie centrale, vit une centaine d’Allemands, dans un village que leurs ancêtres ont créé il y a près d’un siècle. Malgré leur cohabitation avec les Kirghizes, ils n’ont jamais perdu leur culture et leur langue, qui se transmettent de génération en génération dans les maisons. Alors que l’Asie centrale s’est vidée de sa population allemande depuis la chute de l’URSS, Rot Front, le dernier village allemand d’Asie centrale résiste.

Chapitre 1

“Rien ne vaut sa terre d’origine”

Un camion passe devant le panneau, bleu et rouillé, qui marque l’entrée de Rot Front. Près des petites maisons aux toitures en tuiles rouges, des enfants jouent au foot. Parmi les cheveux noirs et les peaux mates, une petite tête blonde tire dans le ballon, marque un but, et s’écrie : “Ja!”. Rot Front, connu comme le dernier village allemand d’Asie centrale, a été créé par 25 familles allemandes en 1927, une époque où le Kirghizistan en comptait beaucoup plus. “Il y avait beaucoup de villages allemands au XXe siècle. Des grandes villes, comme Tokmok ou Kant, étaient peuplées à 45% d’Allemands. Aujourd’hui, Rot Front est le dernier village où il y a un regroupement dans toute l’Asie centrale”, raconte Valerii Dill, ancien conseiller du Premier ministre kirghize et représentant de la communauté allemande au Kirghizistan. Quand Wilhelm Lategahn, professeur d’allemand de 63 ans, emménage dans le village en 2009, “toute la rue parlait allemand”. Aujourd’hui, sur 800 habitants, ils ne sont plus qu’une centaine.

Les Allemands qui vivent ici sont mennonites, une communauté issue d’un mouvement chrétien évangélique anabaptiste, né en pleine réforme protestante, qui a quitté l’Allemagne au XVIe siècle. Ici, la religion est au centre de la vie de la communauté. Proches de la Bible, mais loin des institutions. Sur une petite bâtisse beige, un simple écriteau indique que le lieu est une maison de prière. À l’intérieur, des fenêtres couvertes de légers rideaux en dentelle laissent passer la lumière. Les femmes et les enfants sont assis sur des bancs situés à gauche. Des foulards couvrent leurs cheveux. Les hommes sont sur les bancs de droite. Certains portent un costume, d’autres un jogging et un pull. Ils font face au pupitre sur lequel sont accrochés deux micros. Sur ce qui leur sert d’autel, où les prêcheurs se relaient pour parler, on peut lire en allemand : “Betet für uns” (“priez pour nous”). Une soixantaine de personnes sont réunies ce jour-là, quinze Kirghizes et quarante-cinq visages “germaniques”, mèches blondes et peaux claires. Les messes n’ont pas vraiment de structure, ni de liturgie fixe, il n’y a pas de nombre de prises de paroles préétablies, ni de prière exacte convenue en amont, mais il est entendu de se retrouver le mercredi soir, le dimanche matin et le dimanche soir. À chaque fois, un prêcheur prend la parole, en russe, la langue officielle du pays avec le kirghize, et raconte une scène marquante. Elle est suivie d’un chant, puis un autre prêcheur lui succède. Dans la salle, les personnes touchées répondent et s’expriment. Parfois, les larmes coulent, comme pour cette dame qui réagit au récit d’un Allemand revenu à Rot Front pour les vacances et revoir sa famille. Il lui répond : “Dieu est avec nous. C’est plus facile de ne pas être seul pour affronter les périodes difficiles”.

Le portail bleu de la maison de Wilhelm est ouvert, comme d’habitude. Le retraité prend son petit déjeuner à l’arrière de sa maison, sur sa petite table de jardin, face aux montagnes. Il recouvre le pot de miel devant lui, pour le préserver des abeilles. Il vivait en Allemagne, où sa famille habite encore aujourd’hui, avant de s’installer à Rot Front à l’âge de 54 ans. Wilhelm a découvert le village en parcourant la Russie et l’Asie centrale en vélo avec un ami, et est tombé sous le charme. Il s’intéresse depuis toujours à l’histoire des Allemands de la Volga, des Allemands toujours présents dans les républiques d’ex-URSS, qui ont quitté leur pays au XVIIe siècle, invités par l’impératrice Catherine II, qui leur promit des terres dans l’Empire russe. Mais ce n’est qu’ici qu’il découvre les mennonites, partis d’Allemagne deux siècles auparavant. À tel point qu’il a, depuis, ouvert un “musée des Allemands du Kirghizistan” dans son jardin, avec une attention particulière portée aux mennonites. Lui-même protestant, il assiste parfois à leur messe. “En vivant en Allemagne, dans la grande ville, au fur et à mesure, on perd des habitudes et coutumes religieuses. Les mennonites, ici, gardent un mode de vie très proche des premières communautés et de la Bible. Il n’y a pas de prêtre rémunéré, pas de liturgie, pas de grosse église décorée. Personnellement, je me sens plus proche de l’église protestante, mais je les respecte beaucoup.”

Rot Front est au pied des Monts Célestes (Tian-Shian), une chaîne de hautes montagnes qui traverse l’Asie centrale sur 2 500 km du Xinjiang chinois, puis longe la frontière kirghize et kazakhe. Le Kirghizistan, habité par 6 millions d’habitants, est constitué presque uniquement de montagnes.

"Les mennonites, ici, gardent un mode de vie très proche des premières communautés et de la Bible. Il n’y a pas de prêtre rémunéré, pas de liturgie, pas de grosse église décorée."

Wilhelm, retraité

Bergtal est un village créé par des Allemands en 1927, il fut rebaptisé Rot Front (“front rouge”) en 1931 par les Soviétiques. À l’entrée du village, le nom est écrit en cyrillique, l’alphabet utilisé dans ce pays d’ex-URSS.

Partis d’Allemagne au XVIe, les mennonites, contraints d’émigrer en Prusse, puis dans l’Empire russe et en Asie Centrale pour garder une liberté de culte et fuir le service militaire, n’ont jamais perdu leurs coutumes, ni leur attachement à la langue allemande, qu’ils emmènent partout avec eux à travers les continents. “C’était très strict chez nous”, se souvient Martha, 68 ans, qui roule les “r” avec un accent très particulier. Son mari, Jacob, 66 ans, complète : “Les règles étaient : dehors, vous parlez russe, quand vous entrez dans la maison, on parle allemand. Mais pas l’allemand contemporain, le Plattdeutsch auquel vous ne comprenez rien !” Le “dialecte mennonite”, comme on l’appelle ici, n’est pas reconnu officiellement, c’est pourtant la langue vernaculaire de Rot Front, et d’autres communautés mennonites aux États-Unis, au Canada, en Europe, en Afrique. C’est à l’école, et comme langue étrangère, que les enfants apprennent l’allemand contemporain.

Martha est née à Grünfeld, à quelques kilomètres de Rot Front, et Jacob à Karangada, au Kazakhstan, dans une famille mennonite allemande. Il la rencontre dans son village, quand il termine son service à la Trudarmee (ndlr : un régiment de l’Armée rouge qui ne combattait pas, mais s’occupait des tâches matérielles, comme ramener du bois ou s’occuper du charbon, qui embauchait beaucoup de Russes-Allemands et d’autres minorités en URSS). Ils se marient, restent quelques années à Grünfeld. Dans les années 1990, au moment où l’URSS s’effondre et où les frontières s’ouvrent, Martha et Jakob suivent un mouvement de retour d’une majorité de la population vers l’Allemagne ; ils troquent leur passeport kirghize pour un passeport allemand et s’installent à Breitscheid. Il y a trois ans, arrivés à la retraite, ils reprennent contact avec leurs anciens amis et reviennent s’installer au Kirghizistan six mois par an. Ils habitent une maison que leur voisin leur prête. “Là où j’ai grandi, il n’y a plus aucun Allemand. Alors on est revenus à Rot Front, juste à côté, raconte Martha. On voulait se rapprocher de la communauté et la soutenir, il n’y a plus beaucoup de prédicateurs ici.” Le reste du temps, ils sont en Allemagne auprès de leur famille installée là-bas.

Les mennonites sont baptisés à l’âge adulte, une fois qu’ils l’ont décidé eux-mêmes. Leur mode de vie, à Rot Front, est très proche de la nature et de l’agriculture. Dès le plus jeune âge, on s’occupe du bétail, du potager, on cueille les fruits et on fait du fromage. Cette façon de vivre a beaucoup attiré les regards extérieurs, fascinés par ces “amish du Kirghizistan”, au point de rendre la population de Rot Front méfiante. À l’image d’Henrik, représentant des mennonites de Rot Front, élu par la communauté religieuse pour chapeauter les messes et prendre les décisions importantes, qui refuse de témoigner : “On a été trop stigmatisés. Quel avantage aurions-nous à parler ?”. Les mennonites sont régulièrement présentés comme des êtres retirés de la société moderne, qui parlent un allemand archaïque, et vivent comme il y a cent ans, coupés d’internet, du téléphone et de l’électricité. Cela amuse Alex*, un jeune homme de 16 ans : “C’est comme en ville, on a la 3G, juste pas la 4G. Eh oui, on regarde la télé, comme vous. On ne regarde juste rien de mauvais !”. Il entend par là qu’il respecte les interdits, notamment la violence et le sexe extra-conjugal, souvent présents dans les films et les séries télé. “La messe trois fois par semaine ? J’y vais dès que je peux, si j’ai le temps, malgré mes études, mais il n’y a pas d’obligation.” L’adolescent espère pouvoir vivre à Rot Front, une fois appris son métier de soudeur. Un regard vers sa maison, un sourire en coin, il conclut : “Rien ne vaut sa terre d’origine”. Sur le pas de sa porte, Anna est tout aussi réticente. La trentaine, mariée et mère de famille, elle fait partie du chœur et chante à la messe : “Ma mère a témoigné une fois, ses propos ont été raccourcis, on est passés pour des personnes qui vivaient sur la face cachée de la lune”. Elle non plus ne se voit pas vivre ailleurs : “On n’est pas si mal ici. Et au final, c’est quoi notre place : là où on est nés, ou en Allemagne, ou davantage de personnes parlent notre langue et partagent notre culture ?”. Elle réfléchit, puis lâche : “Peut-être là où on se sent bien, simplement”.

"On n'est pas si mal ici. Et au final, c'est quoi notre place : là où on est nés, ou en Allemagne, ou davantage de personnes parlent notre langue et partagent notre culture ? Peut-être là où on se sent bien, simplement."

Anna

Chapitre 2

400 ans d’exil à travers les continents

Les personnes de religion mennonite sont aujourd’hui 40 000 en Allemagne, réparties en 200 communautés environ. D’après les chiffres de 2015 de la Conférence mondiale des mennonites, ils seraient près de 2,1 millions dans le monde, notamment au Congo, en Éthiopie, aux États-Unis, au Canada et en Amérique Latine. Au XVIe siècle, au moment où Luther se sépare de l’Église catholique pour créer le protestantisme, un autre dissident nommé Menno Simons, moins connu, crée son mouvement, éloigné des institutions catholiques. Dans la Bible, il ne lit nulle part que le baptême doit être effectué à l’enfance, alors il se fait à nouveau baptiser, cette fois-ci en toute conscience. Persécuté par l’Église catholique qui y voit une concurrence, il part avec sa communauté et longe la mer Baltique. L’exode des mennonites durera 400 ans. Au fil de leurs pérégrinations, ils arrivent au Kirghizistan, comme le montre la carte ci-dessous.

Au Kirghizistan et en ex-URSS, ils ne vivent en paix que quelques décennies. Sous Staline, la liberté de culte disparaît. À Bergtal et dans les autres villages mennonites, les maisons de prières sont fermées. En 1931, Bergtal est renommé Rot Front – “Front Rouge” – par les soviétiques.

L’histoire de sa famille, Martha la connaît par cœur. Sa voix devient légèrement tremblante quand elle raconte ce jour du mois de mars 1938 dans le village de Grünfeld. “Ma mère avait 7 ans, c’était le jour de son anniversaire. Elle revenait de l’école, avait ramassé quelques pièces qu’elle avait rassemblées dans sa main, pour s’acheter un cadeau. Ma grand-mère lui a caressé la tête, les larmes aux yeux. Juste après, le Schwartzer Raber (ndlr : “corbeau noir”, le surnom donné au véhicule qui venait chercher les dissidents pour les faire exécuter ou les amener au goulag) est arrivé et a emmené mon grand-père. Ma grand-mère était sûre qu’il reviendrait. Elle l’a attendu toute sa vie, il n’est jamais revenu.” Elle ne découvrira que des années plus tard qu’il avait été fusillé le jour même. Les Allemands sont en première ligne, ce qui touche directement Rot Front et les villages allemands du Kirghizistan. Le “Corbeau noir” embarque la plupart des hommes allemands de plus de 15 ans, les fusille ou les envoie au goulag, en Asie centrale ou en Sibérie.

Nous sommes en 1937, c’est la période des Grandes Purges, qualifiée par l’historien Orlando Figes de “politique calculée de meurtre collectif”. Dans son œuvre Les Chuchoteurs, il écrit : “Ne se satisfaisant plus d’emprisonner ses ‘ennemis politiques’ réels ou imaginaires, Staline ordonne à la police de faire sortir des hommes des prisons ou des camps de travail pour les exécuter. En l’espace de deux ans, en 1937-1938, suivant des statistiques incomplètes, au moins 681 692 personnes et probablement beaucoup plus, furent exécutées pour ‘crime contre l’État’”. À Rot Front et dans les autres villages allemands du Kirghizistan, les femmes se retrouvent seules et ont du mal à nourrir leurs enfants en bas âge. “À cette époque, explique Wilhelm, les Kirghizes les ont beaucoup aidées. Ils ont pris des enfants allemands dans leurs yourtes pour soulager les mères de famille, qu’ils ont fait travailler dans les champs. Depuis, les Kirghizes et les Allemands n’ont jamais eu de problèmes pour cohabiter et sont toujours restés très amis.”

Martha
Rot Front

Quand les persécutions prennent fin, la grand-mère de Martha s’occupe seule de ses cinq enfants pendant des années. “Ils étaient très pauvres. Elle devait payer des dettes envers le gouvernement, sous forme de lait, d’œufs et de viande. Alors ils mangeaient des racines, les herbes, tout était utilisé pour ne pas mourir de faim. Ils avaient une vache, un cochon et quelques poules, mais même avec tout ça, on ne pouvait pas en vivre. Ils devaient partager leurs courges avec les vaches, pour pouvoir avoir du lait.” Le mari de Martha la coupe : “Mais ce sort n’était pas réservé qu’aux Allemands, les Kirghizes et les Russes vivaient aussi comme ça. C’était à travers toute l’URSS”. La famine, qui touche les habitants de Rot Front, emporte 8 millions de personnes à travers l’URSS.

Le kolkhoze à côté de Rot Front fournissait du travail au village. Au fil des années, les habitants pouvaient eux-mêmes profiter de leurs récoltes, les conditions de vie devenaient meilleures. “Quand je suis née, en 1950, on n’avait plus faim, mais ma mère a quand même dû découper un bout de sa jupe pour me faire un drap, pour m’envelopper dedans.” À tel point que dans les années 90, se souvient Jacob, “on avait tout ce qu’il nous fallait ici, on ne manquait de rien. Mais comme tout le village est parti, on a pensé à nos enfants, alors on est partis aussi, parmi les derniers”. Quand les frontières s’ouvrent, que les habitants de la République soviétique obtiennent le droit de se déplacer, les Allemands partent en Allemagne. Les opportunités de travail sont meilleures en Europe. Les Allemands, bloqués si longtemps en URSS, ne perdent pas de temps pour rentrer. Martha explique : “Mon père ne voulait pas partir. Mais il nous a dit : ‘pensez à vos enfants, vous voulez qu’ils se marient à des Kirghizes ?’. Il parlait très bien le kirghize, était ami avec eux, mais il voulait garder sa culture.” Alors, à contrecœur, ils quittent leur pays pour cette “terre d’origine” qu’ils n’ont encore jamais vue.

À cette époque, la vague de départ est générale dans le pays. Les villages de mennonites se vident. Les Allemands de la Volga, à travers toute l’URSS, prennent aussi le chemin du retour. Valerii Dill explique : “Plus de 10 000 s’en allaient chaque année, entre la fin de l’URSS et le début des années 2000. On est passés de 102 000 Allemands à la fin des années 80, à 10 000 environ aujourd’hui.” Dans les années 2010, Rot Front connaît une autre vague de départs. La révolution au Kirghizistan et les combats interethniques dans le sud du pays inquiètent les Allemands, qui voient de potentiels risques d’agressions. Mais à Rot Front, c’est surtout, explique Valerii Dill, “parce que la coopérative agricole de Bergtal, qui avait été créée dans les années 90, a fait banqueroute en 2010. Jusque-là elle apportait du travail aux gens du village. En l’espace de deux ans, 50% des Allemands de Rot Front sont partis. Le plus grand des motifs de retour a toujours été l’économie. La retraite, ici, c’est 50 euros par mois. On ne peut pas en vivre. Alors pour eux, comme pour leurs enfants, ils partent”.

En Allemagne, la politique est générale. Tout Allemand qui prouve qu’il a des racines allemandes a le droit de rentrer au pays. Pour les Allemands d’Asie centrale, il faut un certificat qu’un des deux parents est d’origine allemande, ce qui est inscrit dans ses papiers officiels. Depuis l’ère soviétique, dans leurs passeports, l’origine ethnique allemande est inscrite, une habitude qui reste inchangée aujourd’hui. Ensuite, il faut faire un test officiel de langue allemande. Pour les Allemands de Rot Front, c’est plus facile que pour ceux qui vivent en ville. Le fait de vivre en communauté, de pratiquer la langue et la culture au quotidien, rend le processus encore plus simple. Valerii Dill regrette ces départs : “Si ça continue à ce rythme, dans dix ans, il n’y aura plus de communauté allemande, ni à Rot Front, ni au Kirghizistan. C’est triste, mais l’histoire est ainsi.”

"Si ça continue à ce rythme, dans dix ans, il n’y aura plus de communauté allemande, ni à Rot Front, ni au Kirghizistan. C’est triste, mais l’histoire est ainsi."

Valerii Dill, représentant de la communauté allemande au Kirghizistan

Chapitre 3

Un village à plusieurs visages

Sur le rang du fond, pendant la messe, deux petites filles kirghizes, un nœud bleu dans les cheveux, leur mère entre elles, prient. Elles sortent de la maison de prières, partent à droite, rentrent dans leur maison. Alina et Dina, deux jumelles, ont onze ans. L’une a les cheveux noués en chignon, l’autre a deux couettes. Elles vivent seules avec leur mère, Gulmira, dans une petite maison que la communauté leur prête. En échange, elles ouvrent et ferment les lieux, font le ménage et entretiennent la maison des prières. “Nous sommes arrivées à Rot Front en 2007. À l’époque, une de mes amies m’avait dit de venir ici, je ne savais pas que c’était un village allemand.” Mais quand elle arrive, ses fillettes dans une poussette, la surprise est bonne. L’ambiance, dit-elle, était radicalement différente des autres villes et villages dans lesquels elle avait vécu jusque-là. “Dans les rues, les gens nous saluaient, sans même nous connaître, nous demandaient comment on allait. Et directement, me sont venus en aide.”

À Rot Front, elle fait partie des cinq familles kirghizes chrétiennes. Les Kirghizes musulmans la regardent parfois un peu de travers, mais auprès des mennonites, elle trouve acceptation et entraide. “Nos anciens voisins m’avaient beaucoup aidée, à l’époque, à garder les petites quand j’en avais besoin. Ils avaient 10 enfants, et gardaient Dina et Adina.” Ils sont partis en Allemagne en 2012, mais elle garde avec eux une correspondance par carte postale, pour les fêtes. Les seuls objets qui décorent les murs blancs sont les dessins faits par les filles de Gulmira. Dans le salon, dans lequel elle sert le thé, sa machine à coudre repose sur la table basse. Sur la table, tout est sorti. Pain, thé, confiture de framboises faite maison, cinq énormes pots de cette confiture attendent près de la porte, au pied de la table. Les filles apprennent l’allemand à l’école. Le rêve d’Alina, partir en Allemagne pour étudier. Dans quelle ville ? “Attends je sais !” Sa sœur court dans sa chambre, chercher son livre de cours. Elle montre la carte du pays, en pointe le nord-est, et lâche : “À Berlin !”

Une rue plus loin, une petite fille aux cheveux châtains passe son portail et court jouer chez ses voisins allemands. C’est la fille de Yann, le français du village. “A six ans, elle parle russe, comprend le kirghize avec sa mère, le français quand je lui parle, et l’allemand, comme elle va jouer chez les voisins.” Yann arrive à Rot Front en 2001, à l’âge de 17 ans mais habite au Kirghizistan depuis 1999. Bonnet retroussé, pull kaki plein d’huile et zipette cassée, Yann remarque que ce village est différent des autres. Il pointe les maisons qui entourent la sienne. “À l’est, j’ai des Kirghizes catholiques. À l’ouest, des Kirghizes musulmans. En face, des Allemands mennonites, et à côté, des russes orthodoxes. Il y a de tout dans ce village, même des Français athées, des Uigurs et des Juifs”. Depuis 2016, le village compte aussi une mosquée. L’Imam explique que peu de personnes y viennent, quatre à cinq par jour environ. Des Canadiens ont ouvert une ferme pédagogique, dans laquelle ils embauchent de jeunes adultes, tout juste sortis de l’orphelinat. Ils les rémunèrent pour leur travail dans la ferme et les aident à financer leurs études via des sponsors canadiens. Une des raisons qui attire aussi est la qualité des maisons construites par les Allemands, plus solides que celles construites par les Kirghizes.

Yann et sa sœur Hélène s’installent à Rot Front un peu par hasard. Ils élèvent des chevaux pour des touristes, cherchent un terrain pour les y installer. “Ici, on n’est pas très loin de Bichkek, on est dans les montagnes, alors on n’a pas hésité longtemps”. Pour lui, la réputation de Rot Front est à la fois due aux mennonites qui vivent ici, “et au mélange de cultures. Un couple était célèbre ici, des Allemands qui faisait du Koumis, du lait de jument traditionnel kirghize”. Quand ceux-ci partent en Allemagne en 2013, ils ont revendu leurs chevaux à Yann, qui les a toujours. Ce qui lui plaît, chez ses voisins, est le respect de la culture de l’autre. Lui-même athée, “les mennonites m’ont proposé trois fois une bible. Quand ils ont compris que ça ne m’intéressait pas, ils ne m’en ont plus jamais reparlé.” Aujourd’hui, il va à la maison de prière deux fois par an, pour fêter la fin de la saison agricole, et pour passer du temps avec les Allemands.

À l’est, j’ai des Kirghizes catholiques. À l’ouest, des Kirghizes musulmans. En face, des Allemands mennonites, et à côté, des russes orthodoxes. Il y a de tout dans ce village, même des Français athées, des Uigurs et des Juifs”.

À l’époque, le grand nombre de villages allemands permettait de trouver des mennonites à épouser. Aujourd’hui, c’est l’assimilation, ou le retour. Certains Allemands du village se marient avec des Kirghizes. La langue maternelle, pour les 10 000 Allemands qui restent au Kirghizistan, est difficile à définir. “Quelque part, c’est l’allemand, comme c’est nos racines. Mais c’est le russe qu’on pratique le plus souvent. Pour la plupart, ils parlent mieux russe qu’allemand. Donc… c’est difficile de répondre.” explique Valerii Dill, descendant des Allemands de la Volga. Il regrette le départ quasi complet de son peuple. C’est ironique, pense-t-il. “En période de dictature ou de persécutions, les cultures s’accrochent, se préservent. Quand on est en démocratie… c’est l’assimilation”.

“C’est bon, on a retrouvé la faucille !” s’époumone Martha, s’adressant à sa voisine à travers la clôture, “on va pouvoir ramasser le maïs !”. Jacob lui adresse un regard tendre et rit. “C’est comme ça qu’on communique ici. En Allemagne, les gens s’appellent avant de passer chez l’un, chez l’autre, pour convenir d’une heure. Ici, tu ne préviens pas, tu débarques.” Assis sur une courge, il récupère les restes du maïs qu’il a ramassés, en regroupe les fines tiges pour en faire un balai. À ses yeux, la génération des Allemands mennonites qu’il voit ici sera sûrement la dernière. “Les seuls qui reviennent ici, comme nous, c’est les anciens parce que ça leur manque. Et un jour, les jeunes qui y grandissent chercheront du travail, ils seront sûrement obligés de bouger.” Il marque une pause, “Les raisons de notre venue et du retour sont purement politiques. Mais nous les croyants, on aime bien dire que c’est Dieu qui nous a fait parcourir le monde pour nous faire arriver ici, il y a 400 ans. Et c’est aussi lui qui nous rappelle à la maison.”