L’héritage des fils

L’héritage des fils

« L’histoire nous rappelle, que le sang a coulé, et nos larmes, dans ce combat, où la violence et la haine régnaient, mais nos drapeaux se sont hissés, pour la paix ». Des bribes d’un refrain et quelques accords de guitare s’échappent de la porte entrouverte du centre communal, au plein cœur de la tribu.

Il est à peine 20 heures à Oundjo, et il fait nuit noire depuis le milieu de l’après-midi. Plus personne ne traîne sur le stade de foot ou devant le terrain de volley. Seule cette bâtisse bariolée, dédiée aux activités éducatives et culturelles, est encore animée.

A l’intérieur, Joseph, Jean-Luc, Rémi et Eloi répètent une ultime fois avant la première de Hmeeda-Cuut, le groupe de kaneka qu’ils ont monté ensemble il y a trois semaines seulement.

Une passion pour ce style musical créé par les indépendantistes kanaks pendant les « événements » des années 1980, mais également un projet qui leur permet de tromper l’ennui. Avec l’installation du complexe minier, de nombreux jeunes de la tribu espéraient trouver un travail près de chez eux. Aujourd’hui, la désillusion règne parmi la nouvelle génération.

Le centre socio-éducatif, en plein centre d’Oundjo, a été rénové il y a quelques années.

Pendant la période de construction de l’usine, Joseph, le leader du groupe, a quitté la Nouvelle-Calédonie, bac en poche, pour la métropole. Il y obtient une licence en ressources humaines.

Avec ce diplôme, il pensait trouver facilement un emploi qualifié à KNS ou dans une entreprise du Nord. Et rester dans la tribu, tout en travaillant à proximité. Problème : à son retour à Oundjo, KNS recherche des profils très spécifiques, qui ne correspondent pas à son CV.

Depuis, Joseph a égrené « les petits jobs », avant de finir par monter sa propre association pour aider professionnellement les jeunes de la tribu.

Bien sûr, il aimerait bien trouver un travail qui réponde à ses attentes. Et parfois, le jeune homme de 28 ans se demande s’il ne devrait pas partir ailleurs. « J’irais bien à Nouméa, parce qu’il y a plus d’opportunités, avoue-t-il. Mais vu que je suis le seul garçon de la famille, je suis obligé de rester à la tribu pour les coutumes. »

Jean-Luc, le chanteur du groupe, assis à côté, acquiesce en aspirant une bouffée de tabac à rouler. Les moustiques, attirés par la lumière du local communal, ont quitté l’obscurité de la nuit.

« Pendant la construction de l’usine, il y avait pas mal de travail, raconte Jean-Luc en écrasant un insecte sur son bras. Certains jeunes se sont même formés pour bosser là-bas. Mais aujourd’hui, il n’y a rien pour nous… » Sur les quatre amis d’enfance qui ont grandi ensemble à Oundjo, aucun ne travaille à la mine. Bref, « c’est le retour à la case départ ».

« La plupart d’entre nous sont au chômage »

Et pourtant, ils y croyaient tous. « Quand on était au collège, il y avait des réunions d’information, relate Joseph. Des représentants de KNS venaient nous montrer des vidéos présentant le projet et les formations proposées. » Il sourit à l’évocation de ces souvenirs. « C’est vrai que c’était impressionnant. »

« J’irais bien travailler à Nouméa. Mais je suis le seul garçon de la famille, donc je dois rester à la tribu pour les coutumes. » Joseph,
habitant d’Oundjo

L'association de Joseph
Jean-Luc est le chanteur de Hmeeda-Cuut, le groupe de kaneka d’Oundjo.

Adolescents, ils rêvaient ainsi d’être la première génération d’Oundjo à accéder à un travail qualifié, sans devoir abandonner la vie tribale et quitter le Nord, comme leurs parents avaient pu le faire avant eux. Certains ont réussi, à l’instar de Mynès, diplômé d’un baccalauréat scientifique et employé à KNS depuis 2015.

La réussite des uns est acceptée par les autres, qui pour beaucoup ont perdu espoir. « La plupart d’entre nous sont au chômage ou alors occupent des emplois par intérim pour des sous-traitants de KNS, soupire Joseph. C’est un peu décourageant. » Une autre source d’inquiétude agite le quatuor, qui a cessé de répéter pour rejoindre la discussion. « Avant, Oundjo c’était une tribu modèle, tout le monde était soudé, se remémore Eloi, le bassiste. Il y avait toujours ce temps où l’on se réunissait ensemble et les anciens se mettaient à raconter des histoires. Mais maintenant, c’est de plus en plus rare. »

Pour lui, la division de la tribu depuis l’implantation de la mine demeure « une plaie ouverte », que les habitants tentent peu à peu de refermer. « Les tensions restent marquées en nous. C’est aussi pour cela qu’une partie des jeunes de notre génération ne veulent pas aller travailler à KNS. » Eloi fait d’ailleurs partie de ceux-là : il vit de sa pêche, et ça lui suffit.

Pour Eloi, pêcheur, il est hors de question d’aller travailler à la mine.

En créant leur groupe de kaneka, les quatre amis reprennent le flambeau de leurs parents. Dacim, leur groupe, s’était séparé lors de l’arrivée du complexe minier. « Dacim, c’est le nom d’un vent qui nous vient du sud, on raconte que c’est le vent qui mène à la tribu », confie Joseph, à voix basse. Mais ce vent-là ne souffle plus depuis longtemps sur Oundjo. Ce que signifie Hmeeda-Cuut en haveeke ? « Levons-nous », sourit le jeune homme, en repartant dans la nuit, son synthétiseur à l’épaule.

Le concert de Hmeeda Cuut

Remerciements

Nous souhaitons remercier les équipes de « Mineurs du Monde » et d’Arte, Edouard Guise pour sa patience, Yann Mainguet pour ses conseils, ainsi que Jacqueline et Régis Rémy pour leur accueil. Enfin, un très grand merci à tous les habitants de la tribu d’Oundjo pour leur bienveillance, et plus particulièrement à la famille Tchaounyane pour sa générosité.

© ARTE G.E.I.E 2018