Des palétuviers à la mine

Des palétuviers à la mine

« Chez les Kanaks, une tradition veut qu’une femme donne son premier enfant à sa famille, raconte Brenda, assise à l’intérieur de la case familiale. Par exemple, elle doit faire adopter son fils par son frère. Le but c’est de toujours pouvoir revenir chez toi, si un jour tu quittes la tribu. Ton enfant adopté sera le chemin vers la coutume. »

A la naissance de son petit Ricky, il y a quatre ans, cette jeune mère a eu de nombreuses propositions d’adoption. « Mais j’ai refusé. C’est comme ça et ça restera comme ça », affirme-t-elle, d’un ton péremptoire.

Une position pas si facile à assumer à Oundjo. Mais Brenda peut se le permettre, avec son caractère – « quand quelque chose ne va pas, je gueule » – et surtout, sa place à part au sein de son clan. A 26 ans, elle est employée à KNS depuis 2013 en tant qu’ouvrière, et partage sa vie entre la mine de nickel et la tribu. Son compagnon, lui, ne travaille pas.

Le parcours de Brenda

« Pour moi, c’est important d’avoir un travail pour montrer aux hommes que la femme peut subvenir aux besoins de sa petite famille », explique Brenda, en s’allumant une cigarette avec une braise. L’arrivée du site métallurgique a bouleversé la vie des femmes de la tribu. Et d’une certaine façon, a renversé l’équilibre traditionnel.

« Ma mère me disait que je devais rester ici à servir, que les femmes s’occupent de la maison, confie la jeune femme. Quand je lui ai dit non, ça a créé des tensions entre nous. » Dès lors, Brenda aide les nombreux membres de sa famille : elle n’hésite pas à leur « donner des pièces par-ci, par-là » pour acheter des couches pour les enfants de ses cousines ou financer le voyage d’un de ses frères. La jeune femme préfère que son salaire « reste confidentiel », mais assure qu’avec son niveau d’études, il est « bien supérieur à celui de ses collègues, même les hommes ».

Un tiers de femmes parmi les salariés

Depuis l’ouverture, KNS revendique sa politique volontariste pour l’emploi des femmes. En juin 2016, sur les 934 employés du site industrialo-minier, près d’un tiers sont des femmes. « Nous avons fait une grande campagne de recrutement auprès d’elles et aujourd’hui, nous sommes leader de la féminisation en Nouvelle-Calédonie, affirme Laurent Fogliani. Les femmes arrivent à l’heure, et sont précautionneuses. C’est très appréciable ! »

« Une femme peut travailler et subvenir aux besoins de sa petite famille » Brenda, habitante d’Oundjo

Avec 30% de femmes parmi ses employés, KNS se revendique comme « leader de la féminisation » en Nouvelle-Calédonie.

Sans compter que l’activité de la mine génère également de nombreux emplois indirects. Isabelle, par exemple, est agent d’entretien dans la société Maabula, en charge du nettoyage des locaux à Vavouto. « Maabula signifie “persévérant”, dans la langue haveeke, le dialecte d’Oundjo », explique cette femme d’une cinquantaine d’années, aux yeux rieurs.

Après avoir passé vingt-quatre ans à Nouméa, Isabelle est revenue en 2013 à Oundjo, pour se rapprocher de sa famille. Et surtout pouvoir pêcher de nouveau dans la mangrove. « C’est quelque chose que je ne pouvais pas abandonner. »

De retour à la tribu, elle constate l’évolution des modes de vie qui touche les différents clans. « Quand j’étais enfant, mon père travaillait à la mine aussi, et ma mère, c’était la pêche aux crabes, se remémore Isabelle, songeuse. La famille a toujours été comme ça. »

 

Isabelle est technicienne de surface pour l’entreprise Maabula, sous-traitante de KNS.

Quatre hectares de mangrove détruits

A ses côtés, Annette écoute la discussion avec attention, en jetant des coups d’œil réguliers sur les poissons, qui cuisent au feu de bois. Au menu ce soir : du tilapia, pêché le matin même.

Comme beaucoup de mères de famille à Oundjo, cette trentenaire est sans emploi. Alors elle se consacre à « sa passion » : la pêche. C’est l’activité principale des femmes de la tribu, qu’elles travaillent ou non. Pour Annette comme pour Georgette, sa belle-sœur au chômage, pêcher est d’abord un loisir, mais également une source de revenu minimum.

Trois fois par semaine, les lendemains de pêche, les femmes se retrouvent au marché. Elles y vendent leurs crabes, quelques poissons et parfois des gâteaux et des fruits exotiques.

Il y a encore quelques années, les transactions avec les clients se faisaient au bord de la route territoriale : peu sécurisé et « en plein cagnard ». Mais depuis 2012, un marché en dur –  reconnaissable à son toit écarlate surmonté d’une flèche faîtière – se dresse à l’entrée de la tribu. « Nous l’avons offert aux femmes d’Oundjo, raconte simplement Laurent Fogliani de KNS. C’est une sorte de compensation. Car quand nous avons construit le port de l’usine, quatre hectares de mangrove ont été détruits. »

Si ce soir-là, au coin du feu, les femmes évoquent librement le site de KNS, cela n’a pas toujours été le cas. L’arrivée du site métallurgique à Vavouto a suscité de nombreuses appréhensions parmi cette petite communauté de pêcheuses. « J’ai peur que l’usine pollue, et que des déchets soient rejetés sur les récifs, confie Annette en retournant les poissons dans la poêle. Et puis avec la mine, on voit que les gens s’éloignent peu à peu des traditions. Par exemple, à la tribu, certains préfèrent désormais acheter les ignames, plutôt que de les cultiver » s’indigne-t-elle.

Élevée par sa grand-mère, Annette raconte que plus jeune, elle allait aux champs à quatre heures du matin. « On revenait avec des sacs entiers, et ensuite on allait à la pêche à pieds. »

Alors cette mère de famille tente à sa manière de résister, en transmettant son savoir-faire à ses enfants. Pour qu’Elisa, sa fille de quatre ans, continue plus tard à « aller pêcher le crabe dans les palétuviers ».

« J’ai peur que l’usine pollue et que des déchets soient rejetés sur les récifs » Annette, habitante d’Oundjo

Annette, ancienne militaire devenue femme au foyer, avec Frédéric, un an, l’un de ses trois enfants.