A la conquête de « l’or vert »

A la conquête de « l’or vert »

Le couteau est tranchant, comme une lame de rasoir. En un tournemain, Louisa ôte l’écorce verte, puis porte la canne à sucre à sa bouche. Quelques dents manquent à la vieille femme, mais cela ne l’empêche pas de mastiquer vigoureusement. Du jus dégouline le long de son menton. « Quand ils ont commencé à creuser en bas, ils ont trouvé des crânes, confie-t-elle à voix basse, avant de cracher machinalement un morceau de fibre au pied de sa table de jardin. C’est bien la preuve que la zone a été habitée par le passé. »

En bas, c’est Vavouto. Une presqu’île coincée entre le territoire de la tribu kanak d’Oundjo et le lagon calédonien. C’est là que, en 2006, la première pierre de l’usine métallurgique de Koniambo Nickel SAS a été posée. Un site mastodonte qui impressionne, comme il tourmente les habitants des environs.

Louisa, la doyenne de son clan, appréhendait l’arrivée de KNS.

« KNS est construit sur les terres coutumières de l’ancienne tribu de Tha, chuchote Louisa, qui est née et a grandi à Oundjo. C’est là-bas qu’ont vécu nos ancêtres. C’est un lieu tabou. » Entre chacune de ses phrases, la vieille femme jette des regards furtifs aux alentours. C’est bon, personne ne l’écoute. Avant d’initier les travaux du complexe minier, les équipes de KNS ont pourtant visité les tribus alentours. Leurs objectifs à l’époque ? Informer, rassurer, et surtout « faire la coutume », une cérémonie traditionnelle kanak, indispensable pour être accueilli et s’installer sur des terres indigènes.

« Nous avons réussi à convaincre tout le monde, assure André Dang, président de la Société minière du Sud Pacifique, le groupe métallurgique dont dépend KNS. Les kanaks m’ont fait confiance, car je suis l’homme que Jean-Marie Tjibaou [leader kanak indépendantiste assassiné en 1989] avait choisi pour développer économiquement le Nord. »

D’après cet homme d’affaires, qui est à l’origine du projet Koniambo, l’usine de Vavouto doit en effet favoriser un rééquilibrage de la Nouvelle-Calédonie, et in fine, permettre une paix durable sur le territoire.

L’usine d’André Dang

Aujourd’hui, pour les kanaks d’Oundjo, KNS est « une fierté ». Mais selon Louisa, monsieur Dang et ses associés « n’ont pas bien fait les choses dès le début ». En train de mordiller une nouvelle canne jaunâtre, la sexagénaire s’agace et finit par tacher sa robe mission de sucre.

« A Vavouto, ils ont fait la coutume avec les vivants mais pas avec les morts. Il leur suffisait de faire un don pour demander l’autorisation. Nos vieux sont toujours là, sous terre ! C’est un manque de respect. Maintenant c’est trop tard… Il ne faut pas s’étonner si leur four ne tient pas plus d’une semaine ! »

Depuis février 2016, en effet, l’un des deux fours de l’usine est à l’arrêt. Le site, lui, tourne au ralenti. La faute des fantômes de l’ancienne tribu de Tha ? Louisa prend un air entendu.

Du chacun pour soi

Ce que n’avoue pas la vieille femme, c’est que le projet Koniambo a aussi fortement divisé les douze clans de la tribu. L’un de ses cousins est nettement plus bavard à ce sujet. « Au tout début, KNS voulait s’implanter à Pidjen, un autre terrain qui appartient aux gens de chez nous, explique André, tout en astiquant la coque d’un de ses bateaux. Certaines familles étaient pour l’usine. D’autres n’étaient pas totalement contre, mais préféraient garder ces terres pour leurs enfants plus tard. »

Après plusieurs mois de tensions au sein de la tribu, c’est finalement le site de Vavouto qui est choisi par KNS. Cela a « arrangé les choses », mais d’autres problèmes sont apparus. « La construction de l’usine a engendré beaucoup d’individualisme à Oundjo, regrette l’homme, dans un froncement de sourcils grisonnants. Il y avait du travail en bas, donc tout le monde avait des sous et les gens se sont éloignés. C’était du chacun pour soi. La vie tribale, ce n’est pas ça. Être kanak, c’est vivre en collectivité. »

« A Vavouto, ils ont fait la coutume avec les vivants mais pas avec les morts. Nos vieux sont toujours là, sous terre ! C’est un manque de respect. Maintenant c’est trop tard… » 
Louisa, habitante d’Oundjo

Pour André, pécheur, l’implantation de KNS a divisé la tribu.

Ce qui énerve le plus André – qui est aussi adjoint au maire de Voh, la commune voisine – c’est que cette « ruée vers l’or » n’a généré aucun investissement sur le long terme. « Ici, c’est une tribu de pêcheurs. Eh bien, personne n’a jugé utile d’acheter un gros bateau de pêche. On fait aussi beaucoup de culture vivrière, et personne n’a pensé à prendre un tracteur. Personne. Les gens récoltent des millions [de Francs pacifique], mais derrière, il n’y a rien…à part éventuellement se payer le restaurant… »

Dix congés pour la coutume

Dans la génération d’André, ils sont plusieurs à s’inquiéter de l’impact à long terme de KNS sur les traditions tribales. Thierry, chef d’un des douze clans d’Oundjo, espère que ses six enfants ne délaisseront pas les coutumes à l’avenir.

Thierry, ici avec sa femme Adèle, est devenu chef de clan il y a sept ans.

 

Depuis l’entrée en production de l’usine, mi-2013, les choses se sont peu à peu calmées. Notamment parce que KNS tente d’aider ses employés kanaks à combiner leur travail et leur vie à la tribu. « Nous sommes la seule usine de nickel à prendre en compte les us et coutumes, assure Laurent Fogliani, porte-parole de l’entreprise. Les employés peuvent prendre jusqu’à dix congés exceptionnels par an pour les mariages, les coutumes… Nous avons une vraie démarche de dialogue social. » Pour échanger avec les tribus alentours, la direction de KNS a même créé un service dédié aux relations communautaires.

Parallèlement, avec la fin du chantier de construction, les postes proposés par les sous-traitants dans le transport ou le terrassement se sont réduits à peau de chagrin. Alors forcément, les familles d’Oundjo se retrouvent davantage entre elles pour les cérémonies coutumières ou les travaux à la tribu. Et d’une certaine manière, André le pêcheur s’en réjouit : « Demain, on va enlever le toit de l’église pour en remettre un neuf. Vous allez voir, il y aura du monde ! »

« Nous sommes la seule usine de nickel à prendre en compte les us et coutumes. Il y a une vraie démarche de dialogue social. » Laurent Fogliani, porte-parole de KNS

Le site métallurgique de KNS, surnommé « Notre-Dame de Vavouto », illumine les nuits d’Oundjo.