Le virage à droite

Le virage à droite

Il aura fallu une goutte d’eau pour mettre à genoux le SPÖ et l’ÖVP, déjà sur la sellette avec leur gestion de la crise économique : la vague de réfugiés qui a déferlé sur l’Autriche. Pour Jérôme Segal, « l’abandon des électeurs pour les deux partis de la grande coalition » se justifie par le fait « que sur la question des réfugiés, ils ont fini par adopter à peu de choses près la position de l’extrême-droite. Les électeurs préfèrent l’original à la copie ». Peut-on vraiment dire que le SPÖ et le ÖVP ont placé la barre à droite toute ?

La crise des réfugiés a bouleversé un fragile équilibre
Instrumentalisé par la FPÖ, la crise des réfugiés a donné le tournis au chancelier Werner Fayman, qui a d’abord suivi la chancelière Angela Merkel en ouvrant -en grand- les portes du pays, puis qui s’est ravisé en fermant ses frontières avec la Hongrie et durcissant son discours à l’égard des réfugiés. Une attitude de girouette qui n’a pas été au goût des électeurs. En voulant contenter tout le monde, il n’a satisfait personne.

Cette attitude de girouette a aussi été dictée par le volte-face de l’opinion publique. A l’automne dernier, l’Autriche a montré une vague de solidarité pour les réfugiés sans précédent, le « pays était très favorable à l’accueil des réfugiés » selon Jérôme Segal. « Ce qui a joué un rôle déterminant pour expliquer ce volte-face, c’est ce qui s’est passé à Cologne et dans d’autres villes autrichiennes le soir de la Saint-Sylvestre. Des femmes ont été agressées et violentées. L’opinion publique s’est retournée à ce moment-là. » Et en même temps, « l’Allemagne a commencé à changer aussi sa position (…) et l’Autriche n’a pas vraiment les moyens politiques de tenir une ligne différente de l’Allemagne. Elle s’est retrouvée dans la position d’un pays suiveur« .

L’échiquier politique s’est-il déplacé à droite ?
C’est ce qui a incité les partis de la grande coalition à appliquer certains éléments du programme du FPÖ et « explique aussi le discrédit qui les a frappés au second tour de l’élection présidentielle », selon Jérôme Segal. Le score du FPÖ s’explique en partie par le mécontentement grandissant des électeurs. Pour Peter Filzmaier, « il n’est pas tout à fait certain que l’élection marque un glissement idéologique à droite ». Comprenez : « tous les électeurs du FPÖ ne partagent pas les convictions idéologiques du FPÖ », mais ils ont tous donné leur voix à un parti et un candidat « qui exploitent les inquiétudes des gens dans tous les domaines comme l’avenir des enfants, le marché du travail ou les retraites« .

Donc tous les Autrichiens n’ont pas, subitement, adhéré à l’idéologie du FPÖ. La « droitisation des partis traditionnels concerne essentiellement trois sujets » : la sécurité, l’immigration et les réfugiés. « La majorité des Autrichiens ont une position plutôt à droite sur ces questions (…) : face à la menace du terrorisme, ils réclament plus de police et de contrôle, une politique plus stricte en matière d’immigration et des restrictions dans l’accueil des réfugiés ».

Sur tous ces points, le SPÖ et le ÖVP ont cherché à se positionner plus droite et à se montrer plus ferme. Ils se sont emparés des thèses du FPÖ, donnant finalement raison à ce dernier. Problème : le Parti de la liberté défend ces idées « depuis des années, voire des décennies. Les électeurs lui font donc davantage confiance sur ces questions ».

L’ÖVP et la SPÖ sous le choc
Au-delà de l’élection présidentielle, l’avenir de la coalition est marqué une incertitude : « on ne sait pas si le gouvernement peut s’imposer avec la promesse d’un énième nouveau départ, si souvent annoncé, jusqu’aux élections du Conseil national prévues en 2018. » Et surtout si les deux grands partis parviendront à convaincre des électeurs autrement qu’en copiant le programme du FPÖ. « Les problèmes sont profonds dans les deux camps. Au SPÖ, par exemple, les thèmes centraux sont l’éducation, la santé, l’emploi et la protection sociale. Le discours qu’il tient sur ces questions ne parvient plus à convaincre les électeurs. Il en va de même pour l’ÖVP. L’économie est traditionnellement son domaine de compétence, chose que les électeurs lui reconnaissent toujours. Mais son discours sur le succès de la production industrielle en Autriche n’est pas très crédible. »

Peter Filzmaier : "La crise des réfugiés a été le thème dominant de la campagne"

« Tous les migrants arrêtés en mer Égée doivent être directement raccompagnés en Turquie. Mais si ça ne fonctionne pas, il faut passer au ‘Plan B’ et donc protéger les frontières nationales. C’est l’agence européenne de protection des frontières Frontex qui doit être chargée des renvois. » Werner Faymann dans une interview pour le tabloïd Österreich. Face au succès du FPÖ qui a surfé sur la vague de réfugiés, la grande coalition au pouvoir à Vienne a durci le ton et plafonné le nombre des réfugiés accueillis.

Le nombre de demandes d’asile a explosé de 233% en Autriche en 2015, selon le chercheur à l’IRIS Jean-Yves Camus.

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Interview de Jérôme Segal, chercheur à l'institut Ludwig Boltzmann d'histoire sociale de Vienne et blogueur.