La débâcle des partis traditionnels autrichiens

La débâcle des partis traditionnels autrichiens

Pourquoi les Autrichiens ne font-ils plus confiance au SPÖ et à l’ÖVP ? Ces deux partis ont pourtant tenu les rênes du pouvoir pendant des décennies. Tantôt l’un, tantôt l’autre et le plus souvent ensemble sous la forme d’une grande coalition. Qu’est-ce qui a pu causer cette lassitude des électeurs ? Deux facteurs expliquent cette montée du populisme : la perte de confiance dans un système politique qui ne convainc plus et le marasme économique dans lequel s’est enfoncé le pays.

Un système politique qui s’est effrité
Depuis l’après-guerre, deux partis dominent la scène politique : le SPÖ (sociaux-démocrates) et le ÖVP (conservateurs). Depuis 1947, ils gouvernent soit par alternance, soit sous la forme d’une grande coalition. Pour Jérôme Segal, la « grande coalition est le modèle de base qui prévaut en Autriche, c’est un schéma normal en Autriche ».

Historiquement, ce schéma trouve son origine juste après la Seconde Guerre mondiale, « pendant la période de reconstruction », selon Peter Filzmaier, « où on voulait faire collaborer les deux grands partis, en qui on avait le plus confiance (…), car placer un membre de SPÖ ou de l’ÖVP à un poste, c’était la garantie qu’il ne soit pas occupé par un ex-nazi. »

Seulement voilà, ce schéma est obsolète. « Depuis deux, trois ans, les deux partis ont eu de plus en plus de difficultés à mettre en place des réformes », aboutissant à des blocages politiques : Jérôme Segal cite par exemple la réforme des pensions ou le « scandale lié à la banque de Carinthie, la banque HYPO ». Selon le chercheur, pas de doute : « cette culture du compromis [qui a fonctionné durant des décennies] a eu tendance à créer une culture de l’enlisement ».

Pour Peter Filzmaier, c’est la cause principale des sentiments qui dominent chez les électeurs autrichiens : « Ils sont en colère, déçus de la politique et seule une partie se dit satisfaite ». Résultat : « les mécontents ont voté à une large majorité pour Hofer, (…) les déçus plus modérés ont voté pour Irmgard Griss ou Alexander Van der Bellen ». Beaucoup ont finalement choisi de ne plus faire confiance aux candidats des partis qui dominent le paysage autrichien depuis plus d’un demi-siècle.

La « grande coalition » entre la SPÖ et l’ÖVP domine le paysage politique autrichien depuis l’après-guerre : de 1947 à 1964, puis de 1987 à 2000 et depuis 2007. Soit 39 ans.

Peter Filzmaier : "Les compromis entre le SPÖ et l'ÖVP sont minimes"
Le SPÖ, l'un des plus anciens partis :

Le SPÖ, Parti social-démocrate autrichien (Sozialdemokratische Partei Österreichs), est avec l’ÖVP le deuxième grand parti traditionnel d’Autriche. Fondé en 1889, il est l’un des plus anciens partis du pays. Depuis 1945, le SPÖ a été au pouvoir dans 15 gouvernements fédéraux sur 28. Jusqu’à la démission du chancelier Werner Faymann, le 9 mai dernier, le SPÖ occupait les trois fonctions les plus hautes du pays : la présidence fédérale, la chancellerie et la présidence du Conseil national.

L'ÖVP, en quelques dates clés :

L’ÖVP, Parti populaire autrichien (Österreichische Volkspartei) est l’un des deux principaux partis politiques du pays. Fondé en 1945, il se présente comme un parti de centre-droit, chrétien, conservateur et libéral. Depuis sa fondation, 13 gouvernements sur 28 ont choisi le chancelier parmi ses rangs. L’ÖVP partage actuellement le pouvoir avec le Parti social-démocrate d’Autriche, au sein d’un gouvernement de coalition.

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Les partis au pouvoir ont subi le ralentissement économique
La « grande coalition » cristallise à elle-seule cet échec à redresser l’économie autrichienne : incapables de s’entendre pour trouver des compromis, les deux camps se sont englués dans l’immobilisme. Pour le professeur Peter Filzmaier, « le SPÖ et l’ÖVP sont souvent en désaccord. Pour toutes les questions économiques, les sociaux-démocrates veulent plus d’Etat, alors que les libéraux de l’ÖVP font davantage confiance au marché. Les compromis sont donc minimes ».

En mars 2016, le chômage a passé la barre des 6%. Longtemps, l’Autriche était considérée comme la première de la classe, affichant un insolent taux de chômage, le plus faible d’Europe. Même si depuis avril 2013, elle s’est fait damer le pion par l’Allemagne et d’autres pays de l’UE, ce taux semble encore bien plus qu’honorable. Surtout si on le compare au taux de chômage français (10,2% en janvier 2016), grec (25% en décembre 2015) ou espagnol (20,5% en janvier 2016). Bref, le pays affiche une relative bonne santé par rapport aux pays voisins européens.

Mais on ne peut pas se contenter d’invoquer les chiffres du chômage pour résumer la situation économique du pays selon Jérôme Segal : « il y a énormément de travailleurs précaires dans les deux pays et des gens qui ont du mal à s’en sortir tous les mois ». Le salaire moyen net des Autrichiens est d’ailleurs aujourd’hui inférieur à celui de 2009. Les partis au pouvoir ont sous-estimé le sentiment d’insécurité de la population et, surtout, ont été incapable d’afficher une unité pour lutter contre cette précarité que les chiffres ne reflètent pas.

« On aurait dû changer le système dès le siècle dernier, mais on a raté le coche » (Peter Filzmaier)