Beaucoup de bruit pour rien

Beaucoup de bruit pour rien

Dix jours d’avant d’aller négocier les conditions du Brexit avec les Européens, Theresa May gagne-mais-perd les législatives anticipées qu’elle était si fière d’organiser.

C’est ce qu’on appelle une belle baffe politique…

*outch*
Theresa Chirac

Merci à Guillaume TC, le roi des « croisons-les ».

Try agaaaain

Elle nous a presque fait une Chirac ! Ah ils sont conteeeents les éditorialistes politiques français. Vingt ans après, ils peuvent enfin comparer l’erreur de la droite française et celle du conservatisme britannique.

Suite aux législatives anticipées du 8 juin 2017, les travaillistes gagnent 30 sièges au Parlement, tandis que May et son équipe en perdent 13.

Theresa May espérait faire un carton plein… mais après une campagne compliquée, le score des Tories s’effondre. Tout ça pour ça…

Finalement, sans rentrer dans la comparaison internationale, May aurait dû revoir ses cours sur l’histoire politique britannique. En 1974, les conservateurs avaient déjà tenté l’expérience, avant de voir le Labour gagner les élections.

Tout n’est pas perdu. Les conservateurs sont à 318 sièges, contre 262 pour leurs principaux concurrents travaillistes. Là où ce graphique est intéressant : il donne le score du DUP (Parti unioniste démocrate d’Irlande du Nord, sombres inconnus pour nous, Français et Allemands) les nouveaux alliés de May avec leurs dix députés, qui lui permettent de quitter les Lib-Dem avec qui ça commençait à sentir le roussi.

Arlene Foster, nouvelle alliée de Theresa May (leader du DUP)
Theresa May aurait-elle conclu un pacte avec le diable ?

Le DUP (pour Democratic Unionist Party) est le parti le plus conservateur de Grande-Bretagne, ses députés ont posé des vetos sur des lois pro-LGBT, et se refusent à légitimer l’avortement (encore majoritairement interdit en Irlande du Nord). Concernant le Brexit, la leader du DUP et dirigeante de l’Irlande du Nord, Arlene Foster a été claire : « Personne ne veut d’un Brexit dur !« . Son parti était cependant pro-Leave l’an passé, même si les Nord-Irlandais auraient préféré rester dans l’UE à 56%.

 

A lire ailleurs (si vous voulez vous faire peur)

Quelles sont les positions politiques (extrêmes) du DUP dans The Independant

Chez les conservateurs, on joue au lancer de couteaux. « Theresa May a raté sa campagne et encore je suis gentille. Le message véhiculé a été consternant et le revirement sur les soins aux personnes âgées une catastrophe », commente la députée conservatrice Ann Soubry, elle-même réélue de justesse. Autant dire que les copains Tories commencent à lui en vouloir sérieusement…

Les vieux Britanniques face à la "Dementia Tax"
AAAAAAAAAAH !
Polémique de campagne

Ce qui aurait coulé Theresa May, c’est son revirement sur une mesure de sa campagne : elle voulait (avant de se rétracter) que les personnes âgées qui sont propriétaires financent davantage leur assurance maladie. La « taxe sur la démence » a fait grincer des dents, même de ceux qui n’en n’avaient plus… c’est con, c’est son électorat.

Pendant la campagne, Theresa May en avait vu de toutes les couleurs dans la presse. « Vantarde qui détale au premier coup de feu » pour certains, elle aurait pour d’autres « la chaleur, l’humour, l’agilité oratoire et le charme d’un congélateur [de la marque] Indesit mal branché […] rempli de crêpes croustillantes de chez Findus en état de décomposition ». WOW. Ils aiment bien les métaphores scabreuses les journalistes anglais, ça me plaît bien. Et ils ont tendance à s’acharner, comme le montre cette interview par le journaliste Jeremy Paxman.

 

 

Interviewé sur Europe 1, un habitant londonien ose une proposition : « Ce désastre c’est celui de Theresa May, elle n’avait pas besoin de convoquer une élection, elle s’est trompée sur tous les plans, c’est une erreur terrible. Il faut que le parti reprenne la main. Le meilleur ce serait Boris Johnson, c’est notre meilleur espoir« . Déprimant ce Monsieur, donnez-lui un Xanax sur-le-champ !

Oh wait… alors, oui, please, let BoJo be Prime Minister ! Ça nous fera du grain à moudre, ici au Brexit blog. 

On rembobine

Okay, comment on en est arrivé là ? C’est simple comme une courbe de sondage qui fait le grand huit. Au début, May est confiante. Elle se dit que pour asseoir son autorité face aux Européens, elle doit montrer que son peuple la soutient à 200%.

BIM, le 18 avril, elle balance la bombe : législatives anticipées !

Le sondage de la mort

Il sort le 26 mai et c’est la douche froide pour les conservateurs. L’institut YouGov prédit dans le Times une montée vertigineuse du Labour de Corbyn, et une éventuelle perte de la majorité absolue des Tories. La Première Ministre a beau se réfugier derrière un très politique « le seul sondage qui compte est celui qui va se tenir le 8 juin », dans son camp, ils flippent tous leur race.

Dans le fond, Theresa May n’a pas mal choisi son moment…

 Parce que jusqu’ici tout va bien, à vrai dire, les Anglais ne se rendent pas vraiment compte de ce que le Brexit peut changer dans leurs vies. L’article 50 a tout juste été déclenché, et son parti est crédité d’une avance de vingt points face au Labour, début mai, juste après l’annonce des législatives anticipées. Tout lui paraît easy !

Elle repousse ainsi les prochaines législatives en 2022 – et non en 2020 comme elles étaient prévues initialement. C’est peut-être un détail pour vous, mais pour May ça veut dire beaucoup : dans les trois prochaines années, les conséquences du Brexit vont sérieusement se faire ressentir en Grande-Bretagne, de quoi donner envie aux électeurs de bouder les conservateurs. En se donnant deux ans de marge, elle peut sauver les meubles en 2022. Who knows…

Et aussi en appelant à des législatives anticipées mi-avril, elle parvient à sauver certains de ses copains députés, dont l’élection aurait pu être invalidée : en 2015, une quinzaine de conservateurs sont élus mais sont visés par des poursuites judiciaires pour avoir trop dépensé pendant leurs campagnes (eh oui, ça n’arrive pas qu’en France, visiblement …). Or quinze postes de députés en jeu, sur une majorité fragile, ça peut changer beauuucoup de choses pour Theresa May.

Finalement le procureur de la Couronne va reculer le 10 mai, et décider de ne pas les poursuivre dans la grosse majorité des cas… Theresa May n’aura plus qu’à mieux surveiller ses troupes, après ce premier avertissement de la justice.

Elle veut gagner une large majorité pour diriger seule, avant d’entamer les négociations… le tout sans être déstabilisée au Parlement par le Labour, le SNP (Parti national écossais) et les Lib Dems (ses alliés de coalition d’alors, beaucoup trop pro-Remain à son goût).

A lire ailleurs

Pourquoi Theresa May a loupé son pari, dans La Croix.

EPIC FAIL 

Bon, ça a capoté. Mais pourquoi ? Si on synthétise, ce serait parce que :

– Sa position intransigeante sur le Brexit n’aurait pas plu à une partie de son électorat traditionnel.

– Theresa May a réduit le nombre de policiers alors qu’elle était ministre de l’intérieur. Or il y a eu trois attentats en trois mois au Royaume-Uni, for-cé-ment, ça fait mauvaise figure, même si les deux ne sont pas systématiquement liés.

– Et parce qu’elle ne s’est pas pointée au débat entre les candidats. Sa réponse : « pas le time, les mecs, j’suis sur le ground avec les vrais gens, moi, sorry, kisses ».
Idéal pour passer pour la snobinarde de service.

Et accessoirement, les réseaux sociaux l’ont allumée avec une chanson bien particulière, interdite de diffusion sur les radios nationales.                      

 

 

Une campagne résumée à un affrontement Corbyn – May

Il y a eu un débat et des engueulades annexes. Rien d’illogique, on est en politique, me direz-vous. Bon, les tacles auraient pu être un poil plus fun. Theresa a dit de Jeremy, que s’il devenait Premier ministre, il se retrouverait « tout seul et tout nu dans la salle de négociations de l’Union européenne ». C’est limite mignon comme attaque, non ?

Ce à quoi Corbyn a répondu : « C’est inapproprié d’imaginer quelqu’un nu – même moi ». Okay les mecs, on vous laisse prendre un thé entre vous, pour en débattre, poliment.

 

 

Même si à la fin, c’est May qui reste Première ministre, Jeremy Corbyn a marqué des points.

 

Ah, il est content Jeremy ! Il a à la fois fait la nique à :

– Tous les conservateurs qui trouvaient que c’était un loser.

– Tous les Brexiteurs qui le pensent mou.

– Et même dans son propre camp : il a fait une percée inespérée, dépassant, avec ses 40%, les scores de Tony Blair, Gordon Brown et Ed Milliband depuis 2005.

 

Dans un électorat déçu par les travaillistes convertis au néolibéralisme (via Tony Blair et Gordon Brown, en particulier), son programme anti-austérité et pro-justice sociale, intitulé « Pour le plus grand nombre, pas quelques-uns », a manifestement été plébiscité auprès des jeunes notamment. C’est peut-être ça, le premier critère du politicien dit « cool » : Corbyn disposait de 44 points d’avance sur sa rivale conservatrice chez les 18-24 ans, en promettant par exemple la suppression des frais d’université ou la défense du système de santé public, le NHS.

Dans le métro londonien, les campagnes sont explicites.

VU DANS LE METRO – « Voulez-vous la suppression du système de santé ? » OUI : je vote Tory NON : je vote Labour. Ça a le mérite d’être explicite.

 

Les trolls du web ont aimé pour vous…

Mais finalement, à force de vouloir avoir l’air cool, on se retrouve à faire des bourdes… comme avec l’une de ses collègues du parti travailliste le soir de la victoire… et là c’est le drame : Jeremy loupe magistralement son high five devant les caméras du monde entier. 

 

Ska - Liar liar

Ce titre, qui critique la Première ministre britannique Theresa May, cartonne au Royaume-Uni. Mise en ligne le 25 mai, la vidéo cumule quelque 2 800 000 vues sur YouTube.

On sort les gros muscles

Ground control to Major Jeremy

(faudrait pas qu'il prenne la grosse tête, avec tout ça)

He's baaaaack
A lire ailleurs

Et un comeback pourrait l’occuper… surtout pendant que le FBI s’intéresse à lui dans le cadre d’une enquête sur d’éventuels liens entre l’équipe de campagne de Donald Trump et la Russie. Une info what-the-fuck à lire sur le Monde.fr.

MAIS AU FAIT comment va Nigel Farage ?

C’est vrai ça, ça fait un moment qu’on ne l’a pas entendu ! Alors, il n’a pas vraiment commenté le fait que UKIP ait perdu son seul et unique député au Parlement… nooon ça, il ne l’a pas mis en avant. Par contre, il a réussi à s’exprimer du fin fond de sa retraite : il a peur. De l’extrémisme, du manque de sécurité et… des méchants Européens. La victoire de May risque de ne pas conduire à un Brexit fort, comme il l’espérait. Logique, ce Nigel, toujours très logique. Et la politique, il l’a dans la peau. Il envisage même de se représenter à la tête de son futur ex-parti, UKIP. Paul Nuttall, jusqu’ici leader du parti eurosceptique, a démissionné après la raclée du 8 juin. D’autres sources nous soufflent à l’oreille que Nigel pourrait revenir en tant que… négociateur du Brexit, et ce serait les Nord-Irlandais du DUP qui lui auraient demandé de rappliquer en vitesse. Si ça confirme, la suite promet d’être encore plus fun…

Well … et maintenant ?

Maintenant, la Première ministre reste en poste, mais change de potes pour gouverner.

Qu’est-ce que ça change pour le Brexit ?

La position de la Grande-Bretagne devient soudain … difficilement lisible. Du Brexit « dur », les Tories vont devoir se passer. Mais resteront-ils d’une façon ou d’une autre dans le marché commun ? Sous quelles conditions ? Déjà avec l’élection en France d’Emmanuel Macron, les Britanniques avaient perdu des points, le nouveau président français très europhile ayant été clair : hors de question qu’un pays tiers dispose des mêmes droits que les Etats membres.

Jean-Claude Juncker et Michel Barnier attendent les Britanniques à table, en se frottant les mains.

Ces prochaines semaines, les discussions devraient commencer, elles doivent durer entre quatorze et dix-huit mois, on a le temps d’en reparler. Vous pouvez compter sur nous pour vous en décrire chaque soubresaut… et chaque bourde, évidemment !