Un héritage ambivalent

Un héritage ambivalent

Réconciliation nationale après la guerre civile, construction d’infrastructures à tout va et corruption endémique… Quelles traces laisse Bouteflika en Algérie ?

Lorsqu’Abdelaziz Bouteflika arrive au pouvoir en 1999, l’Algérie sort alors tout juste d’une terrible guerre civile, qui a opposé l’armée aux islamistes et fait près de deux cent mille victimes. Liamine Zeroual, le premier président élu après la décennie noire, en 1995, vient de démissionner. Sept candidats sont en lice pour lui succéder. Parmi eux, Abdelaziz Bouteflika, alors âgé de 61 ans. Il a été membre du FLN (Front de libération nationale), puis successivement ministre de la Jeunesse et du Tourisme en 1962 et ministre des Affaires étrangères à partir de 1963.

Ahmed, 19 ans à l’époque, se souvient : « C’était vraiment une surprise. Bouteflika était un parfait inconnu, même s’il avait été ministre des Affaires étrangères. Personne ne le connaissait et il y a eu un énorme travail de communication : il a été présenté comme un homme politique intègre et compétent. »

Le futur président est soutenu par l’armée et par plusieurs hommes d’affaires. « Il a été présenté comme porteur d’une solution. Les Algériens sortaient à peine d’un traumatisme énorme », ajoute Ahmed. Les six concurrents d’Abdelaziz Bouteflika se retirent de la course la veille du premier tour : ils dénoncent de nombreuses fraudes dans l’organisation du vote, ainsi que l’imposition de la candidature du futur président algérien. L’ancien chef de la diplomatie algérienne est élu avec 73,79% des voix. Un chiffre représentatif ? Pas si sûr… Les autorités affichent un taux de participation de 60,25% et l’opposition martèle qu’il ne serait que de 20% ou de 30%.

Les violentes années 1990 de l'Algérie

En 1988, l’Algérie s’engage dans un processus de démocratisation. Le pays adopte le multipartisme et des élections libres sont organisées. Un nouveau parti, le FIS (Front islamique du salut), fait son entrée dans l’échiquier politique. En 1991, il remporte le premier tour des élections législatives avec plus de 47% des suffrages, mais l’Etat annule les élections. Après la démission du président Chadli Bendjedid, Mohamed Boudiaf, un des artisans de l’indépendance, est appelé pour diriger le pays. Il est assassiné quelques mois après son investiture. 

La mouvance islamiste, incarnée par des bandes armées comme le GIA (Groupe islamique armé) ou l’AIS (Armée islamique du salut, bras armé du FIS) empruntent une voie radicale : attentats, prises d’otage, torture… Le conflit se déploie hors des frontières algériennes avec le détournement d’un avion d’Air France en 1994. La guerre opposant le régime algérien et l’armée nationale aux divers groupes armés islamistes est marquée par de nombreux massacres de civils. L’AIS annonce un cessez-le-feu en 1997, mais les divers groupes armés mettront plusieurs années à s’arrêter.

Le président de la réconciliation nationale

Une fois installé sur le fauteuil de chef de l’Etat, Bouteflika peut s’atteler au grand chantier de son premier mandat : la concorde nationale. Aujourd’hui encore, même si son bilan est mitigé, ce projet reste pour les Algérie son oeuvre la plus remarquable. En 1999, le référendum sur la loi sur la concorde civile est plébiscité par plus de 98% des votants. Cette loi, appliquée en juillet 1999 et janvier 2000, propose l’amnistie des groupes islamistes qui rendent les armes, à condition qu’ils ne soient pas coupables de crimes de sang ou de viol. La Charte pour la paix et la réconciliation nationale, nouvelle étape de ce processus, est adoptée par référendum à 90%. Ces deux textes, même s’ils sont loin d’être suffisants et qu’ils servent les objectifs politiques d’Abdelaziz Bouteflika et de l’armée, sont largement votés grâce à la volonté générale d’en finir avec la violence de la décennie noire.

Dix-sept ans plus tard, que retenir de son règne ? Ahmed est partagé. Il retient la concorde nationale, les nombreuses infrastructures construites grâce à la rente pétrolière et le voit comme un homme qui a « préservé la dignité des Algériens » après la guerre… Mais le trentenaire est amer en songeant à la corruption et au clientélisme. « La corruption a atteint un niveau inimaginable et on ne peut plus faire bouger les choses. Bouteflika a pourri la scène politique et a entravé toute tentative de changement », soupire-t-il. Et de conclure : « Rien ne bouge, tout est suspendu à l’état de santé du président ».