L’Algérie de Bouteflika

Un pays au ralenti

Jonas Dunkel, Marianne Skorpis et Thierry Millotte

L'Algérie de Bouteflika

Un pays au ralenti

Jonas Dunkel, Marianne Skorpis et Thierry Millotte

À 81 ans, le président algérien Abdelaziz Bouteflika, au pouvoir depuis bientôt 20 ans, est candidat à sa propre réélection. Malgré de graves problèmes de santé et des hospitalisations à répétition, il briguerait alors son cinquième mandat à la tête d’un pays rongé par la corruption et le clientélisme. Avec la baisse du prix du pétrole et la dégradation de la santé du chef de l’Etat, les tensions sociales augmentent, le pays tourne au ralenti et rien ne semble avancer. ARTE Info fait le point : pourquoi l’Algérie stagne-t-elle, malgré ses nombreux atouts ? Comment la sortir de sa léthargie ?

À la tête de la République algérienne depuis 1999, Abdelaziz Bouteflika est aujourd’hui absent de la scène politique. Régulièrement hospitalisé depuis 2005, victime d’un AVC en 2013, le président ne fait plus que de rares apparitions et ne s’exprime plus en public. Sa candidature aux prochaines élections présidentielles, en avril 2019, a pourtant été plébiscitée par son parti. « Cette candidature est une revendication de tous les cadres et militants du FLN sur l’ensemble du territoire national », a déclaré  Djamel Ould Abbes, secrétaire général du FLN.

Après dix-neuf ans de règne, comment se porte l’Algérie d’Abdelaziz Bouteflika ? Comment l’Algérie fait-elle face à la baisse des prix du pétrole, dont l’exportation est la pierre angulaire de son économie ? Les Algériens peuvent-ils s’attendre à une amélioration de la situation sociale du pays ?

Retour en arrière : Bouteflika est aussi un dirigeant historique de l’Algérie, arrivé à la fin de la décennie noire et vu comme un facteur de stabilité, comme nous l’expliquons ensuite. Outre cette économie désastreuse, quel héritage plus symbolique laisse-t-il ?

Mais la grande inconnue reste le futur du pays, que nous abordons dans une troisième partie. Cinq ans après une tentative de printemps arabe avortée, l’Algérie se trouve dans une impasse politique et nombre de ses habitants semblent découragés. Aurait-elle une chance de s’orienter vers une voie plus démocratique si son président disparaissait ? Et qui pourrait lui succéder ?

Pour comprendre l’histoire et la situation du pays, ARTE Info vous propose de vous replonger dans ce webdocumentaire, initialement publié en avril 2016.

Chapitre 1

Une société sous perfusion

L’économie algérienne repose quasi-exclusivement sur les exportations d’hydrocarbures. Mais le gaz naturel et l’or noir, au lieu de bénéficier à la population, servent à soutenir le pouvoir… Qui dépend des fluctuations des cours du pétrole.

Bouteflika n’est qu’une pierre dans l’édifice du régime algérien. En Algérie, le pouvoir est détenu par trois acteurs : le pouvoir, les services secrets (DRS) et les militaires. Ils forment un système qui contrôle la vie politique et entretient la corruption et le népotisme. Les profiteurs de ce système sont ceux qui détiennent le pouvoir. De leur point de vue, il n’y a donc aucune raison de changer le statu quo.

Cette structure de pouvoir est aussi celle qui choisira le successeur d’Abdelaziz Bouteflika. Par le passé, elle a déjà évincé des opposants ou d’anciens alliés, comme Mohamed Mediène, qui a été brutalement mis à la retraite en septembre 2015 après vingt-cinq années à la tête des tout-puissants services secrets. Un épisode qui montre que dans la perspective de l’après-Bouteflika, les figures jugées trop indépendantes sont écartés au profit de celles qui respectent les lois du pouvoir.

Une économie fragile

En Algérie, le printemps arabe n’a été porteur d’aucune forme de changement, qu’il soit économique ou politique. L’économie repose quasi-exclusivement sur les revenus issus des exportations d’hydrocarbures. A son arrivée à la tête de l’Etat en 1999, le président a profité d’une période clémente, avec des prix du pétrole en hausse. « Bouteflika a été chanceux », explique à ARTE Info Ahmed*, un fonctionnaire algérien de 36 ans. Selon lui, la courbe ascendante des prix du pétrole « a procuré une énorme manne au pays, mais une manne purement rentière ».

Le régime préfère alors chercher de nouveaux clients à qui vendre ses ressources naturelles, en particulier la Chine, plutôt que de développer une production et une industrie propres. Résultat : une économie florissante mais fragile, qui ne repose que sur un seul type de ressource. Avec la baisse du prix du baril de pétrole depuis l’été 2014, l’Algérie subit aujourd’hui de plein fouet les conséquences de cette dépendance.

*Le prénom a été changé.

La menace de la baisse du prix du pétrole (Merin Abbas, 2016)

Comment faire face à cette brutale baisse de revenus ? Le régime se repose pour l’instant sur les réserves de change de la Banque d’Algérie, qui fondent comme neige au soleil. Elles sont passées de 194 milliards de dollars en décembre 2013 à 178,9 milliards en décembre 2014, puis 159 milliards en juin 2015. Les autorités algériennes estiment qu’elles devraient baisser de trente milliards de dollars supplémentaires cette année.

Le Fonds monétaire international (FMI) estime dans une note parue en avril que le pays va devoir faire des économies pour faire face à la baisse des prix du pétrole. « De nouvelles mesures d’économie sont nécessaires à moyen terme pour rétablir la viabilité budgétaire, reconstituer les réserves et épargner suffisamment pour les générations futures. […] Un ajustement budgétaire important impliquera inévitablement des choix difficiles et imposera notamment de repenser le rôle et la taille du secteur public et de revoir le contrat social. Il est possible de réduire les dépenses publiques, qui ont considérablement augmenté pendant la flambée des prix du pétrole, et de lever de nouvelles recettes. »

Des mesures d’austérité encore inefficaces

Le gouvernement a déjà pris plusieurs mesures d’austérité : gel des recrutements de fonctionnaires, report de construction d’infrastructures, baisse des subventions sur certains aliments de base et augmentation des impôts… Mais il est hors de question pour le pouvoir d’interrompre certains projets, comme celui de la grande mosquée d’Alger, aussi coûteux soient-ils. Ce chantier monumental et très controversé, débuté en 2011, a pris beaucoup de retard. Cette mosquée, qui devrait être la troisième plus grande dans le monde, est « LE projet de Bouteflika. Un chantier aussi politique que les milliers de logements qu’il a promis », expliquaient ses proches en avril dans Le Figaro.

Malgré la richesse de l’Algérie en ressources naturelles, la majorité des habitants sont dans le besoin et le taux de chômage s’élève à 30%. A cela s’ajoute un phénomène connu sous le nom de « Youth bulge », avec une population majoritairement jeune, dont la moyenne d’âge est de 27,3 ans. Beaucoup de ces jeunes, qui pourraient être une force pour le pays, n’ont pas d’emploi et souffrent d’un système éducatif qui ne leur a pas permis de s’adapter au marché du travail. A cela s’ajoute le coût élevé du niveau de vie, car l’Algérie importe un grand nombre de produits de base, faute d’avoir développé une production propre.

Chapitre 2

Un héritage ambivalent

Réconciliation nationale après la guerre civile, construction d’infrastructures à tout va et corruption endémique… Quelles traces laisse Bouteflika en Algérie ?

Lorsqu’Abdelaziz Bouteflika arrive au pouvoir en 1999, l’Algérie sort alors tout juste d’une terrible guerre civile, qui a opposé l’armée aux islamistes et fait près de deux cent mille victimes. Liamine Zeroual, le premier président élu après la décennie noire, en 1995, vient de démissionner. Sept candidats sont en lice pour lui succéder. Parmi eux, Abdelaziz Bouteflika, alors âgé de 61 ans. Il a été membre du FLN (Front de libération nationale), puis successivement ministre de la Jeunesse et du Tourisme en 1962 et ministre des Affaires étrangères à partir de 1963.

Ahmed, 19 ans à l’époque, se souvient : « C’était vraiment une surprise. Bouteflika était un parfait inconnu, même s’il avait été ministre des Affaires étrangères. Personne ne le connaissait et il y a eu un énorme travail de communication : il a été présenté comme un homme politique intègre et compétent. »

Le futur président est soutenu par l’armée et par plusieurs hommes d’affaires. « Il a été présenté comme porteur d’une solution. Les Algériens sortaient à peine d’un traumatisme énorme », ajoute Ahmed. Les six concurrents d’Abdelaziz Bouteflika se retirent de la course la veille du premier tour : ils dénoncent de nombreuses fraudes dans l’organisation du vote, ainsi que l’imposition de la candidature du futur président algérien. L’ancien chef de la diplomatie algérienne est élu avec 73,79% des voix. Un chiffre représentatif ? Pas si sûr… Les autorités affichent un taux de participation de 60,25% et l’opposition martèle qu’il ne serait que de 20% ou de 30%.

Les violentes années 1990 de l'Algérie

En 1988, l’Algérie s’engage dans un processus de démocratisation. Le pays adopte le multipartisme et des élections libres sont organisées. Un nouveau parti, le FIS (Front islamique du salut), fait son entrée dans l’échiquier politique. En 1991, il remporte le premier tour des élections législatives avec plus de 47% des suffrages, mais l’Etat annule les élections. Après la démission du président Chadli Bendjedid, Mohamed Boudiaf, un des artisans de l’indépendance, est appelé pour diriger le pays. Il est assassiné quelques mois après son investiture. 

La mouvance islamiste, incarnée par des bandes armées comme le GIA (Groupe islamique armé) ou l’AIS (Armée islamique du salut, bras armé du FIS) empruntent une voie radicale : attentats, prises d’otage, torture… Le conflit se déploie hors des frontières algériennes avec le détournement d’un avion d’Air France en 1994. La guerre opposant le régime algérien et l’armée nationale aux divers groupes armés islamistes est marquée par de nombreux massacres de civils. L’AIS annonce un cessez-le-feu en 1997, mais les divers groupes armés mettront plusieurs années à s’arrêter.

Le président de la réconciliation nationale

Une fois installé sur le fauteuil de chef de l’Etat, Bouteflika peut s’atteler au grand chantier de son premier mandat : la concorde nationale. Aujourd’hui encore, même si son bilan est mitigé, ce projet reste pour les Algérie son oeuvre la plus remarquable. En 1999, le référendum sur la loi sur la concorde civile est plébiscité par plus de 98% des votants. Cette loi, appliquée en juillet 1999 et janvier 2000, propose l’amnistie des groupes islamistes qui rendent les armes, à condition qu’ils ne soient pas coupables de crimes de sang ou de viol. La Charte pour la paix et la réconciliation nationale, nouvelle étape de ce processus, est adoptée par référendum à 90%. Ces deux textes, même s’ils sont loin d’être suffisants et qu’ils servent les objectifs politiques d’Abdelaziz Bouteflika et de l’armée, sont largement votés grâce à la volonté générale d’en finir avec la violence de la décennie noire.

Dix-sept ans plus tard, que retenir de son règne ? Ahmed est partagé. Il retient la concorde nationale, les nombreuses infrastructures construites grâce à la rente pétrolière et le voit comme un homme qui a « préservé la dignité des Algériens » après la guerre… Mais le trentenaire est amer en songeant à la corruption et au clientélisme. « La corruption a atteint un niveau inimaginable et on ne peut plus faire bouger les choses. Bouteflika a pourri la scène politique et a entravé toute tentative de changement », soupire-t-il. Et de conclure : « Rien ne bouge, tout est suspendu à l’état de santé du président ».

Chapitre 3

Quelle Algérie demain ?

Quel avenir pour l’Algérie, alors qu’Abdelaziz Bouteflika se porte à nouveau candidat à l’élection présidentielle ? Et en cas de réélection, le président pourrait-il être destitué avant la fin de son cinquième mandat ?

Le président n’est presque plus en mesure de gouverner le pays et les tensions s’accumulent. Avant, dans des situations similaires, l’Etat algérien avait pour habitude d’acheter la paix sociale à coup de subventions. Il offrait notamment des crédits et des loyers à prix bas aux jeunes Algériens, ainsi que des emplois. Avec la baisse des prix du pétrole, le régime, qui a construit une économie complètement dépendante des exportations d’hydrocarbures (voir chapitre 2), ne dispose plus de cette roue de secours.

La Friedrich-Ebert-Stiftung, une fondation allemande proche du parti social-démocrate SPD, mène des projets sur le développement de l’économie algérienne. “L’Etat doit prendre des mesures d’austérité, mais elles risquent de provoquer des tensions sociales [supplémentaires] », expliquait en 2016 Merin Abbass, son responsable pour l’Algérie.

Le président Bouteflika, s’il est réélu, risque-t-il la destitution ?

L’article 88 de la constitution algérienne prévoit que le président peut être destitué s’il n’est pas en mesure d’exercer ses fonctions « pour cause de maladie grave et durable ». Pour que cette mesure soit appliquée, le Conseil constitutionnel doit « vérifier la réalité de cet empêchement » et proposer à l’unanimité au Parlement de « déclarer l’état d’empêchement ». Mais cette disposition est quasi-impossible à mettre en place, pour des raisons juridiques et parce qu’une partie des membres du conseil constitutionnel sont des proches du clan Bouteflika, empêchant toute décision d’être prise à l’unanimité.

« A mon avis, la question du successeur n’est pas encore réglée. Et tant qu’elle n’est pas tranchée, on gardera Bouteflika comme président », expliquait en 2016 le politologue Merin Abbass. Ahmed estime quant à lui que Saïd Bouteflika, petit frère du président et dirigeant officieux du pays (voir ci-contre) est « grillé » et qu’il n’a aucune chance d’accéder au trône après sa disparition.

Et si une élection avait lieu malgré tout, le pouvoir laisserait-il un candidat non désiré gagner le scrutin ? Ce n’est pas sûr : l’opposition a dénoncé de nouvelles fraudes lors de la réélection du chef de l’Etat en 2014, tandis que les Algériens gardent encore en mémoire l’élection qui a précédé la guerre civile, au début des années 1990. Les islamistes avaient remporté le scrutin, mais celui-ci avait été annulé.

Saïd Bouteflika, le frère qui tire les ficelles

Il y a Abdelaziz Bouteflika, président officiel de l’Algérie et son petit frère Saïd, chef officieux qui n’a que le titre de “conseiller spécial à la présidence”. Surnommé “le vizir”, il est considéré comme le vrai décideur du pays.

Après s’être occupé de la campagne présidentielle de son frère en 1999, il est devenu son conseiller et a peu à peu grimpé les échelons du pouvoir, évinçant ses concurrents et profitant de la dégradation de son état de santé pour diriger l’Algérie.

Une opposition fragmentée

On pourrait imaginer que les difficultés économiques et les tensions sociales auraient amené une forte opposition en Algérie. Ces tensions sont bien palpables, mais l’opposition est divisée, chacun voulant défendre ses propres intérêts. « Certes, il existe des coalitions dans l’opposition », analysait Merin Abbass en 2016. « Mais elles ne peuvent pas nuire au système ».

Selon le spécialiste, les protestations sociales ont augmenté de manière significative au cours de ces dix-huit derniers mois, en dépit de la répression et des interdictions de manifester et de se réunir. Les manifestants sont excédés par les injustices sociales et les abus du pouvoir. Le groupe “Barakat” réunit de jeunes Algériens touchés par le chômage, qui exigent la démission du président. Malgré ces quelques initiatives, les jeunes ne semblent plus croire en la politique.

Lorsqu’Abdelaziz Bouteflika a à nouveau été réélu sans surprise en 2014, moins de 50% des électeurs s’étaient rendus aux urnes.

Le traumatisme de la guerre civile

Ces circonstances pourraient laisser penser que s’il ne se fait pas par la voie des élections, un changement démocratique devrait emprunter celle d’une révolution populaire. Une tentative de printemps arabe a eu lieu début 2011. Mais les manifestations n’ont duré que quelques mois et sont restées sans lendemain. Elles ont été sévèrement réprimées, comme en Egypte ou en Libye.

Mais comment expliquer qu’à la différence de ces deux pays, elles soient restées sans lendemain ? Ahmed voit deux raisons à cette révolte avortée. Le pouvoir a distribué ses dinars sonnants et trébuchants issus de l’exportation d’hydrocarbures aux Algériens : emplois offerts, logements subventionnés… Et a réussi à étouffer, comme à son habitude, toute velléité de contestation sociale. « L’Algérie a vécu un drame qui l’a traumatisée », rappelle Ahmed à propos des « années noires ». « Le pouvoir utilise cette crainte : ‘Regardez les Libyens et les Egyptiens. Si vous voulez revivre ce que vous avez vécu sans l’aide de la communauté internationale, allez-y !' »

 

 

 

 

 

Les années noires encore vivaces