La vie après la pandémie

Comment le coronavirus transforme la société

Nina Soyez, Marion Roussey, Anja Maiwald, Pierre Steinmetz, Clara Surges

La vie après la pandémie

Comment le coronavirus transforme la société

Nina Soyez, Marion Roussey, Anja Maiwald, Pierre Steinmetz, Clara Surges

La pandémie de Covid-19 a plongé le monde dans un état d’exception. Notre nouveau quotidien est fait de confinement, de distanciation sociale et de règles d’hygiène strictes. Alors que les écoles et les institutions culturelles ont fermé, que le monde du travail se réorganise, que l’économie est à l’arrêt et que les frontières sont fermées, nous cherchons une voie pour sortir de la crise. Certains de ces changements sont-ils durables ? ARTE questionne les tendances qui s’annoncent pour l’ère post-coronavirus.

Confinement : nos libertés en danger ?

État d’urgence en France, loi-décret stricte en Italie, pleins pouvoirs accordés au Premier ministre en Hongrie… Au-delà de l’impact sanitaire, la crise du Covid-19 chahute les démocraties européennes et leurs institutions. Les régimes d’exception se multiplient et inquiètent bon nombre de constitutionnalistes et d’ associations de défense des droits de l’Homme, qui alertent sur une dangereuse absence de contre-pouvoirs et une potentielle mise à mal des libertés fondamentales.

Le 23 mars, l’adoption de la Loi d’urgence pour faire face à l’épidémie de Covid-19 instaurait -une nouvelle fois – l’état d’urgence en France. Venu « affermir les bases légales » du confinement, le nouveau texte de loi impose toute une série de changements concernant le circuit législatif : le Parlement se retrouve dessaisi de son pouvoir de contrôle législatif et le Premier ministre peut prendre des mesures par décret pouvant aller de l’interdiction de rassemblements au contrôle du prix de certains produits.

Jusqu’ici, les décrets ont principalement visé à durcir les dispositions concernant les déplacements et les transports, rendant ainsi obligatoire l’attestation datée et signée ou restreignant l’activité physique à « une heure par jour, dans un rayon maximal d’un kilomètre autour du domicile ». L’amende a aussi été rehaussée à 3 750€ en cas de violations avec récidive des mesures de confinement, pouvant aller jusqu’à une peine de six mois de prison.

Pour Malik Salemkour, président de la Ligue des droits de l’Homme, s’il est normal que « la situation exceptionnelle que nous traversons ait conduit à des mesures extraordinaires », la loi interpelle en raison de « la concentration du pouvoir exécutif » et de « sa forme la plus restrictive vis-à-vis des libertés publiques et surtout de l’affaiblissement des contre-pouvoirs et de contrôle démocratique ».

Car si la mise de côté des institutions indispensables au fonctionnement démocratique inquiète les défenseurs des droits, le rôle du comité scientifique qui « éclaire jusqu’ici les choix du gouvernement » dans la gestion de cette crise sanitaire, est aussi remis en question : « Lorsque le comité scientifique, qui aide l’exécutif à décider, ne compte aucun défenseur des droits parmi ses membres, alors que l’ensemble des dispositions a un impact très lourd sur l’ensemble des libertés publiques, cela interroge sur le fait que les droits et libertés seraient un luxe qu’on ne pourrait pas se permettre face à une crise sanitaire », souligne Malik Salemkour.

« La loi qui a créé l’état d’urgence a été particulièrement choisie dans sa forme la plus restrictive vis-à-vis des libertés publiques et de l’affaiblissement des contre-pouvoirs. Le choix a été fait de donner l’essentiel des pouvoirs à l’exécutif »

Malik Salemkour

Trois questions à Malik Salemkour, président de la Ligue des droits de l'Homme

2015-2017… 2020  

S’il est qualifié de « sanitaire », l’état d’urgence n’est pas sans rappeler celui mis en place à la suite des attentats terroristes de 2015. Présenté alors comme un régime d’exception temporaire, celui-ci avait été prolongé jusqu’à six fois, poursuivant son effet jusqu’au 1er novembre 2017. Moins de trois ans après, son application renouvelée interroge Stéphanie Hennette-Vauchez, professeure de droit public à Nanterre, « sur une transformation de la manière dont l’exécutif fait face à des crises en convoquant toujours des régimes d’exception. [L’état d’urgence] entraîne par définition la mise à l’écart de tout une série de procédures et de garanties qui constituent normalement l’État de droit et le fonctionnement régulier de la démocratie ».

Le risque majeur qui préoccupe grandement les défenseurs des droits réside dans la transposition des mesures exceptionnelles de l’état d’urgence dans le droit commun. En 2017,  la loi Sécurité et lutte contre le terrorisme avait repris la majorité des outils juridiques rattachés à l’état d’urgence de 2015, les plaçant ainsi à la disposition du ministère de l’Intérieur et des préfets. Parmi ces mesures : les périmètres de protection autorisant fouilles de véhicules et restrictions de circulation lors d’événements culturels et sportifs, ou encore les perquisitions administratives pouvant désormais être effectuées sur une simple information du juge des libertés et de la détention.

Trois questions à Stéphanie Hennette-Vauchez, professeure de droit public à Paris Nanterre

Les principes juridiques européens mis à rude épreuve

Après avoir compté les premiers cas de Covid-19 en Europe, l’Italie a été le premier pays de l’UE à instaurer l’état d’urgence sur son territoire, le 31 janvier. Le dispositif y est toutefois souvent mis en place, notamment à la suite de séismes ou d’intempéries, comme récemment, lors des inondations à Venise. En raison d’une accélération de cas provenant du Nord du pays en février, le gouvernement italien a intensifié les mesures de confinement, plaçant en isolement total onze villes de Lombardie et de Vénétie. Ses habitants avaient alors interdiction de sortir ou d’entrer dans ces régions.

Le Premier ministre italien, Giuseppe Conte, avait par ailleurs indiqué qu’afin de faire respecter ces mesures, il pourrait envoyer l’armée et les forces de l’ordre. Trois semaines après, un décret venait alors durcir sévèrement les sanctions, avec une peine allant jusqu’à douze ans de prison pour les Italiens qui mentiraient sur leur état de santé (ceux atteints du Covid-19 étant soumis à une quarantaine obligatoire).

En Hongrie, bien que sous le coup de l’activation de l’article 7 des traités européens pour entorses répétées à l’État de droit, le Premier ministre Victor Orbán n’a pas hésité à profiter de la situation de crise pour s’octroyer les pleins pouvoirs, sans limite de temps. Le gouvernement se retrouve désormais  en pleine capacité de suspendre les élections et les référendums, ou encore de déroger à n’importe quelle loi. Une mesure inédite, ressuscitant des pratiques politiques rattachées aux périodes sombres de l’histoire, pour la constitutionnaliste Kriszta Kovács (dans un billet disponible ici): « Le 23 mars 1933, un acte fut adopté en réaction à la ‘crise’ du Reichstag, donnant les pleins droits à Hitler de délivrer des décrets indépendamment du Parlement et de la présidence […]. Quatre-vingt sept ans plus tard, cette dénommée loi des pleins pouvoirs fut présentée et adoptée par le gouvernement hongrois ».

Après seulement deux semaines, ce contexte a déjà permis à des alliés du Fidesz, le parti du chef du gouvernement, de déposer un projet de loi remettant en cause le droit des personnes transgenres au changement d’état civil. Des peines pouvant aller jusqu’à cinq ans de prison sont aussi prévues pour toute diffusion de « fausses nouvelles » sur le virus ou sur les mesures du gouvernement.

Face au tournant préoccupant de certains tats européens, Rik Daems, président de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe (APCE), a souhaité rappeler que la Convention européenne des droits de l’Homme « continue de réglementer les actions de l’État même en cas de crise nationale ». La présidente de la Commission européenne, Ursula Von der Leyen, de son côté, a promis « que des actions nécessaires seront prises, comme nous l’avons déjà fait par le passé ».

Des confinements plus laxistes

A contrario, l’Allemagne et plusieurs pays du Nord de l’Europe ont préféré adopter des mesures de confinement assouplies et laisser de côté tout régime d’exception. Dans ces pays, toute sortie était donc tolérée à condition de respecter une distance de sécurité avec les autres d’au moins 1,5 mètre.

« L’Allemagne nous fait la preuve d’une capacité démocratique plus forte, notamment en raison du fait qu’elle est déconcentrée et décentralisée de manière beaucoup plus forte et que son État central est attentif au droit et à la nécessité d’associer l’opposition et les élus locaux à la prise de décision ». constate Malik Salemkour. Le fédéralisme allemand induit par définition une consultation des ministres-présidents des seize Länder avant toute décision relevant de la sécurité intérieure. 

« L’Allemagne nous fait la preuve d’une plus grande capacité démocratique, notamment en raison du fait qu’elle est déconcentrée et décentralisée de manière beaucoup plus forte. »

Malik Salemkour

Cependant, si l’Allemagne a certainement mieux analysé la gravité de l’épidémie, en passant par une phase de tests massifs (entre 300 000 et 500 000 par semaine) et une grande disponibilité de lits en réanimation (40 000, soit six fois plus qu’en France), son confinement plus laxiste n’en serait pas moins motivé par la peur d’une récession imminente. Le PIB pourrait reculer de 2,8 à 5,4%, selon les scénarios. Un déconfinement progressif outre-Rhin a d’ailleurs déjà débuté.

Une échéance qui pourrait entraîner un changement de paradigme des libertés individuelles irréversible au sein de plusieurs pays européens, par le biais d’utilisation de drones de surveillance (ici au Royaume-Uni) ou de partage de données personnelles que Stéphanie Hennette-Vauchez qualifie de « conditions au déconfinement » imposées par les gouvernements.

À l’heure où « nos sociétés se trouvent sous stress et en situation de tensions permanentes », Stéphanie Hennette-Vauchez place la défense des droits au cœur des prochaines gestions de crise : « On sait aussi que les régimes d’exception peuvent être des laboratoires qui produisent un effet d’entraînement pour le futur. […] Ce qu’il est important de restaurer, c’est la culture des libertés. C’est le fait de considérer non pas comme marginaux ou superfétatoires l’avis des institutions et des organisations qui défendent les standards de démocratie et des droits humains, mais de faire en sorte de les intégrer toujours davantage dans l’évaluation et dans la discussion ».

L’usage des données personnelles face au confinement

Après plusieurs semaines de confinement, les États européens cherchent des solutions pour envisager un retour progressif de l’activité économique. Plusieurs propositions sont sur la table. Elles préconisent notamment l’analyse de données transmises par les téléphones portables pour suivre les mouvements de masse, mais aussi les déplacements individuels. Leur usage pose des questions éthiques concernant la protection des données personnelles.

Suivre les flux de personnes

Face à la pandémie, l’Union européenne cherche des solutions auprès du secteur privé. Fin mars, huit opérateurs téléphoniques, dont Orange et Deutsche Telekom, ont accepté de transmettre les données de leurs clients à des centres de recherche situés au niveau national et européen. Objectif : analyser les mouvements de population pour prédire les risques de propagation de l’épidémie.

« Par exemple, les chercheurs vont pouvoir savoir que 10, 15, 20 personnes d’un quartier administratif de Paris ont quitté ce quartier pour partir dans la ville de Bordeaux », explique Yoann Gonthier Le Guen, doctorant en droit public et consultant en protection des données. Ces analyses devront permettre aux autorités d’adapter les mesures sanitaires dans le but de rouvrir progressivement les pays.

Vidéo : Marion Roussey

Données anonymes et agrégées

La pratique existe déjà. En France, la chercheuse Vittoria Colizza, en charge du projet, collabore depuis des années avec Orange « pour étudier les liens entre la mobilité des populations et la diffusion de maladies, notamment en Afrique », explique l’Institut de recherche français Inserm dans un communiqué. Avec le Covid-19, les données seront également rassemblées et analysées par le Centre commun de recherche (JRC) qui siège à Bruxelles.

« Il ne s’agira en aucun cas d’étudier les données personnelles de chaque individu ou de retracer les déplacements au niveau individuel », préviennent les chercheurs. En effet, les données sont agrégées, c’est-à-dire regroupées par catégories. Et elles sont anonymes. « En théorie, cela ne pose donc aucun risque pour le respect de la vie privée », explique Yoann Gonthier Le Guen. À condition que le processus d’anonymisation soit fait correctement, c’est-à-dire « qu’il y ait bien une rupture définitive et irréversible du lien entre la donnée et la personne à laquelle elle se rapporte ». À titre de garantie, le JRC prévoit que « toutes les données collectées et manipulées par la Commission européenne seront détruites après l’épidémie ».

« Toutes les données collectées et manipulées par la Commission européenne seront détruites après l’épidémie »

Centre commun de recherche

« Contact tracing »

Ces données téléphoniques ne permettent cependant pas d’identifier précisément les risques d’infections. Certains États européens veulent donc aller plus loin et cherchent comment combiner la géolocalisation avec les données de santé. « Il y a actuellement des propositions pour voir comment tracer les individus à l’intérieur d’un pays ou d’un pays à l’autre, notamment les personnes infectées par le virus », explique Wojciech Wiewiórowski, contrôleur européen de la protection des données. Ces techniques veulent utiliser les applications mobiles et la connexion Bluetooth pour développer le contact tracing, ou « suivi de contacts ». Elles s’inspirent de ce qui existe déjà à Taïwan, en Chine ou à Singapour.

Mais contrairement à d’autres modèles, l’idée européenne n’est pas de savoir où les individus infectés sont allés, mais plutôt de localiser les zones à forte concentration du virus et de détecter les personnes ayant été en contact avec l’infection.

Relancer l’économie

En Allemagne, plusieurs compagnies travaillent d’arrache-pied à la conception d’applications mobiles. Mathias Reidel est dans l’industrie du logiciel depuis plus de 20 ans. Avec le PDG de l’entreprise Open as App, il a mis au point une application en 48 heures : Covid-19 Radar. « Le confinement peut avoir des effets très négatifs sur notre économie », explique t-il. « Pourtant en Allemagne, il y a des régions où le risque potentiel de contamination est assez faible. » Cette application doit donc permettre de localiser les zones où les risques sont moindres, grâce à une carte thermique affichant en temps presque réel la localisation et le statut des utilisateurs.

« Le principe est simple, explique Mathias Reidel. On sélectionne une couleur (vert, orange ou rouge) représentant son état de santé, on autorise ses données de géolocalisation et on envoie ces informations sur un serveur. » L’application est déjà en ligne et elle a été soumise à deux enquêtes vérifiant le respect de la vie privée. « Le système fonctionne sur la base du volontariat et de l’anonymat », garantit Ralf​ Hertneck. « Il n’est donc pas possible de localiser une habitation ou un individu testé positivement car la carte comporte un certain degré d’incertitude  et les données sont régulièrement mises à jour et supprimées. »

Tests en cours

Le concept séduit de nombreux États soucieux d’accélérer la mise en place d’une phase de déconfinement. À l’échelle européenne, un collectif rassemblant plus d’une centaine de chercheurs (PEPP-PT) travaille actuellement à la mise au point d’un protocole informatique permettant de coordonner les applications de différents pays. Là encore, les données seront anonymes. Le modèle utilise la technologie sans fil Bluetooth pour détecter les téléphones se situant à proximité des personnes infectées et ainsi identifier les potentiels risques de contamination. « Cela nous permettrait de voyager à nouveau à l’intérieur de l’Europe », explique Thomas Wiegand, directeur de l’Institut allemand Fraunhofer Heinrich Hertz (HHI), membre du collectif. « Si je vais en France et que je suis en contact avec une personne infectée là-bas, je peux recevoir une notification, même une fois rentré en Allemagne. Libres ensuite aux utilisateurs de recourir à l’auto-confinement ou de consulter un médecin. Si chacun se comporte de manière responsable, les autres qui ne sont pas concernés peuvent continuer à travailler et mener une vie normale », explique l’ingénieur.

“Nous sommes en contact avec les différentes commissions de protection des données personnelles de ces pays pour veiller à ce que le droit à la vie privée soit bien respecté”

Wojciech Wiewiórowski, contrôleur européen de la protection des données

Le dispositif n’est pas encore officiel. Il est actuellement en phase de test dans une caserne de la Bundeswehr. « Nous simulons des scénarios et enregistrons les données obtenues pour les comparer ensuite avec des situations à distances réelles », indique Thomas Wiegand. Si l’opération s’avère concluante, le dispositif pourrait être opérationnel avant la fin du mois. Les résultats sont scrutés de près par plusieurs pays européens, dont la France. « Nous sommes en contact avec les différentes commissions de protection des données personnelles de ces pays pour veiller à ce que le droit à la vie privée soit bien respecté », indique le Contrôleur européen Wojciech Wiewiórowski. Car le recours à de telles applications soulève de nombreuses questions éthiques. À Taïwan par exemple, les autorités les utilisent pour traquer et mettre en garde les individus qui ne respectent pas le confinement.

Taïwan est aujourd’hui un modèle de lutte contre le Covid-19. L’État insulaire utilise la collecte de données et le traçage des personnes à risques pour empêcher l’épidémie de se propager. Entre techniques liberticides et souci éthique, le gouvernement se tient sur une ligne de crête.

Reportage : Vincent Pigeon et Annalina Ebert

Caractère temporaire

En Europe, la protection des données personnelles est encadrée par le Règlement général sur la protection des données (RGPD). En théorie, celui-ci restreint le traitement des données de santé qui appartiennent aux données dites sensibles. Mais l’épidémie change la donne : « Ce traitement peut être autorisé dans la mesure où il est mis en place par une autorité publique dans le but de lutter contre une menace transfrontalière grave qui pèse sur la santé », explique Yoann Gonthier Le Guen. Seule limite selon le doctorant : si les autorités décidaient d’utiliser les données fournies par l’application sans recueillir au préalable le consentement des personnes. « Tout dépend de la manière dont est conçue l’application et des données qu’elle envoie, explique-t-il. À partir du moment où il y a une application qui est installée et qui fonctionne sur votre téléphone mobile, tout est techniquement possible.« 

Autrement dit, la récupération des données est légale mais elle doit être encadrée et temporaire. Or pour le contrôleur européen, le principal risque est justement d’oublier le caractère temporaire. « Ces données pourraient être récupérées et utilisées à des fins frauduleuses ou commerciales », explique Wojciech Wiewiórowski qui rappelle l’exemple norvégien des attentats d’Utøya en 2011. « Plusieurs années après, les scientifiques ont fait des recherches en utilisant les contacts des personnes qui ont survécu à ce massacre, alors qu’ils aspiraient à tourner la page. »

Autre risque, celui d’une atteinte à la liberté individuelle. « En fonction du sexe de la personne avec qui vous allez partager votre localisation, de votre fréquentation d’un lieu de culte ou d’un local syndical ou politique, il est possible d’en apprendre énormément sur vous, explique Yoann Gonthier Le Guen. C’est pourquoi il est important de protéger les données de localisation, au même titre que les données de santé. »

« En fonction du sexe de la personne avec qui vous allez partager votre localisation, de votre fréquentation d’un lieu de culte ou d’un local syndical ou politique, il est possible d’en apprendre énormément sur vous »

Yoann Gonthier Le Guen, doctorant en droit public

Quels remparts ?

Les différents concepteurs d’applications interviewés sont formels : leur modèle est conforme aux exigences strictes imposées par l’Allemagne en matière de collecte des données. Mais à l’échelle européenne, le texte de référence est plus souple, basé sur l’équilibre entre liberté d’agir et responsabilité. Pour Yoann Gonthier Le Guen, les garde-fous sont donc davantage à chercher du côté des sanctions en cas de violation de données, pouvant aller jusqu’à cinq ans d’emprisonnement en France.

Si la collecte et le traitement massif de ces données de santé s’avèrent, exceptionnellement, légaux et légitimes en période d’épidémie, le Contrôleur européen pose deux principes pour éviter les dérives : transparence et contrôle. « On doit savoir qui utilise les données, dans quels buts et ce qui se passera quand le danger sera terminé, estime Wojciech Wiewiórowski. Et en cas d’abus, on doit pouvoir compter sur un contrôle judiciaire effectif. C’est le ciment de la confiance, et sans confiance, on n’avance pas. »

Numérique : travailler et apprendre à l’ère post-Corona

Avec le déclenchement de la pandémie de Covid –19, la numérisation du travail et des apprentissages, phénomène jusque-là marginal, est soudain devenue notre pain quotidien : la fermeture des crèches et des écoles a contraint familles et enseignants à se tourner vers des solutions éducatives en ligne, tandis que des mesures de confinement toujours plus strictes ont forcé des millions d’employés à se mettre au télétravail. Le coronavirus accélérait-il dès lors le passage de nos vies au numérique ?

La pandémie de Covid-19 et les mesures sanitaires qui l’accompagnent ont un profond retentissement sur tous les aspects de notre vie sociale, qu’il s’agisse de nos relations, de notre travail, de nos loisirs ou de notre façon de consommer. Pour tenter de résister à la crise, la société a souvent recours, dans tous ces domaines, à une seule et même solution : le numérique. Nous restons en contact avec les autres grâce aux chats et visioconférences, nous travaillons à distance, nos enfants font leur travail scolaire sur Internet, nous privilégions les courses en ligne et nous nous promenons désormais dans des musées ou dans des clubs virtuels – quand nous ne passons pas plus de temps qu’avant sur les plate-formes de streaming.

Bien sûr, la plupart de ces services existaient déjà avant l’épidémie. Mais la situation actuelle nous fait redécouvrir le potentiel que recèle le numérique, notamment dans les domaines du travail et de la formation. Avec le télétravail et l’école à la maison, nous vivons une expérience en temps réel qui pourrait bien changer durablement nos habitudes.

La vie à l’heure du télétravail

« Nous avons changé de paradigme », assure Patrick Lévy-Waitz, président du think tank français Travailler autrement. Il est convaincu que cette période de confinement suffira à faire avancer la mise en place du télétravail à long terme. « La crise a obligé à changer d’infrastructure technologique », avance celui qui est aussi entrepreneur. « Mon entreprise a fait évoluer à vitesse grand V les solutions technologiques, on a été obligés de s’adapter. Ces solutions technologiques sont maintenant en place pour après. Les personnes qui n’avaient pas l’habitude sont formées, ceux qui étaient réticents ont été obligés de s’y coller et finissent par dire que finalement ce n’est pas si mal. Le mode opératoire est en train de rentrer dans les mœurs. Nous voyons aujourd’hui que la présence n’est plus une obligation dans beaucoup de métiers. »

Avant la propagation du coronavirus, seule une entreprise allemande sur quatre donnait la possibilité à ses employés de travailler à distance, selon une enquête récente de L’Observatoire allemand du travail et de la formation professionnelle (IAB – en allemand). Et seulement 22 % des salariés en faisaient occasionnellement usage. Selon l’assureur Malakoff Humanis, en France, ce sont 30 % des salariés du secteur privé qui ont eu recours au télétravail en 2019.

« Nous voyons aujourd’hui que la présence n’est plus une obligation dans beaucoup de métiers. »

Patrick Lévy-Waitz,
Fondation Travailler autrement

L’enquête que ce même assureur a effectuée en février de cette année ne permet pas de mesurer l’effet de la pandémie, qui était alors imminente, mais à l’époque, 36 % des personnes interrogées déclaraient déjà que leur employeur leur avait demandé de travailler de chez elles en cas d’épidémie. Quelques semaines plus tard, une enquête IPSOS pour le Centre de recherches politiques de Sciences Po CEVIPOF démontre qu’actuellement, 34 % de tous les employés français seraient en télétravail à temps plein.

Depuis la mi-mars, où plusieurs dizaines de pays ont imposé un confinement à leur population et où, partout dans le monde, les entreprises ont renvoyé leurs employés chez eux, une chose est sûre : jamais autant de personnes n’ont pratiqué le télétravail. L’essor soudain des solutions numériques destinées au monde du travail en témoigne : l’application de visioconférences Zoom annonce avoir enregistré 200 millions d’utilisateurs quotidiens au mois de mars, alors que ceux-ci n’étaient qu’environ 10 millions fin 2019. Son concurrent, Microsoft Teams, a aussi vu son nombre d’utilisateurs grimper de 37 % en une semaine à la mi-mars.

Patrick Lévy-Waitz explique : « Nos sociétés avaient intégré le digital comme un outil complémentaire. Là, en l’espace de quelques jours, le digital est devenu la condition de la mise en œuvre du travail pour ceux qui sont dans les métiers de services. Ce qui était une facilité est devenu une nécessité ».

Télétravail un jour, télétravail toujours ?

Mais que subsistera-t-il de la numérisation du travail lorsque celle-ci ne sera plus une nécessité ? La culture, jusqu’ici prédominante, du travail en présentiel fera-t-elle son grand retour dès le relâchement des mesures de confinement ? Une enquête internationale du 30 mars conduite par l’entreprise américaine de conseil et de recherche dans le domaine des techniques avancées Gartner semble prouver le contraire. Selon cette enquête, trois dirigeants sur quatre envisageraient d’augmenter d’au moins 5 % le nombre de leurs employés travaillant durablement en télétravail.

« Personne ne sait comment ça va se passer à la sortie du confinement. Mais j’ai l’absolue certitude que la manière de penser le travail va changer considérablement », affirme Patrick Lévy-Waitz. Il met en avant les avantages de ce mode de travail que beaucoup auraient découverts au cours des derniers mois : l’absence de temps perdu dans les bouchons, de stress lié à la cohue dans le métro et de distractions dues aux collègues, ainsi qu’une plus grande autonomie dans l’organisation de la journée. « On voit bien qu’un sens est un train de naître, une manière de faire différemment qui peut cumuler les enjeux de transition écologique, les enjeux d’égalité vie professionnelle-vie privée et les enjeux d’efficacité au travail. »

Évidemment, toutes les professions ne se prêtent pas au travail à distance. Selon l’enquête menée par Malakoff Humanis, en France, 60 % des postes de travail du secteur privé ne s’y prêteraient pas – 10 % supplémentaires des employés français de ce même secteur privé pourraient toutefois basculer en télétravail. En ce qui concerne l’Allemagne, L’IAB estime que jusqu’à 30 % d’« emplois de bureau traditionnels » supplémentaires pourraient passer en télétravail, principalement dans le secteur des services. Une possibilité que nombre de responsables du personnel ont pu entrevoir à l’occasion de la crise actuelle.

Cependant, Patrick Lévy-Waitz tient à rappeler qu’une mise en place pérenne du télétravail n’est pas la priorité actuelle des employeurs : « Les dirigeants sont en train d’essayer de sauver les entreprises, d’aller chercher des prêts bancaires, de mettre en place des plans de trésorerie et de rééchelonner la dette. Quand on va sortir de cette étape-là, le télétravail sera à l’évidence une des réflexions qui s’imposeront aux ressources humaines dans les mois qui viennent ».

« On voit bien qu’un sens est un train de naître, une manière de faire différemment qui peut cumuler les enjeux de transition écologique, les enjeux d’égalité vie professionnelle-vie privée et les enjeux d’efficacité au travail. »

Patrick Lévy-Waitz,
Fondation Travailler autrement

Numérisation du travail, numérisation des apprentissages

Dans le domaine de l’éducation, l’expérience actuelle pourrait constituer un puissant levier de changement, attendu de longue date. Au cours des deux dernières années, la moitié des systèmes éducatifs européens se sont employés à améliorer leur programme de développement des compétences numériques. Dès 2015, la France a adopté un « Plan numérique pour l’éducation » et a consacré 1 milliard d’euros à la fourniture d’équipements modernes et au développement de stratégies d’enseignement numérique. L’Allemagne, quant à elle, a voté en 2019 un « Pacte numérique », doté de 5 milliards d’euros.

Mais le chemin est encore long : la dernière enquête internationale ICILS, qui évalue les compétences en informatique des élèves de quatrième et qui remonte à 2018, rapporte que tout juste 8 % des élèves français et 4 % des élèves allemands font, en classe, un usage quotidien des technologies de l’information et de la communication (TIC). En comparaison, au Danemark, ce sont 81 % des élèves qui utilisent les TIC au quotidien ! Et en ce qui concerne le wi-fi, seuls environ un quart des écoles allemandes et un peu plus d’un tiers des écoles françaises y ont accès.

L’épidémie de coronavirus a donc bouleversé des environnements éducatifs très peu portés sur le numérique. D’un seul coup, les écoles n’ont plus eu d’autre choix que de se tourner vers les outils numériques qui rendent possible l’enseignement à distance. Les plates-formes d’enseignement en ligne ont ainsi enregistré des records de fréquentation au mois de mars. Parmi elles, Lernraum Berlin, qui était jusque-là utilisée par 50 000 élèves et enseignants chaque jour, a vu sa fréquentation quotidienne dépasser largement le million d’utilisateurs. Le Cned, premier opérateur français d’enseignement à distance, comptabilise désormais 2,5 millions de familles inscrites sur sa plate-forme Ma classe à la maison, contre 240 000 avant la fermeture des écoles.

« La numérisation s’est généralisée »

Jacob Chammon, Forum Bildung Digitalisierung

« La numérisation s’est généralisée, elle s’est imposée à tous », observe Jacob Chammon, secrétaire général du Forum Bildung Digitalisierung, une initiative privée allemande qui promeut l’utilisation des outils numériques dans le domaine de la formation. « Les écoles ont non seulement dû élaborer de nouveaux concepts, mais aussi les mettre en œuvre en un temps record. Je rends hommage à leur créativité et aux initiatives qui ont été lancées un peu partout pour faire face à cette situation difficile : permanences en ligne, portails Internet, systèmes de gestion des apprentissages, rencontres en ligne avec les parents, etc. Les directeurs et directrices d’établissement sont incroyablement fiers de leurs enseignants. Même ceux qui n’étaient pas portés sur le numérique se sont très vite perfectionnés en la matière. »

« Ce n’est pas qu’une question de technologie »

Celui qui a été longtemps directeur d’école estime que la poussée que connaît actuellement le numérique ne devrait pas être cantonnée à la situation exceptionnelle que nous vivons actuellement. Il veut voir les expériences et les avancées liées à la crise du coronavirus « durablement ancrées dans les programmes scolaires » : « Il est important que nous ne revenions pas ‘à la normale’. Nous devons étudier tout cela attentivement, identifier ce qui sera utile à l’avenir, ce que nous devrons améliorer et ce dont ne voulons plus ».

Selon Jacob Chammon, il ne suffira toutefois pas d’apporter des améliorations à l’infrastructure technologique pour que la solution de secours adoptée au cours des dernières semaines donne le jour à un futur modèle d’enseignement à distance acceptable. « L’important, maintenant, c’est de faire en sorte que partout, les enseignants, les directions d’établissements et les administrations scolaires disposent de solutions de formation de qualité », explique-t-il. « Nous avons constaté un manque de connaissances : qu’est-ce qui constitue une bonne didactique numérique ? Il ne suffit pas, ici, de scanner des fiches de travail. Les écoles disposent d’un coup d’une pléthore de solutions numériques qui leur sont dédiées. Elles ont besoin de lignes directrices pour s’y retrouver. »

Jacob Chammon voit aussi toutefois des limites à l’accroissement de la formation digitale. Ainsi les innovations, si désirées soient-elles, devraient se faire dans le respect de la protection des données et de l’égalité des chances : « Tous les élèves n’ont pas un ordinateur ou une tablette à disposition et une bonne connexion Internet à la maison, et peu d’enseignants seulement disposent de tous les outils de travail à la maison. Nous devons faire en sorte que les inégalités sociales ne se creusent pas davantage pendant la fermeture des écoles et après », rappelle-t-il.

« Nous devons faire en sorte que les inégalités sociales ne se creusent pas davantage pendant la fermeture des écoles et après »

Jacob Chammon,
Forum Bildung Digitalisierung

De fait, la crise du coronavirus met en évidence le fossé numérique dont il faudra tenir compte lors de l’établissement des concepts pédagogiques numériques de demain. Selon l’Office statistique fédéral allemand, près de 10 % des foyers d’Allemands n’ont pas d’ordinateur. En France, le Crédoc (Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie) établit qu’en France 92 %, des personnes à hauts revenus disposent d’un ordinateur contre seulement 64 % des personnes à bas revenus. Afin que chaque élève puisse profiter de la même façon des possibilités offertes par la numérisation, il faudrait donc garantir l’accès à un terminal informatique adéquat à tous.

Jacob Chammon ne croit pas du tout à la mort annoncée des cours en classes. Il rappelle que l’école constitue un cadre social au sein duquel les enfants font l’expérience de la vie en communauté : « Par le passé, on m’a souvent demandé si les enseignants deviendraient quantité négligeable à l’ère de l’intelligence artificielle. Je crois que la phase de test grandeur nature que nous vivons avec la crise du coronavirus nous montre l’importance du travail relationnel à tous les niveaux, l’importance des contacts personnels et que rien ne pourra jamais remplacer les enseignants. Un élève peut aussi apprendre à distance, mais pas tout le temps. Ce n’est pas qu’une question de technologie. Il faut aussi une bonne didactique, une bonne pédagogie et, comme toujours, un bon travail relationnel – et cela vaut aussi à l’ère du numérique ».

Voir la crise comme une chance

La crise du coronavirus a mis clairement en évidence les défis, les possibilités et les limites du numérique. Depuis le déclenchement de la pandémie, il n’aura suffi, semble-t-il, que de quelques semaines de cette expérience nouvelle pour ébranler le monde du travail et l’environnement éducatif jusque dans leurs fondements.

Ce qui, au départ, n’était que de la pure gestion de crise s’est très vite mué en un changement de paradigme qui fait beaucoup parler de lui dans les médias : le télétravail et les solutions éducatives digitales ont, en quelque sorte, passé l’épreuve du feu. Tous deux devront encore faire leurs preuves sur le long terme. Mais, s’il faut retenir quelque chose de positif dans cette crise, alors retenons les avancées numériques dans ces deux domaines.

Sauver l’économie… au détriment de la planète ?

Quel est l'impact de la crise sur l'environnement ?
Et si la planète était la grande gagnante de cette période de confinement mondial ? Chine, Inde, Europe… les images satellites sont formelles : la pollution atmosphérique – responsable de neuf millions de morts en 2019 – chute drastiquement. Mieux, avec une baisse de 40 % de ses émissions de CO2, l’Allemagne respectera finalement ses objectifs climat de 2020. La Chine enregistre de son côté une baisse de ses émissions de 25 % pour le mois de février.

Les données sont incontestables. Mais sont-elles réellement synonymes de bonnes nouvelles climatique ?

La communauté scientifique appelle à la prudence. Le piège : considérer l’écologie comme un enjeu de court terme. « Notre vision est ancrée dans l’instant présent, il faut faire attention. Les problèmes climatiques s’évaluent sur des durées un peu plus longues. De plus, les gaz à effet de serre, par exemple, sont des gaz invisibles, qui n’apparaissent pas sur les images satellites », explique le climatologue Hervé Le Treut.

Autre enjeu : la crise sanitaire entraîne une crise économique majeure aux conséquences instantanées . Dans son dernier rapport, le FMI prévient : « Il est très probable que l’économie mondiale connaisse cette année sa pire récession depuis la Grande Dépression, soit une récession plus grave que celle observée lors de la crise financière mondiale il y a une dizaine d’années ».

En réponse, les grandes puissances économiques annoncent donc des plans de relances rarement observés, à l’image des États-Unis et ses 2 200 milliards de dollars injectés dans l’économie du pays – du jamais vu.

Les enjeux environnementaux vont-ils être sacrifiés pour cause de relance économique ? Alors que la COP26, censée se tenir à Glasgow en novembre prochain a été reportée, de nombreux signaux envoyés par de puissants acteurs posent question. Quelques exemples :

  • États-Unis et Chine

La Chine a annoncé la construction de dizaines de nouvelles centrales à charbon dans le cadre d’un plan de relance pour son économie de 50 billions de yuans, soit 6,5 milliards d’euros.

Du côté des États-Unis, le président Trump ne cache pas sa volonté d’aider l’industrie des énergies fossiles via son plan de relance. Un plan de relance qui a d’ailleurs entraîné une forte hausse en bourse de sociétés pétrolières dès son adoption. On notera également que l’Agence environnementale du pays a, dès le début de la crise, suspendu ses règles environnementales pour les entreprises polluantes. Dépassement des seuils de pollution de l’air, de l’eau, rejet dans la nature de déchets dangereux : aucune amende ne sera adressée.

  • États membres de l’Union européenne 

La présidente de la Commission européenne est sans équivoque : « Le Green Deal est aussi nécessaire qu’avant la crise. Le réchauffement climatique n’a pas disparu », a-t-elle déclaré. Une position soutenue par dix-sept ministres de l’environnement européens, dans une lettre adressée à Bruxelles.

Pour autant, d’autres États membres n’ont pas tardé à remettre en cause les ambitions vertes de l’UE.  C’est notamment le cas de la République Tchèque. Dès le 16 mars, le Premier ministre, Andrej Babis, appelle en effet à « oublier », le Green Deal pour se concentrer sur la pandémie. Le lendemain, c’est le vice-ministre polonais des Entreprises publiques, Janusz Kowalski, qui remet en cause l’utilité du Système d’échange de quotas d’émission de l’UE – outil majeur pour contrôler les émission des pays de l’Union.

  • Industrie  et groupes d’intérêts

Là aussi, le Green Deal est au centre de toutes les attentions. Le syndicat patronal européen Business Europe a demandé à la Commission européenne de la « flexibilité » dans la mise en œuvre du pacte vert européen. De son côté, European Plastics Converters (EuPC), qui représente les intérêts de l’industrie du plastique, a plaidé pour l’abandon de la directive qui interdit les produits en plastique à usage unique.

Enfin, l’Association des constructeurs européens d’automobiles (ACEA) a demandé de reporter d’un an les valeurs limites européennes de CO2 pour les voitures neuves.

Sauver l’économie en même temps que le climat

Experts en énergie, associations, économistes, politiciens… Nombreux sont ceux qui s’inquiètent ainsi des décisions et demandes évoquées ci-dessus.  En Allemagne, certains de ces acteurs ont écrit à Angela Merkel cette semaine pour participer au débat sur la reconstruction économique. « Utiliser la pause provoquée par le Covid-19 pour donner à notre économie un nouveau départ durable », demandent les signataires, selon les informations du Süddeutsche Zeitung. L’objectif est clair : sauver l’économie en même temps que le climat.

« Utiliser la pause provoquée par le Covid-19 pour donner à notre économie un nouveau départ durable »

Une position partagée et affichée par le think tank « Agora Energiewende ». Pour son directeur, Patrick Graichen, il est temps d’investir massivement dans les nouvelles technologies à faible émission de CO2 au lieu de « reconstruire de vieux modèles qui s’écrouleront lors de la prochaine crise : la crise climatique ».

Le groupe de réflexion – qui conseille par ailleurs le gouvernement allemand – a ainsi élaboré ces dernières semaines un plan de relance économique et écologique nécessitant 110 milliards d’euros. « Double booster » – tel est son nom – mesure, au travers de ses vingt-huit pages, les montants nécessaires pour opérer des investissements verts dans des domaines tels que l’énergie, la mobilité, l’industrie.

Pour relancer le pouvoir d’achat, le plan recommande, par exemple, la baisse du coût de l’électricité – une mesure jugée plus efficace que les allégements fiscaux. Concilier écologie et économie, l’idée est réclamée bien au-delà de l’Allemagne. En France, « L’Assemblée des citoyens pour le climat » a élaboré cinquante propositions sur la manière de reconstruire une économie aussi verte que possible après la crise. Des idées présentées au gouvernement d’Édouard Philippe, d’après les informations du quotidien Le Monde.

Voici donc quelques propositions débattues en Allemagne et en France :

L'Assemblée des citoyens pour le climat

« L’Assemblée des citoyens pour le climat » a été convoquée par le gouvernement français à l’automne 2019. Cent cinquante personnes censées représenter la diversité sociale du pays y participent. Cinq groupes de travail thématiques élaborent des propositions concrètes pour une meilleure protection du climat.

  • Mobilité :

L’industrie automobile est particulièrement touchée par la crise actuelle. Une partie de la classe politique et des constructeurs automobiles évoquent ainsi l’idée d’une nouvelle prime à la casse pour inciter à la consommation dans ce secteur. Une solution déjà adoptée après la crise de 2008. Douze années plus tard, la proposition fait bondir les associations environnementales. « Il ne doit plus y avoir de subvention pour les véhicules diesel, essence ou hybrides », avertit Tobias Austrup, expert en transport de Greenpeace.

« Ceux qui se soucient de l’avenir de l’industrie automobile allemande doivent maintenant faire comprendre qu’il ne peut y avoir une aide de l’État que pour les petites voitures électriques », poursuit-il.

Il est également proposé de créer des subventions pour le développement d’infrastructures vertes comme des bornes de rechargement pour les véhicules électriques ou la modernisation des parcs autobus.

Des voix similaires se font entendre en France. « L’Assemblée des citoyens pour le climat » veut augmenter l’utilisation des transports publics, par exemple en réduisant la TVA sur les billets de train de 10 à 5,5 %. La commercialisation de nouveaux véhicules à fortes émissions (plus de 110 g de CO2/km) serait interdite à partir de 2025 – à la place, des prêts sans intérêt seraient proposés pour l’achat d’un véhicule propre.

  • Secteur immobilier :

En France comme en Allemagne, là encore une idée fait l’unanimité : l’État doit inciter à la transition écologiques des ménages. De plus, une place importante est également accordée à la rénovation des bâtiments à haute efficacité énergétique. « L’Assemblée des citoyens pour le climat » insiste sur ce point. Objectif : vingtt millions de bâtiments entièrement rénovés d’ici 2040. « Notre ambition, écrivent-ils, est de passer d’une rénovation par petits gestes et à petits pas à une rénovation globale (toit, isolation, fenêtres, chauffage et VMC), à multiplier par trois le rythme de la rénovation. »

  • Industrie:

Selon « Agora Energiewende » une opportunité majeure s’ouvre via la production d’hydrogène vert, considéré comme le vecteur énergétique du futur. S’agissant de la production d’acier, par exemple, des tests sont en cours pour remplacer les combustibles fossiles – comme le pétrole – par de l’hydrogène. Toutefois, cette solution ne sera durable que si des énergies renouvelables sont utilisées pour produire l’hydrogène. Pour ce faire, « Agora Energiewende » propose donc un investissement de cinq milliards d’euros en soulignant un avantage :  le développement de cette nouvelle branche industrielle créerait des emplois et un marché européen.

Une approche économique différente de celle d’il y a dix ans ? 

Globalement, les experts insistent sur un point : investir davantage dans des projets européens communs, tout en alignant les plans de relance économique nationaux sur les objectifs du Green Deal européen.

Ces solutions durables et respectueuses de l’environnement ont-elles une chance d’aboutir ? Ou l’UE préférera-t-elle en place des plans de sauvetage pour les compagnies aériennes low-cost, l’industrie de la viande et du charbon comme en 2008 ?

Fatih Birol, directeur exécutif de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), est confiant : « Par rapport aux précédents plans de relance, les technologies renouvelables sont désormais plus abordables, nous avons fait de grands progrès dans le domaine des véhicules électriques et il existe également une sphère financière favorable à la transition vers les énergies propres », affirme-t-il dans les colonnes du Guardian.

Sans compter sur une conscience écologique citoyenne, et médiatique,  plus éveillée que jamais. Preuve en est : malgré le confinement mondial, le mouvement « Fridays for Future » se mobilise à nouveau dès ce vendredi en organisant une nouvelle grève mondiale pour le climat… sur Internet.

Rédaction : Nina Soyez, Marion Roussey, Anja Maiwald, Pierre Steinmetz, Clara Surges

Graphisme : Paul Biller, Loïc Bertrand