Le poids de l’incertitude

Chapitre 3

Le poids de l'incertitude

Chapitre 3

Les lenteurs de la procédure de demande d’asile ainsi que le travail psychique personnel sur leurs vécus passés respectifs ont tendance à freiner les jeunes dans leur désir de formation et d’intégration sociale.

Erythrée, Irak, Syrie, Afghanistan : des dessins hauts en couleurs des drapeaux nationaux de ces pays décorent les salles de classe du centre d’accueil. Les enseignants s’efforcent de proposer des cours structurés, tout en utilisant des méthodes ludiques.

Il existe des différences en termes d‘assiduité scolaire des mineurs. Certains sont très avides de participer, d’autres sont apathiques et regardent par la fenêtre, tandis que d’autres somnolent par instants. « L’apprentissage de la langue est la clé de l‘intégration », explique l’animateur Saïd Jallaway, un ancien réfugié érythtréen arrivé en Suisse il y a quinze ans (voir son portrait ci-dessous).

Tous les jeunes ne sont pas en mesure de mobiliser jour après jour toutes leurs capacités d’agir et de réussir. Cela n’est pas dû à un manque de motivation, précise la directrice d’école Sabine Aeschlimann, mais au fait que beaucoup d’entre eux souffrent d’insomnies et ont donc du mal à se concentrer dans la journée.

Divers facteurs de stress pèsent sur ces mineurs : la répression dans leur pays natal, les expériences vécues tout au long d’une fuite de plusieurs années à destination de l’Europe et la situation après leur arrivée dans un environnement inconnu. La phase d’euphorie du début sur le thème « J’ai réussi » cède la place à une prise de conscience du jeune qui réalise qu’il est condamné à attendre.

Car celui qui se trouve en procédure d’asile n’a les moyens de forger ni son présent, ni son avenir. Il lui est pratiquement impossible de travailler ou d’entrer en apprentissage. Ce qui tend à réduire la propension à agir sur une base personnelle et à s’insérer dans la société. « Lorsqu’ils se rendent compte que les choses n’avancent pas aussi vite qu’ils le souhaitent, cela peut souvent se traduire par un sentiment de frustration », fait remarquer Katrin Pfrunder.

Quand il s’agit d‘évoquer la vulnérabilité des enfants et des adolescents non accompagnés, les médias considèrent souvent comme risques majeurs le trafic d’êtres humains, les violences physiques et les viols, dit Katrin Pfrunder. Il est prouvé que ces dangers sont bien réels. Mais de l’avis de cette experte, les principales sources de désarroi sont plutôt de nature psychique : « D’une part l’incertitude des perspectives d’avenir […], d’autre part le manque de possibilités permettant de participer à la société et de s’y investir à la mesure de ses propres capacités et de ses points forts ».

DURCISSEMENT DE LA POLITIQUE D’ASILE EN SUISSE : LITIGE À PROPOS de la « SORTIE ILLÉGALE DU TERRITOIRE » NATIONAL

Le 2 février 2017, le Tribunal administratif fédéral a émis un jugement de principe, selon lequel les réfugiés originaires d’Erythrée ne pourraient plus obtenir l’asile en Suisse au seul motif qu’ils ont quitté illégalement leur pays natal.

En prononçant cet arrêt, le Tribunal administratif fédéral n’a fait que confirmer le durcissement de la politique d’asile à l’encontre des Erythréens, telle qu’elle est mise en œuvre depuis juin 2016 par le Secrétariat d’État aux migrations.

Cette décision concerne les demandeurs d’asile qui n’ont pas encore été incorporés pour le service national, en ont été dispensés ou en ont été libérés. Elle a donc des conséquences considérables pour les mineurs qui avaient choisi de fuir par peur des incertitudes inhérentes à ce service national.

Pour justifier ces pratiques plus draconiennes, le Secrétariat d’Etat aux Migrations se fondait sur le rapport d’une commission d‘experts qui prétend que les immigrés illégaux n’ont pas à redouter de sanctions en Erythrée qui découleraient de leur demande d’asile en Suisse  (rapport du secrétariat d’Etat aux migrations de juin 2015 – en allemand).

Diverses ONG font valoir dans des rapports dignes de foi que les Erythréens qui retournent dans leur pays atterrissent directement en prison, étant donné que leur sortie illégale du territoire est considérée comme un crime. Ce n’est pas sans raison que le gouvernement érythréen a donné aux gardes-frontières l’ordre d’ouvrir le feu sur les immigrants illégaux.

Les conséquences de ce durcissement de la politique peuvent être dramatiques pour les enfants et les adolescents : en 2015, Amnesty International a informé les pays d’accueil que « les demandeurs d’asile érythréens refoulés de force sont exposés à leur retour à des risques accrus d’emprisonnement arbitraire, de torture et de mauvais traitements. »

En Erythrée, les peines et les sanctions ne sont pas prononcées par des tribunaux et sont donc de nature arbitraire.

Les opposants à cette politique de durcissement ont reproché en juin 2016 au Secrétariat d’Etat aux Migrations de céder à la pression des partis de droite en Suisse.

Saïd Jallaway, ancien déserteur et encadrant au centre d’accueil

Saïd Jallaway est lui aussi originaire d‘Erythrée. Sa langue maternelle est le tigré et il parle par ailleurs le tigrinya, l’arabe, l’anglais et l’allemand. Dans son rôle d’animateur encadrant, iI fait aussi fonction d’interprète, par exemple lors de la réunion hebdomadaire au cours de laquelle les jeunes ont le droit d’exprimer leurs souhaits et leurs critiques personnels.   

Saïd ne se contente pas de parler les langues des mineurs, il partage aussi avec eux les expériences vécues lors de la fuite et de l’arrivée en Suisse. Il a combattu comme soldat lors de la guerre que l‘Erythrée a menée contre l’Ethiopie. Il a déserté et est arrivé en Suisse en 2002, à l‘âge de 17 ans. Il n’existait alors aucun programme spécifique destiné aux mineurs, ce qui ne l’a pas empêché de s‘intégrer. Il a trouvé du travail comme mécanicien automobile.

Durant son temps libre, il s’est engagé au sein de la station de radio d’opposition Erimedrek. Il a par ailleurs créé un site web sur lequel les Erythréens en exil peuvent expriment leurs critiques d’ordre politique et échanger entre eux.