Un parc d’attraction

Un reportage de Charlotte Cieslinski et Sofia Fischer

Un parc d'attraction

Un reportage de Charlotte Cieslinski et Sofia Fischer

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« Photo, photo ! » Appareils autour du cou et chaussures de randonnée aux pieds, un couple de jeunes vacanciers bronzés entoure un mineur souriant pour un selfie. Bras toujours tendu, ils tentent de capter assez de réseau pour se connecter à Instagram. Sous le cliché, pêle-mêle, quelques hashtags de vacances tapés à la va-vite : « #Indonésie #Mineur #Selfie #KawahIjen ». Sur les réseaux sociaux, cette mine de soufre perdue aux confins de l’Indonésie a désormais son propre hashtag. Sur TripAdvisor, elle a même son propre forum, où sont postés des dizaines de milliers de commentaires.

Dupliqués à l’infini sur internet, les paysages lunaires du Kawah Ijen attirent chaque mois des milliers de touristes. Comme Paul et Sarah, ils sont arrivés là un peu par hasard, séduits par les récits épiques des vacanciers sur les forums de voyage. Ils slaloment entre les mineurs sur l’unique sentier de trois kilomètres qui serpente jusqu’au cratère, en immortalisant leur passage avant de le partager, à leur tour, sur Facebook 

Culminant à 2799 mètres d’altitude, cette merveille volcanique est devenue en quelques années la coqueluche des réseaux sociaux, à la manière d’un parc à thème. « Si vous vous en sentez le courage, passez par le Kawah Ijen… quel panorama! Et quelle leçon de vie ! », résume un internaute. Figurants hors du commun, les mineurs y jouent leur propre rôle de travailleurs aux conditions de travail dantesques et inchangées depuis le début du XXe siècle. « J’ai peur tous les matins avant d’aller à la mine », avoue Ahmed, l’un des plus âgés d’entre eux. “Mais il vaut mieux ça que de mourir de faim”, lance-t-il hâtivement avant de se frayer un chemin dans un groupe d’étudiants coréens. « Il faut partir avant les grands groupes”, explique un collègue qui lui emboîte le pas. « Sinon, on met trois plombes à monter.” 

Au fond du cratère, les rudes conditions de travail des mineurs.

C’est en 1911, à l’époque coloniale hollandaise, que le soufre a été exploité pour la première fois. Le site du volcan Kawah Ijen, classé parc naturel, est géré par le gouvernement régional de Banyuwangi. Depuis 1968, c’est une société privée basée à Surabaya, à plus de 600 kilomètres du volcan, qui a le permis d’exploitation. La PT Candi Ngrimbi emploie les mineurs en freelance : ils sont entre deux et trois cents à être payés chaque jour au prorata de la quantité de soufre rapportée. La méthode d’extraction – à coup de pioches et de labeur manuel – n’a pas évolué depuis le début de l’exploitation au commencement du XXe siècle. Au total, les mineurs extraient environ quatorze tonnes de soufre par jour. Selon le centre national de volcanologie et de désastres géologiques, cela ne représenterait que 20% de la production potentielle totale. 

Après avoir été traité dans une usine de la vallée, le soufre est ensuite vendu pour la production de produits cosmétiques, d’allumettes, d’engrais et d’insecticides ou pour le blanchiment du sucre.

Bondé de minibus, l’immense parking des visiteurs évoque l’entrée d’un parc d’attraction. On s’y ravitaille en soda ou en k-way, on y fait une dernière halte aux toilettes. Dans la file d’attente pour les tickets d’entrée, une famille hollandaise enfile des polaires à leurs enfants pendant que d’autres s’impatientent. Inédit pour une mine encore en activité, cet afflux touristique n’a pas été impulsé par l’Etat, mais bien par l’emballement collectif des internautes.

La région, prise de court par l’arrivée soudaine de nuées de voyageurs, a installé à la hâte une cabane à l’entrée du parc et y a posté un agent. Devant lui, un couple de Français vide son sac à la recherche de coupures égarées, surpris par le montant élevé de l’entrée. Face à la flambée des visites, le prix du billet, d’abord fixé à 1 euro (15 000 rupiah), a été multiplié par dix l’année dernière, à l’ouverture de la haute saison.

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Alors que les touristes ont longtemps préféré les plages balinaises à la traditionnelle île de Java, de nombreux voyageurs ajoutent désormais le volcan à leur itinéraire indonésien. Les tour-opérateurs du pays entier proposent désormais des pack « Ijen » tout inclusà grand renfort de slogans vantant l’expérience humaine. « Rencontrez les vrais mineurs d’Ijen », peut-on lire sur des panneaux publicitaires d’une agence de voyage à Yojakarta. « Une expérience humaine hors du commun », promet une autre. Certains voyagistes proposent même une offre « lune de miel » au Kawah Ijen, photos de mariage au sommet de la mine en option. Alors, en bateau depuis le port de Bali, en avion depuis Surabaya – l’aéroport le plus proche  ou en Jeep depuis l’autre bout de Java, les touristes affluent désormais de toutes part de l’archipel. 

Aujourd’hui, le volcan prend des airs de rite initiatique. Sur le parking, une mère de famille allemande explique à sa voisine qu’elle emmène ses trois enfants visiter la mine « pour qu’ils comprennent la chance qu’ils ont »La barrière d’entrée passée, les gamins sèment leur mère et commencent l’ascension du volcan, longue d’une heure et demie environ. Sur le chemin escarpé, ils zigzaguent entre les mineurs portant leurs paniers vides. Une fois arrivés sur l’arête du volcan, ils les laisseront descendre seuls dans ses entrailles, neuf cents mètres plus bas. « Bordel ! », lâche le plus grand, plissant les yeux. Devant le spectacle de ces hommes défiant les émanations de gaz toxiques pour décrocher des bouts de soufre à l’aide de pieux et de barres de fer, les trois frères restent silencieux un instant.

Instagram/davina.mds293

Ce matin là, Badawi, la cinquantaine passée, transporte une centaine de kilos sur le dos, mais s’arrête tous les dix mètres pour attendre les touristes téméraires qu’il a promis de guider au fond de la mine contre quelques billets supplémentaires. Une fois ressorti de cet immense trou infernal, il va devoir dégringoler le flanc du volcan d’une traite, sous peine d’y laisser les genoux: entraîné par les poids de sa charge de soufre et la pente abrupte, aucun moyen de le freiner. Comme les autres, il crie parfois pour signaler aux touristes leur arrivée. Médusés, les voyageurs découvrent la mine avec l’impression d’effectuer un retour dans le temps.

Une jeune Française, lunettes de soleil vissées sur le nez, explique qu’elle est venue voir ce lieu de travail, « qui est finalement assez exceptionnel »Elle avait été prévenue, mais elle reste vraiment « choquée » par le manque d’équipement des mineurs. « Je n’en reviens pas de leurs conditions de travail. Ils n’ont pas de masque à gaz, pas de chaussures fermées… » Elle finira par laisser un pull à un des plus âgés avant de rejoindre son hôtel. Heureusement, on a pris un truc bien. Avec une piscine, et tout. On va se prendre quelques bières, je pense qu’on a besoin de décompresser après ça.«  

Chaque jour, les deux cents ouvriers extraient manuellement plus de quatorze tonnes de soufre des flancs du volcan. Entre 80 et 160 kilos par jour et par personne, le tout pour 0,05 centime d’euros par kilo. Bilan de la journée : 4 à 8 euros de gagnés.

« Heureusement, on a pris un truc bien. Avec une piscine, et tout. On va se prendre quelques bières, je pense qu’on a besoin de décompresser après ça. »