Le choix du fils

Le choix du fils

« C’est quand même dingue qu’avec tous les touristes qui passent, ils n’aient pas amélioré les conditions de travail des mecs« , lance Anton en décapsulant une bière achetée dans l’arrière-boutique du warung du coin. Assis autour d’une table en bois avec ses compagnons de voyage, il fait défiler sur un iPad les photos de leur trek. Les cendriers débordent déjà. « Ça va venir », avance timidement son voisin. « Quoique, ça fait plus de cent ans que ça dure… » 

En effet, le quotidien des mineurs ne s’est pas modernisé malgré les visiteurs qu’ils attirent de plus en plus nombreux. Pire encore, le développement touristique de la mine semble tenir en tenailles ses porteurs de soufre et leurs dantesques conditions de travail. Sans ce spectacle tout en chair et en sueur, la mine devient hélas beaucoup moins photogénique.

En projet durant un temps, l’installation de monte-charges sur les flancs du cratère afin de faciliter l’extraction du soufre, a officiellement été abandonnée au motif que ça défigurerait un paysage classé parc naturel. D’autres rumeurs bruissant dans les villages de la vallée, laissent entendre que c’est plutôt la compagnie chinoise propriétaire de la mine depuis 1968 qui freine l’amélioration des conditions de travail, par désintérêt. Les professionnels du tourisme portent un regard plus cynique sur la situation. Ainsi, Régis, Français expatrié à Bali, organise régulièrement des treks à Ijen avec des voyageurs. Pour lui, il ne fait aucun doute que cette absence d’amélioration est volontaire.

Entretien avec Régis, Français expatrié à Bali, devenu professionnel du tourisme.

Sans syndicats, et sans contrat, les mineurs sont non seulement les marionnettes de l’exploitation minière, mais également celles de l’industrie du tourisme. Les travailleurs d’Ijen sont tiraillés entre deux mondes. Certains ont juré fidélité à leur industrie nourricière depuis toujours, celle de la mine, celle où ont travaillé avant eux leurs pères, leurs grands-pères. Après tout, leur salaire – environ 8 euros par jour – n’est-il pas légèrement au dessus de la moyenne nationale ? D’autres se disent prêts à délaisser leur gagne-pain historique pour une hypothétique vie meilleure, conscients de toucher un salaire dérisoire.

La société privée qui exploite la mine, elle, a vite demandé à ses employés de faire un choix et a ordonné le licenciement immédiat de tout travailleur qui serait pris à guider des touristes. Qu’importe qu’ils ne soient pas salariés de l’entreprise et qu’ils n’aient jamais signé de contrat. Depuis le début de l’année, douze employés chargés de soufre ont été éconduits, « pour l’exemple« .

Sam est de ceux-là. Longtemps mineur, il a succombé aux chants des touristes, et aux extras financiers conséquents qu’ils peuvent rapporter. « J’ai trois enfants à ma charge, il faut bien que je leur paie des études. » Alors il est devenu guide, en complément de son activité de mineur. À Ijen, cette double activité est passible de licenciement.      

« J’ai trois enfants à ma charge, il faut bien que je leur paie des études. »

Sam à propos de la baisse de la production.

Assis sur les marches de l’hôtel après l’interview, Sam lance un regard à son nouveau patron, vingt ans plus jeune que lui. « En parlant de ça… » Légère hésitation. « Mon fils a 16 ans maintenant. Il serait temps qu’il trouve un travail. Pas question qu’il travaille dans la mine. » Silence. Dehors, l’air se fait lourd. « T’aurais pas une petite place à l’hôtel ? »

A propos de Mineurs du monde

Le programme Mineurs du Monde a été initié par la Région Nord-Pas de Calais en 2010 pour valoriser l’Histoire de son bassin minier et la mémoire de ses gueules noires, en résonance avec le temps présent des bassins miniers de France, d’Europe et du monde.

Mineurs du Monde, en partenariat avec l’École Supérieure de Journalisme de Lille et Sciences Po Lille, a lancé le dispositif « Bourses Reporters » qui propose chaque année aux étudiants du supérieur des bourses afin de réaliser un reportage multimédia sur un bassin minier du monde. Associé au projet, ARTE Reportage diffuse les travaux de trois groupes d’étudiants réalisés en 2015 : « Ijen, du soufre au selfie », « Pologne : le pays du charbon enterre ses mineurs » et « Mines du Québec, le futur est déjà là ».

© ARTE G.E.I.E 2018