Poulaillers et piscines à débordement

Poulaillers et piscines à débordement

18h, la nuit tombe alors que les chants des mosquées du village se mêlent un râle confus. Dans une contre allée, un groupe de touristes en mini-short achète des biscuits, sous le regard attendri de la caissière qui fait passer entre ses doigts leur longues tresses blondes. “Regarde comme elles sont ravissantes”, lance-t-elle à son mari. Grognement du fond de la boutique. “Arrête de les flatter. Depuis l’ouverture de ce putain d’hôtel en bas de la rue, ils débarquent dans la boutique tous à moitié nus. Ça ne donne pas une belle image aux enfants.” 

Le bassin minier, dont certains endroits reculés n’étaient pas encore reliés à l’eau courante et à l’électricité il y a dix ans, se métamorphose depuis que sa gare et ses routes bondées de minibus crachent des touristes tout au long de l’annéeDans les villages, les cahutes des mineurs et les hôtels des touristes se construisent côte à côte dans un étrange voisinage. Le long des routes en terre, des enfants font voler des cerfs-volant en slalomant entre les mobylettes. En regardant par la fenêtre de la Jeep, les toits en taule et les poulaillers se succèdent inlassablement, brièvement interrompus par des façades d’hôtels neufs en béton. Baptisé avec peu d’originalité, l’Ijen Cliff s’est érigé dans le contre-bas de deux rizières, à une centaine de mètres des Ijen Villas. Le Kawah-Ijen Inn, lui, s’est bâti entre une maisonnette de kampung peinte en vert et la mosquée du village.

« Depuis l’ouverture de ce putain d’hôtel en bas de la rue, ils débarquent dans la boutique tous à moitié nus. Ça ne donne pas une belle image aux enfants. »

Dans la vallée, des professionnels du tourisme tentent de rendre profitable à tous cette cohabitation anarchique. C’est le cas de Ganda. À 24 ans, il tient une petite auberge de jeunesse, le Kampung Osing, dans un hameau voisin de la mine. Après des études d’ingénieur dans l’immense ville portuaire de Surabaya, le jeune homme n’a pas trouvé d’emploi. « Alors, je suis rentré à la maison, et j’ai ouvert l’auberge »explique le jeune homme en haussant les épaules.

Son père, contrôleur des impôts, est l’un des notables du village. La famille possède même les deux premières maisons « en dur » du coin, précise le jeune gérant. Il relègue donc ses parents dans la plus petite des maisonnettes et investit la plus grande pour y ouvrir sa chambre d’hôtes. Après avoir étudié la concurrence, Ganda décide de faire le pari du tourisme « authentique ». « Ici, je propose une expérience dans un vrai kampung [village], avec de vrais gens, dans la vraie Indonésie. » Il propose aussi des visites du Kawah Ijen, mais emploie des mineurs, parfois d’anciens camarades de classe, en tant que guides pour ses baroudeurs. Et le concept marche : en deux ans, le jeune homme a rempli son auberge et devenu une star sur TripAdvisor. A tel point qu’il a agrandi l’espace, pour construire de nouvelles chambres.

« Ici, je propose une expérience dans un vrai kampung, avec de vrais gens, dans la vraie Indonésie. »

Ganda, jeune ingénieur devenu gérant d'un hôtel dans la vallée d'Ijen après avoir flairé l'essor du tourisme.

Rare, cette tentative de tourisme équitable se noie en réalité dans l’offre du tour tout inclus, aux normes de confort occidentales. Villas privées, wifi et piscines à débordement, facturées une centaine d’euros la nuit… Entre les rizières et les villages en tôle, plusieurs hôtels de luxe se sont mis à pousser. Les établissements promettent « un cadre calme et idyllique tout près du  somptueux Kawah Ijen », précisant tout de même aux clients que « la connexion internet et le débit d’eau sont parfois hasardeux ». Mais l’offre haut-de-gamme est loin d’être la plus sollicitée. Dans la vallée, ce sont surtout les hôtels-dortoirs pour voyageurs à petit budget qui pullulent.

L’un des plus fréquentés est le Catimor Homestay. Nichée dans une plantation de café, l’ancienne bâtisse coloniale et ses quarante chambres affichent « complet » en pleine saison. Ici, le confort est basique. Dans le parking de l’hôtel, des bus de touristes australiens, français, anglais, américains et asiatiques se croisent. Ils ont atterri au Catimor dans le cadre d’un tour organisé  : pour une centaine d’euros, les agences de voyages javanaises proposent la visite du très connu Mont Bromo et de son petit frère, nouvelle star touristique, le Kawah Ijen. Tous les soirs, la même chorégraphie  : les Jeep et minibus déversent des grappes de touristes devant l’entrée de l’établissement sur le coup des 17h, alors que le soleil se couche et que le muezzin commence sa prière.  

Souvent, ils ont roulé toute la journée. Ce soir-là, un groupe de Russes s’énerve à la réception car il n’y a pas les chambres qu’ils avaient voulues, pendant que deux Australiens errent dans les couloirs poussiéreux à la recherche d’un signal wifi. Attablés dans un immense hall sous des néons blafards, les groupes de touristes se forment pour préparer les heures de départ du lendemain. Deux Françaises cherchent à se greffer à un groupe qui ne part pas trop tôt. Un Serbe, ne parlant pas anglais, cherche un interprète pour s’organiser. La plupart ont prévu leur coup et ont avec eux des petites coupures à donner aux mineurs, d’autres ont acheté des paquets de kretek, les cigarettes locales au clou de girofle, à distribuer le lendemain. Après leur visite, ils repartiront directement vers Bali, ses plages, ses plongées, et ses boîtes de nuit.

Catimore, hôtel-dortoir où les voyagistes amènent les touristes à proximité de la mine.