De chair et de sueur

De chair et de sueur

Depuis un an, des chaises à porteurs ont fait leur apparition sur les chemins escarpés de la mine. Rappelant des pratiques de l’époque coloniale, ces chaises bricolées et portées à bras d’hommes charrient de riches Indonésiennes ou Malaisiennes, maquillées et parfumées, jusqu’au sommet du volcan. Vêtues de pourpre, deux d’entre elles intiment à leurs porteurs de faire une halte au warung qui jalonne le chemin, pour prendre une ou deux photos, et boire un thé au passage. Pour s’épargner l’effort de la randonnée, elles ont chacune déboursé une cinquantaine d’euros. Entre le tourisme de découverte et le voyeurisme monétarisé, la frontière semble étroite.

« C’est moche, on dirait qu’on est dans un zoo, qu’on est là pour les observer comme des singes », constate Maria, jeune infirmière espagnole troublée par sa visite. « J’ai eu l’impression d’être plongée dans une foire, et ça m’a profondément dérangée. » Elle mime de ses mains les appareils photos des autres voyageurs – « Mira mira, foto ! » -, agacée par le spectacle qui se déploie sous ses yeux. Une photo et un sourire : voilà à quoi se résument souvent les interactions entre visiteurs et mineurs. Attrapée au vol avec son compagnon de voyage, Maria s’apprête justement à rejoindre sa Jeep pour s’en aller pique-niquer ailleurs. Théâtre d’une drôle de cohabitation, la mine du Kawah Ijen ne suscite pas toujours l’approbation de ceux qui la découvrent. Conjugués aux râles des mineurs, les cliquetis des appareils photos confèrent une drôle d’atmosphère.

« J’ai eu l’impression d’être plongée dans une foire. »

Chaises à porteurs

« C’est surprenant que la mine n’ait pas installé un ascenseur pour hisser le soufre à son sommet, où des voies ferrées pour transporter le minerai jusqu’à son centre de pesée », s’étonne Gilles, un Français en plein tour du monde. Au fond du cratère, les conditions de travail sont restées inchangées malgré l’essor du tourisme. Les masques à gaz ont certes fait leur apparition sur le site, mais sur les visages des touristes. Pourtant, les vapeurs de soufre pur qui émanent du lac turquoise – le plus acide de la planète – sont hautement toxiques. Troubles neurologiques, difficultés respiratoires, lésions oculaires et brûlures abaissent à 50 ans l’espérance de vie des mineurs. À force de porter de telles charges, les dos des ouvriers se déforment et leurs épaules se couvrent d’hématomes et de cicatrices indélébiles.

Un mineur au dos abîmé.

Sur l’arête du volcan, deux jeunes Anglais se sont calés entre deux rochers pour immortaliser leur exploit sur Instagram. “On a survécu !”, lance le plus jeune. Malgré l’interdiction officielle faite aux touristes, ils sont comme beaucoup descendus dans les entrailles du volcan avec les mineurs. Les gouttes de sueur qui perlent sur leur front témoignent de leur périple. “On a vraiment cru qu’on sortirait jamais de là. Ils devraient mettre un panneau plus grand pour signaler le danger. Je n’arrive pas à croire qu’il y a des mecs qui font ça tous les jours…” Un peu plus loin, alors que l’air se raréfie en se rapprochant des fumées nocives, un couple d’étudiants interroge un homme d’une cinquantaine d’années qui allume une cigarette. “Tu fumes jusqu’en bas de la mine ?”, osent-t-ils. “Oui”, répond l’intéressé, surpris de la question. “Si je ne fume pas, comment tenir ? 

Peu de touristes ont conscience que les travailleurs ne touchent rien de la somme dont ils se sont acquittés à l’entrée. Aucun panneau pédagogique n’a été conçu à leur effet, et certains repartent même d’Ijen sans savoir à quoi sert ce soufre, si chèrement extrait des entrailles de la mine.

C’est là tout le paradoxe du Kawah Ijen. Chaque jour, Indonésiens et voyageurs se côtoient sur les flancs de ce volcan, sans jamais se rencontrer. Éclats de rire versus sourires crispés. Les uns semblent effectuer une promenade de santé, armés de bâtons de randonnée, de perches à selfie et de chaussures de montagne, tandis que les seconds, Sisyphe modernes, peau à vif et tongs aux pieds, réitèrent inlassablement cette éprouvante ascension.

Entretien avec l'un des doyens de la mine.