Grèce : fin de règne pour Alexis Tsipras

Le retour de la droite au pouvoir

Marianne Skorpis, Jonas Dunkel, Théo Arbogast, Anne Mangin

Grèce : fin de règne pour Alexis Tsipras

Le retour de la droite au pouvoir

Marianne Skorpis, Jonas Dunkel, Théo Arbogast, Anne Mangin

Temps de lecture : 10 min

Les Grecs sont retournés aux urnes le 7 juillet pour les troisièmes élections législatives en quatre ans. Déjà vaincu aux élections européennes, locales et régionales, le Premier ministre Alexis Tsipras, issu du parti de la gauche radicale Syriza, va céder sa place à Kirakos Mitsotakis, chef de la formation de droite Nouvelle démocratie. Le coup est rude : le parti conservateur l’a emporté avec 39,8% des voix, contre 31,5% pour Syriza.

Quatre ans après son arrivée au pouvoir en pleine crise économique, sur la promesse de tenir tête à l’austérité imposée par Bruxelles, le dirigeant a déçu. Mais son adversaire ne suscite pas pour autant l’enthousiasme, tant les électeurs semblent désabusés. Le taux de chômage grec reste le plus élevé de la zone euro et les jeunes diplômés continuent à émigrer en masse. ARTE Info retrace les raisons de la chute d’Alexis Tsipras.

Tsipras, la désillusion

 

Athènes, 26 mai 2019. Comme d’habitude, Alexis Tsipras porte une chemise sans cravate. Comme toujours, sa voix est ferme, son ton assuré. On pourrait presque se croire en janvier 2015, lorsque son parti, Syriza, avait triomphalement remporté les législatives pour la première fois de son histoire. Mais les apparences sont trompeuses. Ce soir, le Premier ministre grec s’apprête à convoquer des élections anticipées. “Après le second tour des élections locales, je demanderai au président de la République d’organiser immédiatement des élections nationales afin que le peuple grec, et lui seul, prenne la décision finale.” Le coup est rude : Syriza est arrivé deuxième aux européennes, avec près de 10 points d’écart avec le parti conservateur Nouvelle démocratie. Une semaine plus tard, le second tour des élections locales et régionales confirme sa chute.

Lors de son arrivée au pouvoir, en pleine crise économique, Alexis Tsipras avait suscité énormément d’espoir. Le leader de Syriza promettait d’équilibrer le rapport de forces entre la Grèce et la “Troïka” (la Banque centrale européenne, le Fonds monétaire international et la Commission européenne), pour obtenir l’annulation d’une partie de la dette grecque et la modification de ses modalités de remboursement, ainsi qu’une série de mesures sociales, comme l’augmentation du salaire minimum.

Mais le Premier ministre n’est pas parvenu à ses fins. En juillet 2015, il convoque un référendum. Les Grecs sont invités à se prononcer pour ou contre le nouveau plan d’aide de leurs créanciers, qui leur imposent des mesures d’austérité, comme le recul de l’âge de départ à la retraite. Ils sont épuisés par six ans de rigueur budgétaire et de crise financière ; leur réponse est sans appel : le “non” l’emporte à 61,3%.

Alexis Tsipras compte utiliser ce soutien populaire massif pour peser dans les négociations avec la “Troïka”. Sans succès. Quelques jours plus tard, il finalise le plan d’aide avec ses créanciers. Le Premier ministre est malgré tout de nouveau plébiscité aux législatives anticipées de septembre 2015, mais il perd sa majorité au Parlement et se retrouve contraint de s’allier au petit parti nationaliste des Grecs indépendants. Aujourd’hui encore, ses électeurs continuent à lui reprocher cette “trahison”. “Le gouvernement de Syriza a passé outre la décision du peuple et il a poursuivi l’austérité. Ce fut vraiment le moment charnière, ce qui a provoqué la chute de la popularité de Syriza et la progressive remontée de la droite, Nouvelle Démocratie”, se rappelle Serafim Seferiadis, professeur à l’École de sciences politiques à l’université Panteion d’Athènes.

“Ce fut vraiment le moment charnière, ce qui a provoqué la chute de la popularité de Syriza et la progressive remontée de la droite”

Serafim Seferiadis, professeur à l’École de sciences politiques à l’université Panteion d’Athènes

Les déçus de Tsipras (ARTE Journal)

Après quatre années au pouvoir, Alexis Tsipras a perdu les européennes et les élections locales. Il a donc convoqué des législatives anticipées. Selon tous les sondages, Syriza devrait perdre ces élections. Le parti et l'homme qui l'incarne avaient suscité un énorme espoir chez des Grecs, saignés par l'austérité imposée par les créanciers de la Grèce. Aujourd'hui, les Grecs déchantent à la mesure des espoirs suscités.

Reportage : Méline Freda

Un autre événement a également contribué à l’affaiblissement d’Alexis Tsipras : la signature et le vote au Parlement grec, en janvier 2019, de l’accord de Prespa avec la Macédoine. Ce texte met fin à près de trente ans de conflit entre les deux pays et autorise notamment ce petit État voisin de la Grèce à s’appeler “Macédoine du Nord”. Pour beaucoup de Grecs, ce compromis est inacceptable et des dizaines de milliers de personnes manifestent à Athènes. “Une partie de l’opinion publique ne lui pardonne pas [cet accord]. Nouvelle Démocratie est ravie de surfer sur cette polémique, bien que, si elle arrive au pouvoir, elle ne dénoncera probablement pas l’accord”, explique Joëlle Dalègre, historienne à l’Inalco et spécialiste de la Grèce.

À son crédit, le Premier ministre a réussi à faire passer quelques mesures sociales, comme une augmentation des retraites, les transports en commun gratuits pour les chômeurs et, en janvier 2019, une hausse de 11% du salaire minimum, qui n’avait cessé de baisser depuis 2010. Mais les hausses d’impôts ont étranglé les classes moyennes et il lui est reproché de n’en avoir pas assez fait dans la lutte contre la corruption.

Conflit en Macédoine : en quoi ça nous concerne ? (L'info+)

Nouvelle démocratie : une victoire sans triomphe

L’arrivée au pouvoir de Syriza, il y a quatre ans, a bouleversé le paysage politique grec, avec la chute des deux grands partis qui avait jusqu’ici structuré la vie politique, les socialistes du Pasok (devenu Kinal) et les conservateurs de Nouvelle démocratie. La Grèce fait alors office de précurseur. Depuis, le bipartisme s’est effondré dans plusieurs pays européens.

Est-ce que la remontée du parti conservateur grec et sa victoire aux législatives du 7 juillet montrent une volonté de retour à l’ordre ancien ? Pour Joëlle Dalègre, c’est surtout un vote-sanction contre Syriza. “Les résultats des dernières élections ne peuvent pas être interprétés comme un vote ‘pour’ l’adversaire principal d’Alexis Tsipras, mais plutôt ‘contre’ Syriza”, souligne l’historienne. Et un choix par défaut : [Les] électeurs ne peuvent pas se réfugier dans un parti plus à gauche : les extrêmes gauches sont tellement extrêmes qu’elles ne pourront motiver plus d’1% ou 2%. Ils ne peuvent non plus se jeter vers l’extrême droite : les procès de ces dernières années contre Aube Dorée [le parti néo-nazi] montrent que ce n’est pas un parti recommandable. Le vote sera donc affaire de déception et d’une recherche d’un moindre mal”

“Les résultats des dernières élections ne peuvent pas être interprétés comme un vote ‘pour’ l’adversaire principal d’Alexis Tsipras, mais plutôt ‘contre’ Syriza”

Joëlle Dalègre, historienne à l’Inalco et spécialiste de la Grèce

Grèce : les conservateurs en campagne (ARTE Journal)

Après quatre années avec la gauche au gouvernement, les Grecs ont placé le parti conservateur Nouvelle démocratie au pouvoir. Cette formation s'est pourtant partagé le pouvoir en alternance avec les socialistes du Pasok pendant 40 ans et porte donc une lourde responsabilité dans la crise qui saigne la Grèce depuis plus de 9 ans. Pourquoi, alors, ce retour au pouvoir ?

Reportage : Méline Freda

Kirakos Mitsotakis, le leader de Nouvelle démocratie et nouveau chef du gouvernement, ne suscite pas l’enthousiasme. Fils de Premier ministre, frère de l’ancienne maire d’Athènes, il est issu de l’une de ces grandes familles qui ont longtemps régné sur la politique grecque. S’il gagne les législatives, “ce sera un mandat assez court, une victoire qui va s’appuyer sur le désenchantement des gens. Mais très vite, vu que Nouvelle démocratie ne pourra rien changer, les conservateurs feront face à des nouveaux mouvements de revendication”, estime Serafim Seferiadis.

Nouvelle démocratie, comme beaucoup de ses concurrents, cible la classe moyenne. Le parti promet de baisser les impôts et de poursuivre les privatisations, qui rencontrent beaucoup d’opposition au sein de la population. Selon le journal Le Monde, les privatisations n’ont rapporté que 6 milliards d’euros depuis 2011, bien loin de l’objectif de 50 milliards d’euros fixé dans le plan d’aide de 2011.

Une situation économique encore fragile

 

L’arrivée de Nouvelle démocratie au pouvoir va-t-elle changer la donne ? Kirakos Mitsotakis, plus policé et plus proche socialement des officiels de l’UE, peut inspirer plus de confiance qu’Alexis Tsipras, note Joëlle Dalègre. Le Premier ministre “n’a pas obtenu l’accueil espéré de la part de l’Union européenne, parce qu’il représente une extrême gauche dont l’Europe avait à tout prix envie de se débarrasser. Mitsotakis obtiendra sûrement aux yeux de l’Europe un traitement plus léger, parce qu’il représente quelque chose que l’Europe aime bien : un parti néo-libéral et conservateur”.

Pour Ulrich Storck, directeur de la Friedrich-Ebert-Stiftung d’Athènes, une fondation allemande, le profil du chef de Nouvelle démocratie peut effectivement peser positivement dans les relations avec les créanciers de la Grèce. “Mitsotakis a annoncé qu’il voulait renégocier les conditions de remboursement de la dette grecque. Cependant pas dans cette perspective d’affrontement propre à Syriza, mais de manière plus consensuelle et sans agressivité. On peut donc s’attendre à ce que la Grèce soit un bon partenaire européen avec un nouveau gouvernement”, résume-t-il.

Si la Grèce est sortie des plans d’aide financière il y a près d’un an, son économie est encore sous surveillance. Elle affiche une timide reprise économique, mais son taux de chômage de 18,5% est le plus élevé de la zone euro. Les jeunes sont les plus touchés : près de 40% d’entre eux sont sans emploi. Et le pays perd ses forces vives. Entre 350 000 et 400 000 jeunes diplômés ont émigré depuis le début de la crise, un chiffre considérable sur une population de 10,7 millions d’habitants. La Grèce est donc loin d’être tirée d’affaire.

“Mitsotakis obtiendra sûrement aux yeux de l’Europe un traitement plus léger, parce qu’il représente quelque chose que l’Europe aime bien : un parti néo-libéral et conservateur”

Joëlle Dalègre, historienne à l’Inalco et spécialiste de la Grèce