Le hard brexit selon Sainte-Thérèse

Le hard brexit selon Sainte-Thérèse

Depuis quelques semaines, en France, l’écho du Brexit s’estompait tranquillement, noyé par la reprise de la Ligue 1, la rentrée des classes, les nouvelles émissions du PAF et l’annonce en cascade des candidatures aux différentes primaires. On nous servait chaque jour un petit lot d’articles rappelant que le Royaume-Uni faisait traîner sa sortie de l’Union, à tel point qu’on avait presque fini par croire que tout ça, c’était du bullshit. Et puis d’un coup, en moins de temps qu’il n’en faut pour dire fish & chips, Theresa May a réveillé tout le monde. Le 2 octobre, elle a donné la deadline : Brexit means Brexit, et ça commence au plus tard en mars 2017.

 

ON PÉDALE DANS LA SEMOULE

16% des Britanniques pensaient toujours début octobre que leur pays ne quitterait pas l’Union européenne. C’est pas moi qui le dit, c’est un sondage YouGov publié par le Times. Ça, c’est ce qui s’appelle être dans le déni. Mais d’un autre côté, on les comprend, et il faut admettre que certains ont des arguments béton pour justifier le rétropédalage.

Comme ce jeune homme, dont les parents ont commandé un “Deluxe Brexit” dysfonctionnel, et qui voudrait à tout prix le retourner au magasin. L’argument ? Publicité mensongère.

On le sait, la jeunesse avait massivement voté contre le Brexit (voir l’épisode 2 : Merci qui ?). Pas étonnant que certains ne veuillent pas se résoudre à payer les pots cassés.

"Vous m'avez vendu une grosse arnaque"

Bratislava Boys. Pendant tout le mois de septembre, l’actu du Brexit a sonné comme une grosse farce. Ça a commencé par le fameux sommet de Bratislava, dont on nous rebattait les oreilles depuis plusieurs semaines, et qui n’a finalement rien donné.

C’était le premier sommet européen sans le Royaume-Uni, et l’idée, pour les 27 dirigeants réunis dans la capitale slovaque, c’était de réinventer l’Europe post-Brexit. Rien que ça.

Les avancées permises par le sommet de Bratislava résumées en un gif :

Pour de vrai, personne ne s’attendait vraiment à des déclarations fracassantes, mais le résultat était tout de même un tantinet décevant. Surtout pour Matteo Renzi, le chef du gouvernement italien, pour qui ce sommet n’a été rien de plus qu’une “jolie croisière sur le Danube”. Il n’a pas hésité non plus à clasher Angela Merkel sans prendre de pincettes. Dans une interview accordée au quotidien italien Corriere della Serra, il a déclaré : “Je ne sais pas à quoi Merkel fait allusion lorsqu’elle parle de l’esprit de Bratislava. Si les choses continuent ainsi, au lieu de l’esprit de Bratislava, nous parlerons du fantôme de l’Europe”. Et bim. 1 – 0 pour l’Italie.

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La bataille de Liverpool. Pendant ce temps-là au Royaume-Uni, l’opposition faisait sa convention, et des guerres internes menaçaient le Labour d’éclatement. D’un côté les partisans de Jeremy Corbyn, qui représente l’aile gauche du parti et qui était déjà à la tête du Labour depuis un an; et de l’autre, les soutiens d’Owen Smith, jeune député gallois très peu connu du public et plus modéré. Pour résumer, la convention du parti travailliste a été beaucoup décrite comme un combat de la gauche radicale contre l’establishment. Rares étaient ceux qui pensaient que le pauvre Owen Smith avait une quelconque chance de gagner. En réalité, il n’était pas soutenu par grand monde.

Pourtant, Jeremy Corbyn n’a pas que des amis au sein du Labour. Certains le soupçonnent d’être le cheval de Troie du trotskisme, rien que ça. On lui reproche aussi d’avoir été très mou pendant la campagne du parti contre le Brexit. Pas très étonnant quand on sait que Corbyn est un eurosceptique historique. C’est marrant quand même, quand on y pense. La femme chargée de mettre le Brexit en oeuvre était plutôt partisane des arguments du camp adverse pendant la campagne (voir épisode  5 : « Mayday, mayday, une femme au pouvoir ! »), alors que le parti d’opposition, censé faire campagne pour le Remain, avait à sa tête un eurosceptique. Quand on vous dit qu’ils font tout à l’envers, ces Anglais…

« Momentum », l’ami qui lui voulait du bien. 


Depuis un peu plus d’an, la menace fantôme d’un mouvement communiste révolutionnaire trotte dans l’esprit des conservateurs britanniques, et de certains travaillistes modérés. Le motif de leurs angoisses s’appelle « Momentum ». C’est un mouvement politique à la gauche de la gauche, créé par des soutiens de Jeremy Corbyn quelques semaines après sa première élection à la tête du Labour, en 2015. Les détracteurs de Momentum craignent que ses membres veuillent phagocyter doucement mais sûrement le parti travailliste. Le péril rouge, quoi. Cette année pendant la campagne, Owen Smith, le rival de Jeremy Corbyn, n’a pas hésité à pointer du doigt ses alliés de Momentum pour s’attirer les bonnes grâces des électeurs travaillistes modérés. 

Jackie Walker, ex vice-présidente embarrassante

Cerise sur le gâteau. Pour ne rien arranger à la mauvaise image de « Momentum », l’ancienne vice-présidente du mouvement, Jackie Walker, a été suspendue le 3 octobre pour des propos jugés antisémites. Elle avait affirmé que la journée d’hommage aux victimes de la Shoah devrait être consacrée plus généralement aux autres victimes de génocides. Un enregistrement vidéo de sa déclaration a fuité dans la presse et provoqué l’indignation d’une partie de la communauté juive.

Samedi 24 septembre. Ô surprise ! Jeremy Corbyn a été réélu à la tête du cabinet fantôme, avec 61,8% des voix. Une victoire écrasante, qui n’empêche pas la confusion au sein du Labour. Pour beaucoup, Corbyn n’a pas l’étoffe d’un chef d’Etat, et ne saura pas rassembler les différents partisans. Et puis surtout, en ce qui concerne le Brexit, personne n’est vraiment très très sûr de pouvoir lui faire confiance. Un petit truc important à rappeler : Corbyn n’a presque pas évoqué le Brexit pendant toute la campagne pour sa réélection à la tête du parti. Et c’est loin d’être anodin, parce que c’est comme qui dirait LE défi auquel va faire face le Royaume-Uni pendant plusieurs années. Et globalement, la ligne du Labour à propos du Brexit est loin d’être claire.  

3 PETITES PHRASES DES POLITIQUES FRENCHY

Le 27 septembre Nicolas Sarkozy, qui appelait jusqu’alors à une sortie rapide de l’Union européenne pour le Royaume-Uni, retourne sa veste :

“Je dirai aux Britanniques : Vous êtes sortis, mais nous avons un nouveau traité sur la table donc vous avez une opportunité de voter à nouveau. Mais cette fois pas sur la vieille Europe, sur la nouvelle Europe. Voulez-vous rester ? Si oui, tant mieux.”

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François Hollande, à Calais le 25 septembre, a dit vouloir démanteler le camp de migrants et a appelé le Royaume-Uni à prendre ses responsabilités malgré le Brexit :

“Ce n’est pas parce que le Royaume-Uni a pris une décision souveraine qu’il est dégagé de ses responsabilités par rapport à la France. J’allais dire : au contraire !”

Benoît Hamon s’empresse de féliciter Corbyn, le 24 septembre. Un internaute lui répond : “C’est pas couillon de féliciter l’un des principaux détonateurs du Brexit ?

“HARD BREXIT” vs. “SOFT BREXIT”  

Côté Tories, tout le monde n’est pas tout à fait tombé d’accord sur la marche à suivre. Certains, comme le trio gagnant composé de Boris Johnson, Liam Fox et David Davis, penchent pour une sortie du marché commun. Bam. D’autres, comme Philipp Hammond, chancelier de l’Echiquier, sont plus chill et seraient prêts à autoriser la circulation des personnes au Royaume-Uni, pour pouvoir maintenir en contrepartie l’accès au marché unique.

Et au milieu de tout ça, Theresa May a parfois eu du mal à maintenir l’ordre. Elle a fermement annoncé que l’article 50 du traité de Lisbonne (qui permet à un pays d’engager son processus de sortie de l’UE), ne serait pas invoqué avant la fin de l’année 2016. Mais en attendant, certains de ses ministres ont eu du mal à garder leur langue dans leur poche et multiplient les gaffes. Elle a déjà rappelé à l’ordre David Davis, qui s’était senti pousser des ailes et avait affirmé, tout seul comme un grand, que le marché unique pourrait être sacrifié par le gouvernement pour limiter l’immigration.

Face aux différentes sorties des Brexiteurs que Theresa May peine à contrôler, un site parodique britannique, le Daily Mash, a publié un faux article plutôt marrant. Le titre : “Theresa May nomme un ministre chargé de contredire les ministres du Brexit”.

Elle a tiré la première. Dimanche 2 octobre, premier jour du congrès conservateur à Birmingham, la Brexiteuse en chef a réveillé son monde en donnant un petit coup de pied sec dans la fourmilière. Theresa May a annoncé la date à laquelle le Royaume-Uni lancerait officiellement le processus de sortie.

Pour les flemmards, voilà un rapide résumé de cette (longue) vidéo :


  • Elle est arrivée à la tribune en se marrant, a fait deux-trois petits coucous à la foule qui l’acclamait, et elle a visiblement trouvé les applaudissements trop longs, puisqu’elle a fini par leur faire signe à tous de la fermer.
  • Au bout de quelques minutes de discours, elle a répété sa désormais célèbre punchline (qui est surtout une méchante lapalissade) : “Brexit means Brexit”. Comprendre : “non, pour la énième fois, on ne reviendra pas sur les résultats du référendum”.
  • Pour elle, le gouvernement a raison de ne pas démarrer le processus de sortie avant la fin de l’année 2016. Mais elle considère que le Royaume-Uni a maintenant prouvé qu’il survivrait très bien au Brexit : elle a évoqué une économie qui “reste forte”, et a lancé une petite pique bien sentie : “le ciel ne nous est pas tombé sur la tête, contrairement à ce que certains avaient prédit” (#hatersgonnahate).
  • Et puis, c’est le moment que tout le monde attendait : elle a donné une deadline. “Il n’y aura pas de de délais inutiles avant qu’on déclenche l’article 50 (du traité de Lisbonne). Nous le déclencherons quand nous serons prêts, et nous serons prêts très bientôt. Ca ne sera pas après la fin du mois de mars de l’année prochaine”.

Et paf. Theresa May va “déclencher l’article 50”. Avant mars 2017. Déclencher l’article 50, ça sonne comme “lâcher une bombe nucléaire”, ou “appuyer sur la détente”. 

C’est en tout cas l’effet qu’a eu son annonce sur le cours de la livre sterling : le 4 octobre, soit trois jours après son discours, la monnaie britannique atteignait son niveau le plus faible depuis trois ans. La date limite du mois de mars fixée par Theresa May a sévèrement filé les chocottes au secteur économique. 

"Stock de Marmite. Si on l'utilise avec parcimonie, on devrait tenir quelques mois".
La tête des investisseurs après l'annonce de Mrs. May.

Sauve qui peut, y’a plus de Marmite !! 

De toutes les conséquences du Brexit, celle-ci est probablement la plus grave. Depuis la mi-octobre, certains centres commerciaux sont à cours de Marmite. Pour toute personne normalement constituée, ça serait plutôt une bonne nouvelle, mais pour les britanniques, c’est la panique. Cette sauce couleur mazout à l’odeur immonde dont raffolent les britanniques est en effet produite aux Pays-Bas, et pour compenser la chute de la livre sterling, ses propriétaires ont décidé d’en augmenter le prix. Les centres commerciaux Tesco ont alors stoppé leurs commandes. Panique à bord. 

La sortie probable du marché commun, la perspective de dissolution du Royaume, et même Boris Johnson nommé ministre des affaires étrangères, tout ça, à côté, c’est du pipi de chat. Mais là, trop c’est trop. On ne déconne pas avec la Marmite. 

Espérons que les britanniques se remettront du choc post-traumatique. Bon courage les gars, on pense à vous.