Bosnie-Herzégovine : dix carnets de Banja Luka

Reportages vidéos, photos et dessins

Bosnie-Herzégovine : dix carnets de Banja Luka

Reportages vidéos, photos et dessins

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Vingt-cinq ans après les accords de Dayton qui ont mis fin au conflit en Bosnie-Herzégovine, que devient le pays ? Quels sont les enjeux actuels et les préoccupations qui animent les Bosniens ? À quoi rêvent les jeunes et comment voient-ils leur avenir ? Pour répondre à toutes ces questions, vingt-cinq étudiants français, suisses et bosniens se sont réunis pendant une semaine début mars. Ils ont arpenté les rues de Banja Luka, la deuxième ville du pays, pour rencontrer les habitants et réaliser dix reportages sur les thématiques qui préoccupent la jeunesse bosnienne aujourd’hui : exode, égalité hommes/femmes, corruption, pollution ou relation avec l’Union européenne. ARTE s’associe au projet et diffuse les dix reportages.

Carnet N°1

Où sont les mouvements féministes en Bosnie-Herzégovine ?

Alors que les mouvements féministes de masse gagnent la plupart des pays d’Europe occidentale, la Bosnie-Herzégovine semble imperméable à ce phénomène. À Banja Luka, des associations militent pourtant activement sur le terrain pour faire bouger les choses, mais quelle est leur influence ?

Lucie de Perthuis et Nina Šćepanović

Je n’ai jamais connu personne de féministe dans mon entourage”, affirme Maida, 22 ans, étudiante en français. Dans les rues de la deuxième ville et capitale de l’entité de la République serbe de Bosnie-Herzégovine, les jeunes Bosniennes font la moue à l’évocation des mots “sexisme” et “inégalités hommes/femmes”. “Je ne me sens pas féministe, résume une passante. Je ne sais pas si j’ai été victime du sexisme, mais je sais que dans le pays, on n’est pas sensible à ces questions”.

“Il n’y a pas de mouvement féministe en Bosnie-Herzégovine”

Il n’y a pas de mouvement féministe en Bosnie-Herzégovine”, tranche Lana Jajcević, co-fondatrice de l’association United Women, basée à Banja Luka. “Il n’y a que des réseaux, des organisations de femmes qui se battent”. Le dos courbé, la femme d’une soixantaine d’années se déplace entre les pièces étroites des locaux de l’association, affichant un large sourire sur son visage marqué par le temps.

“Personne n’aime les violeurs en liberté”, peut-on lire sur une affiche rouge sang collée au dos de la baie vitrée donnant sur la rue. Les murs sont recouverts de dizaines de classeurs, renfermant les récits de vie des quelque 100.000 femmes qui ont sollicité l’aide de United Women depuis sa création au sortir de la guerre, qui déchira le pays de 1992 à 1995.

Lana Jajcević, co-fondatrice de l’association United Women. Photo : Lucie de Perthuis

4% des maires élus sont des femmes

Comme dans beaucoup de pays d’Europe, les inégalités entre les sexes sont visibles dans toutes les sphères de la société. La sous-représentation politique est flagrante. Lors des dernières élections municipales, seulement 4% des maires élus étaient des femmes. Sur le marché du travail, les femmes sont surreprésentées dans le secteur des services. Leur taux d’emploi est le plus faible des Balkans. Le Comité pour l’élimination de la discrimination à l’égard des femmes du Haut Commissariat des droits de l’Homme de l’ONU estime que 84% des femmes victimes de violences conjugales dans le pays gardent le silence.

Ces inégalités structurelles et systémiques sont toujours présentes et souvent tues. Sur les réseaux sociaux comme dans les médias, aucun signe d’un #MeToo, #BalancetonPorc, ou d’un hashtag similaire. La société semble imperméable à la vague de libéralisation de la parole des femmes qui a déferlé sur l’Europe occidentale.

“Nous avons eu de grands mouvements féministes.”

Masha Durkalić est une autrice et activiste bosnienne, qui est notamment derrière l’initiative artistique et militante Žene BiH (Les femmes de Bosnie-Herzégovine). Le but : mettre en avant le travail artistique, scientifique, politique et social des femmes dans l’histoire bosnienne. “Nous avons eu de grands mouvements féministes, et c’est encore le cas”, explique-t-elle, rappelant que par le passé, la région des Balkans fut marquée par des mouvements féministes forts et fondateurs.

Elle mentionne notamment le Front Antifasciste des Femmes Yougoslaves. Pendant la Seconde Guerre mondiale, elles ont été plus de 100.000 à prendre les armes aux côtés de Tito et l’Armée populaire de Libération des détachements partisans de Yougoslavie. “En défendant leur pays, elles se battaient pour l’émancipation des femmes. Ce serait donc inexact et injuste d’affirmer qu’il n’y a pas eu de mouvements féministes en Bosnie-Herzégovine”, poursuit la jeune activiste.

L’héritage de la yougoslavie

Le festival féministe BLASFEM, lancé en 2017, a été cofondé par l’activiste Gordana Katana. Graphique : Peđa Radojević

La voix un brin teintée de nostalgie, Lana Jajcević regrette parfois la situation des femmes sous le régime communiste. “Tout n’était pas parfait, admet-elle, mais la situation sociale des femmes était meilleure”. Un avis partagé par l’activiste Gordana Katana qui estime que “la position globale de la femme était plus confortable” pendant la Yougoslavie.

L’État veillait à ce que la femme puisse être mère et travailler”, relate-t-elle, concédant toutefois que certaines ne seraient pas de son avis. “Si on compare les deux systèmes, on peut dire qu’aujourd’hui l’égalité n’est effective que sur le papier”.

L’émancipation des femmes était effectivement un objectif affiché du nouvel ordre socialiste après la Seconde guerre mondiale. La propagande diffusait des images de femmes dans des bureaux de vote, à l’école, ou sur un tracteur. En réalité, elles restaient relativement cantonnées à un rôle maternel, au nom de la “reproduction à tout prix”.

Les partis nationalistes, qui prennent le pouvoir après l’éclatement de la Yougoslavie, mettent en avant une répartition genrée des fonctions sociales. Les hommes doivent défendre la patrie au combat quand les femmes, “mères de la Nation”, trouvent leur place dans les foyers.

“Une évolution différente”

Les mouvements féministes existent, ils sont simplement différents, et n’ont pas la même portée. La culture de l’émancipation bosnienne n’a rien à voir celle des pays qui ont connu la vague #Metoo”, justifie Masha Durkalić. La Bosnie-Herzégovine a été l’un des premiers pays d’Europe à ratifier la Convention d’Istanbul, convention du Conseil de l’Europe sur la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique. Mais sept ans plus tard, les objectifs sont loin d’être atteints. Si des lois ont bien été mises en place, leur application est incertaine. “Nous avons un excellent cadre juridique”, reconnaît Masha Durkalić, “mais en pratique, c’est loin d’être assez”.

« Dans ce pays, on considère que la violence faite aux femmes relève du domaine privé. »

On s’est battues pour avoir des standards européens, mais le pays n’a pas assez d’argent et considère que la violence faite aux femmes relève plus du domaine privé que d’un réel problème de société”, regrette de son côté Lana Jajcević, qui déplore également que les lois adoptées dans le cadre de la ratification de la Convention d’Istanbul soient mal appliquées. ”Ce n’est pas une priorité pour le gouvernement, et la mentalité patriarcale domine encore. L’idée qu’une femme est responsable des violences dont elle est victime persiste, notamment dans le domaine judiciaire”, poursuit la cofondatrice de United Women.

Des cadeaux pour le 8 mars

Pour autant, Lana se dit témoin d’une évolution positive sur le terrain. Dans les années 2000, le droit bosnien a évolué pour reconnaître pénalement la violence conjugale. C’est grâce au lobbying des associations de terrain que ce changement essentiel a pu s’opérer, et donner lieu, une dizaine d’années plus tard à l’ouverture de ‘safe houses’ dans le pays. Des foyers réservés aux femmes en danger, cogérés par les centres sociaux. Il en existe trois en République Serbe de Bosnie-Herzégovine, et neuf dans tout le pays. Un nombre largement insuffisant selon les activistes.

Autre signe d’une évolution positive observée par les militantes : cette année, Masha Durkalić a constaté que de nombreuses campagnes mettaient en avant la réelle signification de la journée internationale des droits de la femme, le 8 mars. La Bosnie-Herzégovine a été une des premières régions du monde à officialiser la journée des femmes au début des années 1920. Selon cette tradition héritée du socialisme, les femmes se voient offrir des fleurs ou du chocolat. Cette année, les associations utilisent cette date pour sensibiliser aux questions féministes et aux violences faites aux femmes.

À quelques jours du 8 mars, une trentaine de femmes se sont rassemblées à Banja Luka pour partager leurs expériences autour du féminisme. Photo : Lucie de Perthuis

Pas de manifestations de masse comme dans les rues françaises, mais quelques événements pour impliquer les femmes dans la lutte. Quelques jours avant le 8 mars, trois associations locales ont ainsi invité les habitantes de Banja Luka à venir discuter des questions féministes, au 12ème étage d’un immeuble qui surplombe la ville. Sur les affiches de l’événement, le mot d’ordre est clair: “Le silence ne nous protégera pas”. Une trentaine de Bosniennes se sont déplacées pour partager leurs expériences autour du féminisme, et commencer à briser cette omerta.

Il faut trouver un moyen d’unir la voix des femmes !”, scande Selma Hadžić, une des activistes qui anime le débat. “Parler des violences, c’est considéré comme une honte pour les femmes de notre pays ! Dire que je souffre, c’est résister à la violence”, s’insurge-t-elle devant un parterre attentif de femmes de tout âge.

“Il faudrait plus d’événements pour être entendues”

De son côté, l’activiste Gordana Katana regrette que peu de femmes soient prêtes à s’engager. “C’est un combat difficile, et certaines femmes s’interrogent sur nos revendications, puisque nous sommes égaux au regard de la loi”. Elle considère que ces réseaux associatifs, qui ont largement fait avancer la cause, restent cependant trop faibles pour initier de réelles politiques d’émancipation. “Il faudrait bien plus que quelques événements par an pour être vraiment entendues”, assure celle qui a fondé à Banja Luka en 2017 le tout premier festival féministe du pays, “BLASFEM”.

« United Women » est l’une des trois associations à l’initiative de cette rencontre. Photo : Lucie de Perthuis

“Le silence ne nous protègera pas”, slogan de la campagne lancée notamment par l’association féministe Oštra Nula, qui co-organise le forum de discussion. Photo : Lucie de Perthuis

Pour atteindre un grand mouvement féministe, il faut des années de travail sur les stéréotypes, les préjugés”, considère Lana Jajcević qui rappelle que la société est en pleine transition. “Nous ne sommes pas encore un pays libéral”. Elle explique également que dans le pays, les féministes sont associées à la figure de sorcière : “Elles souffrent d’une image négative. Elles représentent un danger pour le modèle traditionnel”.

“Nous avons nos propres Simone de Beauvoir”

Pour Masha Durkalić, il est essentiel de faire exister les femmes dans l’histoire de la région. “Nous aussi, nous avons nos Simone de Beauvoir”, sourit la militante, qui regrette que les femmes aient été invisibilisées à travers l’histoire, privant les jeunes générations de figures féminines auxquelles elles peuvent s’identifier. Son livre, qui retrace la vie de cinquante femmes qui ont changé l’histoire des Balkans, s’est très bien vendu en Bosnie-Herzégovine. “Je veux faire exister les femmes dans la culture bosnienne. Il s’agit juste de les encourager à investir un espace qui leur appartient”, conclut-elle, optimiste. Le 8 mars à Banja Luka, certaines femmes ont une rose à la main. D’autres l’auront remplacée par des pancartes, bien décidées à faire entendre leur voix, et peut être, à marquer l’histoire.

Les autrices

Lucie a étudié à l’École de Journalisme et de Communication d’Aix-Marseille (EJCAM). Depuis septembre, elle pige pour plusieurs médias. Avec Nina, elle a choisi un sujet sur le féminisme : “On a mené un travail ensemble, sur un pied d’égalité (…) J’ai appris beaucoup sur l’histoire et la culture bosniennes et je repars avec de nouveaux projets en tête. »

Retrouvez son Making-Of sur le site de Téméco.

Nina a étudié le français à l’Université de Sarajevo en Bosnie-Herzégovine. Elle aime débattre de l’actualité internationale et la place des femmes dans la société est un sujet qui la préoccupe. “À cause du manque d’éducation, les femmes de Bosnie-Herzégovine ne comprennent pas à quel point elles sont menacées par le sexisme et la violence présents dans la société. »

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Carnet n°2

Partir ou rester : le dilemme des jeunes Bosniens

Les jeunes de 18 à 30 ans représentent 20,5% de la population en Bosnie-Herzégovine selon l’association Kult. Parmi eux, des milliers quittent le pays en raison du chômage et du système politique qu’ils estiment corrompu. À Banja Luka, la deuxième plus grande ville du pays, nous avons rencontré plusieurs acteurs-clés qui nous expliquent ce phénomène d’exode.

Un reportage vidéo réalisé par Élise Martin, Marina Despić et Milijana Telebak, avec la contribution d’Anna Lippert.

Les autrices

Élise a étudié à l’École de journalisme de Grenoble. Elle a rejoint le projet 48h avant le début et a intégré l’équipe de Milijana et Marina pour travailler sur l’exode des jeunes. À la fin de la semaine, elle conclut : “C’est beau de pouvoir faire son métier et de ressortir toujours plus grand après un reportage.
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Marina étudie le français à l’université de Sarajevo. Avec ses coéquipières Milijana et Élise, elle a travaillé sur une thématique qui l’intéressait : l’exode des jeunes. Son rôle : contacter, interpréter, traduire mais aussi réussir à déceler la langue de bois dans le discours des hommes politiques.
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Milijana étudie le français à l’université de Banja Luka. Elle a voulu participer au projet pour obtenir de nouvelles connaissances. En une semaine, elle a vu “tout ce qui se passait derrière la caméra” et elle se souviendra aussi des sketchs et des chansons de l’équipe franco-suisso-bosnienne.
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Carnet N°3

En Bosnie, l’exode économique affecte les proches

Conséquence d’un exode économique massif, plus d’un Bosnien sur trois vit à l’étranger. S’il n’est pas nouveau, le phénomène n’en finit pas de chambouler le quotidien des familles, des amis et des anciens collègues. Notre reportage à Banja Luka.

Romain Carrupt et Jovan Vujaković

Dans un bar à chicha du centre-ville de Banja Luka, Srđan Laketić se commande un nouveau café. À 25 ans et sans diplôme, le jeune homme ne parvient pas à décrocher un emploi stable dans la deuxième ville de Bosnie-Herzégovine. Comme beaucoup de jeunes de sa génération, il imagine son avenir loin de son pays. “Mon rêve serait de travailler en Suisse, pour être plus proche de ma sœur.

Les contacts virtuels ne suffisent pas

La jeune femme, qui a migré pour des motivations économiques, manque terriblement à son frère. “Ma vie a changé depuis son départ pour Zurich”, s’émeut Srđan, le regard profond et la voix basse. Depuis douze ans, il voit sa sœur seulement à Noël et à Pâques. “Je suis vraiment triste de ne pas la voir plus. On reste en contact via Internet, mais ce n’est évidemment pas pareil.

Srđan Laketić rêve de travailler dans un autre pays que la Bosnie-Herzégovine, comme son père et sa sœur. Photo : Romain Carrupt

Srđan vit également à distance de son père, très fréquemment hors des frontières bosniennes. Pour un meilleur salaire, cet ouvrier aligne les emplois temporaires en Allemagne depuis sept ans.

L’éclatement de cette famille n’a rien d’inédit, dans un pays où plus d’un ressortissant sur trois a quitté son pays natal. Selon des données partielles publiées en 2017 par la division immigration du Ministère de la sécurité de Bosnie-Herzégovine, l’exode est en effet une réalité pour 2 millions de personnes originaires du pays, comparées aux 3,5 millions de Bosniens vivant encore sur place.

650 millions d’euros envoyés par la diaspora en 2018

D’un point de vue économique, cette migration ne profite pas qu’à ceux qui partent. Selon la Banque centrale bosnienne, la diaspora a envoyé 650 millions d’euros au pays le seul premier semestre 2018. Ce chiffre, énoncé par le Courrier des Balkans, ne tient pas compte des transferts effectués en dehors des circuits bancaires. Mais toutes les familles ne recourent pas à cette forme de solidarité. Srđan ne reçoit pas de marks convertibles (BAM) de ses proches. “Ils craignent que je gaspille l’argent !”, sourit-il, avant de prendre un ton plus grave. “C’est pour ça qu’il faut que je parte moi aussi.

Un répertoire d’amis considérablement réduit

La migration économique ne touche pas seulement les familles. Elle affecte également les relations amicales. À l’institut français, situé dans le quartier culturel de Banja Luka, Milica Crnobrnja Mijatović compte ses nombreux proches partis à l’étranger. Et revoit à la hausse son premier calcul. “Finalement, ils sont au moins vingt à ne plus vivre ici !

Cette situation a des conséquences sur la vie sociale de la trentenaire. “Avant, quand je voulais voir quelqu’un, c’était facile. Aujourd’hui, je dois m’organiser pour sortir; mon répertoire d’amis s’est considérablement réduit.

Les liens amicaux perdurent malgré tout. “L’été dernier, un soir de festival, j’ai revu par hasard cinq ou six vieilles connaissances et rencontré certains de leurs enfants pour la première fois. C’était très émouvant.

Milica Mijatović indique qu’une vingtaine de ses amis travaillent hors de Bosnie-Herzégovine, pour un salaire correspondant à leur formation. Photo : Romain Carrupt

L’une des meilleures amies de Milica a déposé ses valises en Norvège. À Banja Luka, cette architecte du paysage en était réduite à surveiller des nettoyeurs de la ville, pour 350 euros par mois. “Ici, elle et son mari peinaient à nourrir trois bouches avec leurs deux salaires. À l’Ouest où elle vit désormais, son revenu suffirait à faire vivre les quatre membres de sa famille.

Des départs et beaucoup de nostalgie

Milica pourrait, elle aussi, gagner davantage à l’étranger. La professeure de français à l’Université de Banja Luka a toutefois choisi de rester. Elle ne critique pas la décision contraire de sa témoin de mariage. “Je comprends tout à fait qu’elle ait voulu occuper un emploi en adéquation avec ses compétences. Mon seul regret est de constater sa forte nostalgie du pays. Ce n’est pas évident de vivre loin de chez soi.

Devant la bibliothèque de son bureau, garnie des plus grands classiques de la littérature française, Milica ne s’attend pas à ce que la situation change de sitôt. “Les jeunes partiront tant que le pays ne valorisera pas leur savoir ou leur savoir-faire. Malheureusement, le népotisme et le clientélisme politique sont très ancrés dans notre société.” En 2016, l’ONG Transparency international attribuait à la Bosnie-Herzégovine un niveau de corruption supérieur à la moyenne mondiale, ce qui se révèle préoccupant pour un pays qui se veut démocratique.

L’Allemagne, destination favorite

Confrontés à cette réalité, de nombreux Bosniens s’en vont. En Croatie, Serbie et Slovénie. Mais plus encore en Autriche. Et surtout en Allemagne.

Source : Ministère de l’Intérieur

En manque de main d’œuvre, le pays germanique favorise l’immigration depuis les pays non-membres de l’Union européenne, comme la Bosnie-Herzégovine. Depuis le 1er mars 2020, les postes vacants dans les entreprises allemandes ne sont même plus réservés prioritairement aux locaux et aux ressortissants de l’UE. Par ailleurs, l’immigration économique n’est plus limitée aux professions dites déficitaires.

En Allemagne et ailleurs, l’exode séduit les travailleurs de tous les secteurs économiques. En 2017, 350 médecins ont par exemple quitté la Bosnie-Herzégovine, selon l’Alliance syndicale des docteurs en médecine. Le Courrier des Balkans, qui a relayé ce chiffre, évoque une “faillite du système de santé intérieur”, en référence au manque de spécialistes. Les autorités bosniennes nient ce problème que les files d’attente dans les hôpitaux et les témoignages de citoyens ont pourtant tendance à confirmer.

Des emplois précaires

Reste que tous les migrants ne profitent pas des mêmes perspectives que les médecins. Lorsqu’ils exercent des métiers plus basiques ou que leurs diplômes ne sont pas reconnus, les Bosniens sont contraints d’occuper des emplois précaires, même si leur situation économique reste meilleure que dans leur pays d’origine.

Dans un quartier résidentiel de Banja Luka, des ouvriers s’activent à la construction d’un immeuble. En tirant la dernière taffe de sa cigarette, le chef de chantier Radoslav Boškić réfléchit au nombre de ses collègues maçons partis travailler à l’étranger. Ils sont six ces dernières années. “C’est peu en comparaison à d’autres entreprises”, commente le solide quinquagénaire aux yeux bleu perçant. “Et ce n’est pas un problème pour les remplacer, vu le taux de chômage important.

Dans sa cabane de chantier, l’employé du bâtiment déplore néanmoins un exode économique massif. “Je ne suis pas content quand des gens quittent le pays où ils sont nés et ont grandi. Mais je le comprends, vu les différences de salaire.

L’exode, bien avant les guerres

A la fin des années 1980, Radoslav était d’ailleurs parti en Slovénie, “comme la plupart de ses collègues”. Son histoire personnelle rappelle que l’exode avait déjà cours avant les guerres de Yougoslavie qui ont déchiré les Balkans entre 1991 et 2001.

Aujourd’hui, le maçon n’entretient pas de contact virtuel avec ses anciens collègues. “Ce n’est pas parce que je suis déçu qu’ils soient partis. Quand ils viennent pour les vacances, je les vois.

Lors d’une récente visite, un ancien camarade lui a proposé un emploi en Allemagne. Radoslav a décliné. Mais il se demande quel sera son prochain collègue à s’ajouter à la longue liste des migrants économiques de la Bosnie-Herzégovine.

Les auteurs

Romain étudie au CFJM en Suisse. À Banja Luka, il s’est intéressé aux conséquences économiques et sociales de l’exode massif. Un parcours du combattant car le sujet est tabou chez les médecins. Heureusement, Romain ne “lâche rien” car “les gens ont le droit de savoir.

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Jovan étudie le français à l’université de Banja Luka. Avec Romain, il a arpenté sa ville natale à la recherche de témoignages. Et malgré les difficultés et les portes fermées, au final il apprécie le résultat : “On a effectué la majorité du travail sur le terrain”.

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Carnet N°4

À Banja Luka, une association défend la mémoire de Tito

Dans les Balkans, nombreux sont ceux qui regrettent le temps de l’unité au sein de la fédération socialiste de Yougoslavie. En d’autres termes, ils sont yougonostalgiques. Ce sentiment est particulièrement présent en Bosnie-Herzégovine, un pays qu’on pourrait qualifier de petite Yougoslavie, dans la mesure où il rassemble Bosniaques musulmans, Croates catholiques et Serbes orthodoxes. Cependant, ces différentes communautés vivent séparées. À Banja Luka, un collectif a collecté des objets immortalisant le souvenir du camarade Tito.

Léo Durin, Anja Antunović, Goran Đurić et Christina Molleová

Les auteurs

Léo étudie le journalisme à l’École Supérieure de Journalisme de Lille. À la recherche de témoignages pour son reportage vidéo, lui et son équipe font une étrange rencontre : “Vous êtes les étudiants français qui étudient la Yougonostalgie ?! Il est temps de rencontrer Mirko maintenant.
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Anja étudie le français à l’université de Sarajevo. Avec son équipe, elle a contacté des experts et visionné des heures d’interviews pour comprendre ce qu’est la yougonostalgie. Verdict ? « C’est difficile de faire un reportage mais c’est intéressant (…) et j’ai trouvé le métier que je vais faire après« .
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Goran étudie le français à Banja Luka. Un brin yougonostalgique lui-même, il a proposé de remonter dans le temps et de voir comment la mémoire de Tito est présente encore aujourd’hui à Banja Luka. Dans son journal, il raconte aussi les temps off, après les journées de travail.
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Carnet N°5

Environnement : les jeunes bosniens veulent du changement

En Bosnie-Herzégovine, la problématique environnementale, notamment la pollution de l’air et le traitement des déchets industriels, est une question majeure à laquelle les gouvernements n’apportent pas de réponse. Entre inaction et résignation des décisionnaires et des anciennes générations, la jeunesse de Banja Luka, la ville principale de la République serbe de Bosnie-Herzégovine, insuffle espérance, combativité et inventivité. Mais face à l’urgence de la situation climatique, les jeunes Baniluciens appellent à un soutien et à des moyens concrets de la part des politiques et de la population.

Corentin Mirallés, Žana Ćetojević et Amina Ramić

Marko, jeune homme de 22 ans, n’était pas né quand une partie de la zone d’activité du groupe Incel, située juste à côté de chez lui, a été abandonnée. Fleuron de l’industrie énergétique et chimique de l’époque communiste, l’entreprise est aujourd’hui pointée du doigt pour ne pas avoir détruit et recyclé le pyralène. Cette huile hautement toxique a été interdite en 2010 par la Convention de Stockholm rassemblant 152 pays qui se sont engagés à nettoyer les sites contaminés.

Mais le pyralène, utilisé notamment pour les transformateurs électriques, est une substance difficile à faire disparaître et le centre d’élimination le plus proche de la Bosnie-Herzégovine est en Croatie. Une distance que les autorités bosniennes n’ont jamais voulu parcourir, laissant depuis 30 ans l’huile se déverser dans les sols et dans les rivières.

L’usine abandonnée d’Incel. Photo : Corentin Mirallés

Entre vieilles voitures et chauffage au charbon : un air irrespirable

Un drame pour les populations qui vivent autour de ces anciennes usines. Dans sa famille, Marko n’est pas le seul à souffrir d’une bronchite chronique. Son frère et lui ne se déplacent pas sans leur inhalateur : “Cela se manifeste par des crises d’asthme, explique-t-il. J’ai des pressions au niveau de la cage thoracique, j’ai du mal à respirer”. Même si l’impact de cette substance sur la santé humaine autour de ces usines n’a jamais été officiellement prouvé, certains habitants autour d’une usine semblable à Sarajevo ont constitué un dossier médical et des médecins soupçonnent un lien entre des maladies et l’huile toxique.

Marko, 22 ans, souffre d’une bronchite chronique. Photo : Corentin Mirallés

Le centre environnemental de Banja Luka accuse les pouvoirs publics d’entretenir des doutes au sujet des causes de la pollution, notamment en ne prenant pas au sérieux les études scientifiques menées sur les zones polluées. Et les habitants de la zone industrielle d’Incel ne sont pas les seuls à être concernés par les problèmes environnementaux.

À Banja Luka comme dans le reste de la Bosnie-Herzégovine, la principale problématique environnementale reste la qualité de l’air. Sarajevo, la capitale du pays, est régulièrement sur le podium des villes les plus polluées au monde : “La Bosnie-Herzégovine est connue pour utiliser un charbon de mauvaise qualité” explique Ivana Kulić, coordinatrice des membres du centre environnemental. Mais depuis 2018 face à l’augmentation du prix du bois, les habitants n’ont pas d’autre alternative pour se chauffer et “leurs installations sont souvent vétustes et dépourvues de filtres à air ”, ajoute Saša Škorić, chargé de la communication du centre environnemental.

Un parc automobile vieillissant constitué de voitures d’occasions venant principalement d’Allemagne et de France conjugué à un réseau de transports peu efficace et desservant une petite partie de la ville seulement forment avec le chauffage au charbon un important cocktail de pollution aux particules fines. “L’hiver il y a la pollution, le printemps et l’été le pollen et les allergies, il n’y a qu’en automne où je suis vraiment tranquille. Quand la nature s’endort, je commence à me réveiller”, philosophe Marko, qui aimerait bien plus d’espaces verts. “Un des principaux parcs de la ville a été détruit et maintenant il y a un grand bâtiment à la place. Et les forêts autour de Banja Luka sont détruites pour le chauffage et pour les nouvelles routes”, nous apprennent les activistes du centre.

Dessin mural dans la zone industrielle d’Incel. Photo : Corentin Mirallés

Une absence de prise de conscience de l’enjeu environnemental

« Pour beaucoup de gens, les problèmes personnels sont plus graves que les problèmes environnementaux. »

Pour sensibiliser les habitants à ces problématiques, le centre environnemental a développé un programme en trois axes : les transports, la biodiversité et le changement climatique. Ivana, Saša et leurs camarades tractent, collent, organisent des manifestations, font signer des pétitions et une fois par mois ils font des tours de vélo devant l’un des musées de Banja Luka pour réclamer plus de pistes cyclables et moins de voitures.

Mais ils déplorent une absence de prise de conscience générale de la population bosnienne. Même constat pour Petar, Tatjana, Jelena et Vladan, étudiants en écologie à la faculté des sciences de Banja Luka : “Pour beaucoup de gens, les problèmes personnels sont plus graves que les problèmes environnementaux. Ils ne comprennent pas que ce qu’ils font polluent. Certains vont jeter quelque chose loin de chez eux en pensant s’en débarrasser mais ils ne comprennent pas que cela aura un impact négatif plus tard dans leur vie”.

Les étudiants en écologie déplorent le manque d’initiatives. Photo : Corentin Mirallés

Pour le centre, le manque d’engagement des jeunes s’explique surtout par la forte précarité de ces derniers : “C’est difficile de trouver des jeunes motivés parce que beaucoup partent de Bosnie-Herzégovine pour trouver du travail ailleurs en Europe”. Alors travailler gratuitement à travers le bénévolat semble souvent inconcevable pour eux : “Comment être prêt à t’occuper des problèmes environnementaux quand tu n’arrives même pas à trouver un emploi ?”, demande dépitée Milica Končar, engagée au centre depuis un an.

En faisant le choix de très peu parler de l’urgence environnementale, les médias du pays sont également accusés de ne pas aider à dénoncer ces comportements. Les mouvements de jeunesse initiés par Greta Thunberg ont été très peu médiatisés par les journaux bosniens : “On en a surtout entendu parler sur les réseaux sociaux. Les médias préfèrent proposer des programmes abrutissants et débattre de faux problèmes”, déplorent Petar et Tatjana.

Les politiques ne sont pas non plus en reste. Même si le pays a signé l’accord de Paris en 2016 et que des lois pour protéger l’environnement existent, notamment un plan d’action en 2017 pour rapprocher la législation environnementale du pays de celle de l’UE, “ces règles sont rarement respectées”, se désolent les étudiants.

« L’État doit se mobiliser, pas seulement les citoyens »

“Si les jeunes commencent à manifester pour l’environnement, ils le feront pour d’autres thématiques y compris pour la corruption.”

Pour les écologistes, l’État profite du manque de mobilisation. Pire, les partis politiques nationalistes agitent régulièrement le spectre de la guerre pour dissuader les citoyens de manifester ensemble. “Si les jeunes commencent à manifester pour l’environnement, ils le feront pour d’autres thématiques y compris pour la corruption des politiques”, analysent les activistes. Autre frein : la religion, encore très présente et régulièrement utilisée pour dissuader les individus d’agir contre l’ordre établi.

Dans cette société conservatrice, les clichés et les stéréotypes ont la vie dure. Parmi les quatorze jeunes que compte l’association environnementale, un seul est un homme. En Bosnie-Herzégovine, le combat environnemental est perçu comme une activité féminine, sensible et légère. De quoi faire perdre toute crédibilité aux hommes qui aimeraient s’engager.

Des jeunes du centre environnemental manifestent à Banja Luka. Photo : Centre environnemental de Banja Luka

L’éducation comme solution

Une situation qui ne changera pas tant que “personne ne promouvra la pensée critique”, observe Tatjana, et que “les parents diront à leurs enfants de se taire, qu’ils ne sont pas assez intelligents pour penser par eux-mêmes ou pour faire changer les choses”, ajoute Milica. Marica Đervida, professeure de géographie dans un lycée de Banja Luka, pense que l’éducation passe aussi par l’enseignement. Mais pas évident de trouver la bonne méthode pour intéresser et sensibiliser des lycéens à l’environnement.

Dans le cadre d’une activité extra-scolaire, elle a donc multiplié les activités liées à l’environnement : “J’ai choisi d’attirer l’attention des élèves sur les rivières, la pollution de la terre et de l’air ou sur le changement climatique”, explique l’enseignante. Elle les a aussi emmenés suivre des cours d’écologie à la fac : “Si on n’est pas informés sur un sujet, on ne peut pas le défendre”. Et si selon elle, il n’est jamais trop tard, c’est toujours mieux de commencer le plus tôt possible.

Après cette virée à l’université, Marica a imaginé un concours entre les élèves avec pour objectif de concevoir divers projets écologiques. À la clé pour le groupe victorieux ? 2000 BAM (environ 1000€). Une coquette somme que les gagnants, qui avaient imaginé un lycée écologique avec un toit de verdure et des parties consacrées à la biologie et à l’écologie, ont utilisée pour s’acheter des vélos, histoire de rester dans la thématique écolo.

Le manque d’opportunités explique le désinvestissement de la jeunesse

Trente lycéens ont participé au projet et ont ensuite pris part à l’installation de poubelles de tri dans le lycée : “Ils étaient vraiment volontaires. J’ai été surprise que mon cours reçoive un tel succès”, se réjouit la professeure. Pour elle, le problème est le manque d’opportunités offertes aux jeunes : “Les anciennes générations sont coupables de ne pas permettre à la jeunesse de se réaliser. Elles ne montrent pas l’exemple. Comment attendre des jeunes un changement si on ne leur donne aucun moyen d’évoluer ?”.

Du point de vue de Đorđe, l’un des élèves de ce lycée, “c’est trop compliqué de changer les choses” mais pour Jelena et Nađa, lycéennes dans le même établissement : “Les autres ne font pas attention à leur comportement, ils ne respectent pas les poubelles de tri par exemple. Or si on est soutenus et unis, on en est capables.

Une vision d’unité que partage Saša du centre environnemental : “Il faut un mix entre l’énergie des jeunes et l’expérience des plus âgés. Et surtout n’exclure personne sinon on n’arrivera jamais à se rassembler pour avancer”.

Les lycéens gagnants avec leurs vélos. Photo : Marica Đervida

L’avenir repose sur la jeunesse

“Le changement va venir des jeunes parce que c’est sur eux que le monde repose aujourd’hui”

Marko, inhalateur en poche, rappelle l’histoire particulière de la Bosnie-Herzégovine, marquée par la guerre et les conflits communautaires : “Si on était une démocratie parfaite, on pourrait s’occuper de l’environnement mais on ne peut pas oublier les autres problèmes qui provoquent tous nos ressentiments”.

Pourtant au mot futur, c’est l’espoir qu’il choisit d’associer. Un espoir embrassé par Petar et ses camarades : “Le changement va venir des jeunes parce que c’est sur eux que le monde repose aujourd’hui”. Pour cela, les étudiants exhortent les pays les plus riches à leur venir en aide et à développer des solutions, des idées, notamment “à travers les nouvelles technologies”. Marica aimerait aussi davantage de soutien de l’Union européenne pour sensibiliser les jeunes et la population en général à l’urgence environnementale.

En attendant que, comme le prédit Milica, les nouvelles générations “pleines d’énergie et de volonté” changent les choses, Marko, lui, plante un arbre chaque année : “Pas seulement pour moi ou pour ma famille, mais pour purifier l’air, pour tout le monde”. Une initiative partagée par les étudiants de la faculté d’écologie qui à chaque naissance plantent un nouvel arbre, comme pour tenter de contrebalancer la pollution engendrée par leurs aînés. Ils espèrent que les responsables politiques répondront un jour à leur appel et donneront aux futures générations les moyens d’améliorer la situation.

Les auteurs

Corentin étudie le journalisme à l’EJCAM. À cause du coronavirus, il a dû modifier ses trajets pour contourner les zones à risques. Mais il a finalement réussi à venir et à mener son enquête sur l’environnement. “Si je devais résumer ce projet en quelques mots, je choisirais cohésion, ouverture d’esprit et patience”.
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Amina étudie le français et travaille comme enseignante à Sarajevo. En plus de ses recherches avec Corentin et Žana, elle a utilisé ses talents de chanteuse pour égayer les soirées. Pour elle, “cette aventure est la preuve que les différences n’ont pas d’importance lorsque les gens partagent les mêmes intérêts”.
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Žana étudie le français à Banja Luka. Discrète et volontaire, elle a contacté interviewé et traduit les propos des jeunes écologistes. “Pour moi, tout ça a été un grand défi. Car je n’avais encore jamais participé à un projet avec autant de personnes dont la langue maternelle est le français”.
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Carnet N°6

En Bosnie, la rivière Vrbas a trouvé ses défenseurs

Contre la pollution et les infrastructures qui menacent de dénaturer le Vrbas qui traverse la ville de Banja Luka, les pratiquants des sports aquatiques s’allient aux écologistes pour préserver la rivière. Dans leur viseur, les déchets et les centrales électriques qui changent la forme des cours d’eau et perturbent la faune vivant à proximité.

Pierre-Olivier Chaput, Naida Mlinarević et Miloš Ratkovac

Le dajak – prononcez dayak – est un sport de propulsion. Pour avancer, le dajakaš plante une perche dans le fond de la rivière, debout sur une embarcation qui tient du mélange entre le paddle et la gondole. “Le dajak est une ancienne tradition”, raconte Andrej Zamolo, 42 ans “dont 32 dans un bateau” et président du club de Banja Luka qu’il a fondé en 2010. “Avant qu’il n’y ait des ponts, c’était le moyen idéal de transport de marchandises et de personnes à travers la rivière.

Des dajaks sur le Vrbas. Photo : Club de Dajak de Banja Luka

Depuis sa source sur les pentes du mont Vranica, le Vrbas parcourt environ 250km dans l’ouest de la Bosnie-Herzégovine avant de rejoindre la Save, qui se jette elle-même dans le Danube. Sur son chemin, il serpente à travers Banja Luka, où il est devenu un terrain de jeu apprécié des amateurs de rafting, de kayak et de dajak dans les circuits de la vallée. Traité, il fournit la ville en eau potable.

Même large de plusieurs dizaines de mètres, le Vrbas reste très peu profond durant sa traversée de Banja Luka. Photo : Pierre-Olivier Chaput

Sur ses berges, les pêcheurs règnent. L’association sportive de pêche de Banja Luka, fondée en 1926, est forte de 1300 membres. Elle comprend également trois garde-pêches qui contrôlent la légalité de la pratique. Parmi eux, Marinko Popović, qui y travaille depuis 24 ans : “Nous gérons 100 km de rives”, indique-t-il.

Du côté des amateurs d’eau sauvage, Aleksandar Pastir se rappelle de la fondation du club de rafting du canyon, en 2003 : “À l’époque, j’étais membre d’un club de plongée. Des Slovènes sont venus et nous ont montré le rafting. Ce sport nous était totalement inconnu.” La même année, il fonde l’association avec un groupe de passionnés et rejoint la fédération mondiale.

Les pêcheurs du Vrbas utilisent ces cannes à pêche au moulinet particulier, adapté aux eaux rapides de la rivière. Photo : Pierre-Olivier Chaput

Ennemis communs

Ces trois sportifs, au mieux destinés à se saluer lorsqu’ils se croisent autour de la rivière, ont été réunis par la découverte d’ennemis communs : la pollution et les centrales hydroélectriques. Prisés dans la région, barrages et turbines se sont multipliés sur les fleuves et les rivières. En amont, le Vrbas lui-même en compte déjà une poignée. Ces infrastructures, en plus de dévier le fleuve durant leur longue construction, conditionnent son débit. Or le rafting nécessite des eaux vives, le dajak requiert une profondeur assez faible, et la pêche nécessite des habitats stables et accessibles pour les poissons.

“Notre plus grand ennemi est l’oscillation du niveau d’eau”, explique Marinko Popović. “Nous avons des oscillations quotidiennes allant jusqu’à deux mètres”, renchérit Viktor Bjelić, vice-président d’une association écologiste, le Centre pour l’environnement. Pour cet activiste comme pour le garde-pêche, ces variations brutales du niveau de l’eau causées par les barrages et les centrales ont des effets délétères sur la faune : les œufs des poissons comme les nids des oiseaux se retrouvent submergés, noyés sous des quantités d’eau imprévisibles ou au contraire, soudainement à sec.

Marinko Popović, garde-pêche depuis 24 ans, dans la salle des trophées du club. Photo : Pierre-Olivier Chaput

L’hydroélectricité, une nécessité ?

Pourtant, l’organisme public Vode Srpske (“Les Eaux de la République serbe de Bosnie-Herzégovine”), assure être attentif. “Nous vérifions que ni le fonds ni la quantité d’eau ni les rives ne sont perturbés », déclare Aleksandra Kovačević, spécialiste senior de la protection de l’eau. Pour elle, les centrales hydroélectriques sont une nécessité. Et aussi la source de production d’électricité la plus propre dont dont dispose le pays, et qu’elle estime encore à développer. “La Bosnie-Herzégovine ne possède pas d’industrie solaire ou éolienne”, déplore Viktor Bjelić, rendant ces sources d’énergie absentes du pays. Son association a sollicité des expertises sur l’impact et la rentabilité des centrales électriques, et son bilan est sans appel. Pour lui, ce sont des gouffres écologiques et financiers.

Viktor Bjelić, vice-président du Centre pour l’environnement de Banja Luka. Photo : Pierre-Olivier Chaput

Aussi, lorsqu’en 2004 la République serbe de Bosnie-Herzégovine projette de construire deux nouvelles centrales, situées à 15 et 25 kilomètres en amont de Banja Luka, la réaction citoyenne ne se fait pas attendre. Une trentaine d’associations se rassemblent et forment la “Coalition pour la défense du Vrbas”. Leur pétition parvient à recueillir près de 17 000 signatures, une performance inédite pour cette ville de 200 000 habitants. “Le Parlement de Banja Luka a ensuite émis un avis négatif sur le projet”, se souvient Viktor Bjelić, avant que le gouvernement et la compagnie d’électricité ne finissent par le retirer.

Photo : Pierre-Olivier Chaput

“Personne n’avait réalisé que nous avions cette force”

Aleksandar Pastir, responsable du Rafting Club Kanjon de Banja Luka. Photo : Pierre-Olivier Chaput

Nous étions des jeunes passionnés et ni l’État ni personne d’autre n’avait réalisé que nous avions cette force”, sourit le rafteur Aleksandar Pastir dans un café qui surplombe la rivière. Tandis qu’il s’exprime avec sa moustache taillée et sa carrure imposante, un petit héron se pose sur un rocher au milieu du courant. Près des saules qui peuplent les rives, des corneilles mantelées à la robe grise et noire particulière secouent leurs plumes mouillées. En 2009, le canyon en amont de la ville a accueilli la Coupe du monde de rafting. Une exposition décisive pour “montrer à l’État qu’il est possible d’investir dans autre chose que l’hydroélectrique”, explique le rafteur. Avant de conclure : “Bien sûr, en termes financiers, nous ne pouvons pas nous comparer au secteur de l’énergie. Cependant, le monde ne tourne pas uniquement autour du profit.

Si bien que s’ils restent tous attentifs aux projets hydroélectriques, ces défenseurs inopinés du Vrbas ne se limitent pas à ces actions de veille. Le club d’Andrej Zamolo a rapidement fondé sa section environnementale. En plus de nettoyer régulièrement les zones de navigation, ses membres ont participé à une initiative nommée “Clean Vrbas” avant d’en lancer une autre appelée “Let’s do it” au cours desquelles la rivière et ses rives ont été soulagées des détritus accumulés. À l’occasion de leur première régate, les rafteurs disent avoir nettoyé 15 kilomètres de rivière et sorti plus de trente épaves de voitures de l’eau.

Aleksandar Pastir et Andrej Zemolo fondent leurs espoirs dans la prise de conscience écologique qu’ils estiment plus forte chez les jeunes générations. “Nous ne sommes pas des services publics ou des nettoyeurs”, insiste le premier. Et de rappeler que “nous n’avons pas réglé le problème des eaux usées”.

Des égouts directement à la rivière

En raison des lacunes du système d’assainissement, la rivière quitte la ville beaucoup moins propre qu’elle n’y a pénétré. D’après Aleksandra Kovačević, “seulement 60% de la partie urbaine de Banja Luka est raccordée à l’assainissement”, et ce taux faiblit dans les zones rurales. Une partie significative des eaux usées est directement déversée dans le Vrbas. Et ce sans même parler des épisodes de pollution industrielle.

De plus, la rivière est dépourvue de station d’épuration. Aussi, si la spécialiste estime la situation “satisfaisante” sur bon nombre de critères, elle l’est par exemple beaucoup moins au point de contrôle de Delibašino Selo, quelques kilomètres après la sortie de la ville. Des données qui concordent avec les observations du pêcheur  Popović, pour qui “en dehors de la ville, c’est une rivière propre où les poissons sont sains. Le drainage et la pollution ne commencent qu’au centre-ville.” Alors, poursuit Aleksandra, “nous comptons sur la qualité de la rivière Vrbas et son pouvoir d’auto-épuration pour nous aider un peu”.

La rivière Vrbas ressort de Banja Luka chargée des eaux usées d’une bonne partie de la ville. Photo : Pierre-Olivier Chaput

Pour expliquer ces manquements, la spécialiste pointe du doigt le coût de la collecte et du transport des eaux usées, dont la responsabilité incombe aux municipalités. Tout en rappelant que “beaucoup plus d’actions ont été faites ces 10 dernières années que les quinze ou vingt précédentes”. “Nous avons reconnu qu’il s’agit d’un problème important”, poursuit-elle. Tri des déchets, réduction de l’utilisation de sacs plastiques, “des changements se produisent, ils peuvent être lents et peut-être en retard par rapport à certains pays d’Europe, mais ils existent et il est important qu’ils se mettent en marche”.

Photo : Pierre-Olivier Chaput

“Approche holistique”

La répartition des pouvoirs au niveau gouvernemental y est aussi pour quelque chose. Interrogé, le ministère de l’Écologie s’est contenté d’affirmer “soutenir les initiatives environnementales”, tout en renvoyant la balle au ministère de l’Agriculture qui détient aussi le portefeuille de l’eau.

Photo : Pierre-Olivier Chaput

Une séparation des compétences à l’opposé des méthodes du Centre pour l’environnement qui revendique une “approche holistique” pour aborder la situation à partir des aspects touristiques et géologiques aussi bien qu’économiques et géographiques. Pour l’ONG, les autorités n’ont pas de stratégie claire et manquent de connaissances et d’ambitions pour se lancer dans les nouvelles technologies. “La plupart des centrales ont été imaginées dans les années 90, avec des mesures faites il y a 30 ou 40 ans.

Depuis, le climat a changé, les sécheresses et le manque d’eau sont devenus réguliers. Entre décarbonisation et adaptation au changement climatique, l’avenir énergétique de la région et du Vrbas sont liés. “Nous ne faisons pas ça pour être vus, nous sommes constamment dans la nature car nous en sommes amoureux”, parachève Andrej Zamolo qui, en compagnie des autres défenseurs du Vrbas, compte bien continuer à se faire entendre afin que la rivière continue de s’écouler.

Les auteurs

Pierre-Olivier a étudié au CUEJ à Strasbourg. Aujourd’hui, il pige pour plusieurs médias. À Banja Luka, il a suivi la rivière et a observé ses oiseaux. “Celui que l’on aura le plus rencontré reste le vautour. Pas dans le ciel à tournoyer (…), non, mais sur les murs« .
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Si Naida n’avait pas choisi le français, elle aurait étudié le journalisme. Cet atelier est donc un peu l’occasion de lier ses deux passions. Avec Miloš et Pierre-Olivier, elle a choisi l’environnement en suivant la trace d’une rivière qui coule aussi dans son village natal.
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Miloš étudie le français à l’Université de Banja Luka. Il parle aussi couramment anglais et s’intéresse aux sciences, à l’art et à la philosophie. De cette semaine, il retient : “Ce qu’on a fait était parfois amusant, parfois déroutant et parfois vraiment utile et éducatif.
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Carnet N°7

En Bosnie, deux ans d’injustice pour les proches de David

L’affaire David Dragičević commence le 18 mars 2018 à Banja Luka, capitale de la République serbe de Bosnie-Herzégovine. Ce matin-là, le père d’un étudiant de 21 ans constate que son fils n’est pas rentré. Après six jours de recherches, le corps du jeune homme réapparaît sans vie dans le lit d’un ruisseau, en plein centre-ville. Deux ans après les faits, la famille réclame toujours une enquête sur les circonstances très suspectes de sa mort.

Serge Hastom et Ema Sar

C’est l’histoire d’un jeune homme apparemment sans histoires et de ses proches qu’un deuil impossible épuise. David Dragičević étudiait l’informatique, “vivait pour la musique”, jouait au football. Il était le fils modèle d’une famille modeste des hauteurs de Banja Luka, la capitale de la République serbe de Bosnie-Herzégovine. Il avait 21 ans lorsque son corps a été retrouvé sans vie à l’embouchure d’un ruisseau en plein cœur de sa ville, après six jours de recherches.

À Banja Luka, son décès est à l’origine de l’un des plus intenses mouvements de contestation qui a traversé le pays ces dernières années. Durant des mois sur la place Krajina, le combat de ses proches qui réclamaient justice pour David (“Pravda za Davida”) a uni une grande partie de la société civile sans distinction communautaire. Une cohésion rare et significative pour la société bosnienne, durablement traumatisée par la récente guerre de Bosnie-Herzégovine (1992-1995) entre ses trois composantes ethniques. Le mouvement a troublé de façon exceptionnelle l’ordre de ce pays sclérosé par la corruption et les intérêts de pouvoir. 

Une première conférence de presse organisée par les services de police avait d’abord cherché à salir la réputation du jeune homme. À la suite d’une tournée des bars de la ville, drogué, David Dragičević aurait cambriolé une maison avant de tomber accidentellement du haut d’un pont. Après quatre mois de mobilisation et les prémices d’une contre-enquête menée par la famille, le parquet de Banja Luka reconnaît du bout des lèvres que “sa mort n’est pas accidentelle”. Malgré ce rétropédalage, la conclusion d’un possible homicide n’a débouché sur aucune investigation. 

Dans le même temps, la répression qui s’est abattue sur le mouvement Pravda za Davida a conduit plusieurs de ses membres devant le tribunal. À certains d’entre eux, il est simplement reproché d’avoir crié “justice” dans un lieu public. Ces poursuites sans bases juridiques font partie des discriminations et intimidations qu’un grand nombre de personnes impliquées dans le mouvement déclare avoir subi. 

Victime de pressions, arrêté plusieurs fois, inquiété par la justice, Davor Dragičević, le père de la victime, a lui-même dû s’exiler à Vienne il y a un an. D’autres parmi ses proches poursuivent le combat depuis Banja Luka, dans cette ville où leur détermination lutte contre l’oubli et la résignation. 

Voici leurs témoignages.

Sofija Grmuša, voisine et amie de la famille Dragičević

Sofija Grmuša était la voisine de la famille Dragičević. Ici, devant  la maison abandonnée de la famille de David. Photo : Serge Hastom

Je ne suis pas très bien. C’est un café de flics ici…” Sofija Grmuša fume clope sur clope depuis une demi-heure. Ses paupières se baissent et ses yeux balaient la salle à la fin de chaque phrase. À quelques mètres, deux hommes en uniforme sont attablés autour d’une rakija, l’eau-de-vie locale. “On ne pouvait pas plus mal choisir”, sourit-elle.

L’illustration créée par Sofija Grmuša est devenue l’un des emblèmes du mouvement Justice pour David. Illustration : Sofija Grmuša

La jeune femme a été la voisine des Dragičević pendant dix ans. “La dernière fois que j’ai vu David, c’était quelques semaines avant qu’il ne disparaisse. Il m’avait demandé de créer un logo pour sa page internet”. L’étudiant gagnait un peu d’argent de poche en réparant des ordinateurs ou en réalisant des dreadlocks pour des amis. Sur le logo qu’elle a terminé après sa mort, Sofija Grmuša a représenté ses dreadlocks mélangées à l’univers. “Derrière ce sont des galaxies, l’autre côté de la vie…” Sa gorge se serre. “Il avait seize ans sur la photo.”

Le portable de Sofija Grmusa regorge d’images du garçon disparu que son pouce balaie. « Il y a 40 000 photos et vidéos, le temps que je trouve…  » Son regard en accroche certaines, son esprit se perd et puis : « Voilà. »

Sur celle-ci, David tient une banderole avec d’autres jeunes hommes. « C’était en 2016. Il demandait justice pour deux autres jeunes, morts dans des circonstances suspectes » lâche-t-elle amère, « Maintenant c’est nous qui défilons pour lui« .

Sofija Grumsa porte ce message de justice sur le revers de ses vestes décorées de pin’s « Pravda za Davida » et sur le groupe Facebook du mouvement qu’elle alimente chaque jour. Elle habite toujours la même maison perchée au-dessus de la ville, à quelques mètres de celle abandonnée par Davor Dragičević en janvier 2019. Sur le parterre à côté de la porte : la photo de David, un cœur et un poing levé.

David Dragičević (deuxième depuis la gauche) manifeste après les morts non élucidées de Nikola Durovic, 21 ans et Jovan Arbutina, 19 ans, en avril 2016. Photo : anonyme

“Le meurtre de David a marqué la ville d’une empreinte indélébile. Depuis tout est noir et triste. Il n’y a rien qui me retient ici, juste le combat pour la justice.”

C’est le mémorial qui était installé sur la place Krajina où se déroulaient les manifestations. On a été obligé de le retirer. Même les cœurs dessinés sur la rive à l’endroit où le corps a été retrouvé ont été nettoyés” soupire-t-elle.

Traverser Banja Luka aux côtés de Sofija Grmuša, c’est sentir partout la présence du jeune homme et mesurer le poids de sa disparition pour ceux qui l’ont connu. “Le meurtre de David a marqué la ville d’une empreinte indélébile. Depuis tout est noir et triste. Il n’y a rien qui me retient ici, juste le combat pour la justice” explique-t-elle.

Emilija Zebić, meilleure amie de David Dragičević

Les quatre dreadlocks d’Emilija Zebić ont été faites par David Dragičević, son meilleur ami. L’une d’elle est formée d’un mélange de leurs cheveux. Photo : Serge Hastom

J’ai grandi avec David dans le même immeuble. Mon père et sa mère étaient à l’école primaire ensemble. Et nous, nous étions meilleurs amis”. Emilija Zebić en est à son troisième café et à sa cinquième cigarette. De larges cernes ceignent ses yeux clairs. “David était parti vivre deux ans à Laktaši (à une vingtaine de kilomètres de Banja Luka) mais quand il est revenu, c’était comme si on ne s’était jamais quitté. On se disait tout” raconte la serveuse de 22 ans, vive et spontanée. 

Si David Dragičević avait eu des soucis dans les mois qui ont précédé sa mort, c’est à elle qu’il aurait pu se confier. “S’il ne m’a rien dit à moi, il n’a rien dit à personne” affirme-t-elle, catégorique.

Et David ne lui a rien dit. Le soir de la disparition, les deux amis s’étaient entendus pour se retrouver peut-être au cours de la soirée. “On avait nos habitudes dans quelques bars : au Downtown tenu par l’oncle de David, au café Meta, à la Fabrique…” raconte Emilija. Des habitudes qui correspondent à l’itinéraire supposé du jeune homme la nuit du 17 au 18 mars 2018.

“S’il ne m’a rien dit à moi, il n’a rien dit à personne.”

“Đakac RIP” sur un banc du campus de l’université de Banja Luka. Đakac était le surnom de David. Photo : Serge Hastom

Finalement on ne s’est pas vus. David rentrait souvent assez tôt et moi je me suis couchée vers six heures du matin. À quinze heures le 18 mars, ma mère m’a réveillée. Deux amis de David étaient là.” Les deux amis espèrent trouver chez elle “Đakac”, le surnom de David. Il n’est pas rentré chez son père et celui-ci a lancé les recherches.

À 17 heures j’ai appelé la police pour demander s’il avait été arrêté. Un agent m’a dit que David était porté disparu » poursuit-elle. À ce moment-là elle ne pense à rien, elle n’a pas peur. “Je le cherche juste, anesthésiée.”

Les mois qui suivent sont d’autant plus difficiles qu’à la perte d’un “presque frère” s’ajoutent les tensions naissantes avec la police. “J’étais suivie par des flics, je me sentais épiée”. Cette terreur ne l’a pas quittée.

Au début de l’entretien, elle a machinalement déposé son téléphone dans une autre pièce. “On ne sait jamais” dit la jeune fille qui explique avoir changé quatre fois de numéros de téléphone en deux ans. “Les premiers mois, je laissais systématiquement le GPS de mon portable allumé pour qu’on puisse me retrouver”.

À l’une des quatre dreadlocks que David lui a tressées et qu’elle porte encore, son ami a mélangé ses cheveux aux siens. Elle fait sentir la différence de texture. “Les gens lui faisaient souvent des critiques sur ses dreads. Il répondait avec humour, sans se laisser faire. Il avait du caractère.” 

Ozren Perduv, ami de la famille, président du mouvement Pravda za Davida

Le mouvement Pravda za Davida se structure en parti politique. Ozren Perduv, ici devant le palais de la présidence de la République serbe de Bosnie-Herzégovine, en est le président. Photo : Serge Hastom

Nous déposons demain une plainte pour discrimination parce que les membres de Pravda za Davida n’ont pas le droit de se rendre sur la place Krajina et que c’est contraire à la liberté de circuler”. Lorsqu’il évoque l’affaire David Dragičević ce mardi 3 mars 2020, le regard et la voix d’Ozren Perduv se musclent. On croirait presque au portrait d’homme politique ambitieux que certains projettent sur lui. Il faut dire que depuis un peu plus de trois semaines, le trentenaire est à la tête d’un nouveau parti né de l’association Pravda za Davida.

Ça fait deux ans que nous nous battons pour qu’il y ait un jugement. Mais ici la justice est aux mains de la police et des politiques et il ne se passe rien” regrette Ozren Perduv. “On est obligé d’intégrer le système politique pour obtenir un procès. C’est notre seul objectif” poursuit-il.

Ce jour-là, le président de l’association Pravda za Davida vient d’être relaxé pour avoir crié “justice !” à la cathédrale du Christ-Sauveur de Banja Luka. Il est à quelques mètres du monument, sous les fenêtres du palais présidentiel de la République serbe de Bosnie-Herzégovine. Comme tous les soirs, il participe au rassemblement quotidien du mouvement.

Tous les soirs à 18h derrière la cathédrale du Christ Sauveur, une quarantaine de personnes se réunissent en silence pour demander la justice pour David. Photo : Serge Hastom

« Ça fait deux ans que nous nous battons pour qu’il y ait un jugement.« 

Deux ans après la mort de David Dragičević, ils sont une quarantaine à se rassembler ici chaque jour à 18h. “Pour la plupart d’entre nous, nous ne nous connaissions pas avant l’affaire. C’est David qui nous unit et autour de lui nous formons une grande famille” confie un homme du groupe. Une grande famille doublement orpheline depuis l’exil de Davor, père de David et meneur de la mobilisation, parti vivre en Autriche un an plus tôt.

Mes parents étaient amis avec ceux de David Dragičević, Davor et Suzana, explique Ozren Pedruv. Je me sentais le devoir de m’engager pour eux.” Pour les deux ans de la disparition du jeune homme, il voulait organiser un voyage en bus jusqu’à Vienne avec les membres du mouvement Pravda za Davida.

Le géant blond se distingue facilement dans la petite foule de personnes âgées qui l’entoure. Parmi elles Bosa Šipka, la grand-mère maternelle de David Dragičević, serre chaleureusement des mains. “Elle se rend ici tous les soirs” raconte Ozren Perduv. “Pour David et pour son mari de 93 ans qui n’en a plus la force”.

Bosa Šipka, grand-mère maternelle de David Dragičević

Bosa Šipka n’a pas pleuré depuis la mort de son petit-fils David, il y a deux ans. Photo : Serge Hastom

Bosa Šipka porte de larges lunettes de soleil noires qui dissimulent un regard pétillant et tendre. Des yeux qui ne laissent plus s’échapper de larmes depuis la mort de son petit-fils, il y a deux ans. “C’est à cause du traumatisme” explique-t-elle. Dans le documentaire « Child » réalisé par la sarajévienne Elma Kazadić, on devine ces larmes impossibles lorsqu’elle évoque les uštipci, ces beignets dont son petit-fils raffolait.

Depuis sa disparition, elle le voit partout. La veille au soir, elle a demandé à un garçon si elle pouvait toucher ses dreadlocks. “Je lui ai dit qu’il avait les mêmes que David. Il m’a répondu qu’on lui disait souvent ça mais qu’il ne savait pas qui était David” confie-t-elle. 

Pour beaucoup d’habitants de Banja Luka, les mois où des dizaines de milliers de personnes protestaient sur la place Krajina sont loin. “L’affaire Dragičević, c’est terminé” disent plusieurs étudiants pour qui les deux fonctionnaires de police postés tous les jours sur la place principale constituent la dernière trace du scandale judiciaire qui a bouleversé la ville.

La place Krajina (Banja Luka) le 5 octobre 2018. Cette nuit-là, la manifestation avait réuni autour de 40 000 personnes. Photo : Slobodan Vasković

La place Krajina le 10 mars 2020. Photo : Léo Durin

Les gens craignaient pour leur emploi et pour leur famille alors ils ont arrêté de se mobiliser. Certains ont reçu des menaces”, raconte Bosa Šipka qui refuse de dévoiler des noms. “Ils auraient des problèmes…” Elle préfère évoquer l’élan de solidarité qui a entouré les premiers mois de la mort de David, comme cette fleuriste qui refusait de lui faire payer les fleurs. Évoquer aussi tous les riens qui peuplent la mémoire de son petit-fils perdu : ses attentions, ses cadeaux, la complicité avec sa sœur Teodora, de huit ans sa cadette.

“Aujourd’hui, j’ai seulement envie que ça se termine. Même si la meurtrière était ma propre fille, j’ai besoin qu’on juge les coupables, que l’enquête aboutisse.”

Aujourd’hui, j’ai seulement envie que ça se termine. Même si la meurtrière était ma propre fille, j’ai besoin qu’on juge les coupables, que l’enquête aboutisse”, lâche-t-elle. Comme tout le monde en Bosnie-Herzégovine, elle a entendu les rumeurs qui entourent la mort de David. “Il était très doué en informatique. Il aurait trouvé des informations compromettantes sur des personnes importantes de l’État.

Ces rumeurs sont invérifiables. Aucune des personnes contactées ne possède d’information concrète sur le sujet. Si l’étudiant était effectivement inscrit à un double cursus d’informatique, aucun témoignage ou document n’atteste à ce jour que David Dragičević cherchait à hacker un quelconque site informatique.

Davor Dragičević, père de David

Davor Dragičević lutte depuis l’Autriche pour qu’une véritable enquête soit menée en Bosnie-Herzégovine. Photo : Sofija Grmuša

Tata lav : papa lion. Aux premiers mots que sa puissante mâchoire articule, le surnom de ce père digne et combatif prend tout son sens. Il a la même fossette que son fils, le même don de fédérer, le même charisme.

Nous étions très complices, on se parlait toute la journée par messages” raconte Davor Dragičević. À lui non plus, David ne s’est pas ouvert de quelconques soucis dans les jours qui ont précédé sa mort. “C’était un garçon tranquille, qui vivait pour la musique. Il n’avait pas d’histoires.

L’homme de 50 ans vit aujourd’hui à Vienne où il a déposé une demande d’asile. Depuis l’Autriche, il poursuit sa quête de la vérité avec Ifet Feraget, un avocat sarajévien révélé par l’affaire Memić, du nom d’un autre étudiant percuté par une voiture dans la capitale de la Fédération de Bosnie-Herzégovine et dont la mort n’a jamais été élucidée. La dizaine de morts non élucidées dans le pays ces dernières années est la conséquence “du crime organisé à l’intérieur du système judiciaire” selon l’avocat. “Aujourd’hui nous connaissons le nom des meurtriers de David et nous avons des preuves” affirme Davor Dragičević. “Nous ne réclamons qu’un procès pour tout dévoiler.

“Aujourd’hui nous connaissons les noms des meurtriers et nous avons des preuves. Nous ne réclamons qu’un procès pour tout dévoiler.”

La nuit de sa disparition, quelques heures avant qu’une caméra de surveillance n’enregistre ses dernières images dans une rue de Banja Luka, David Dragičević s’est arrêté au Downtown, le bar de son oncle Zoran. Le jeune homme vient d’avoir une altercation verbale avec Nikola, un garçon de son âge. Il aurait alors confié à son oncle : “S’il m’arrive quelque chose, c’est Filip le responsable”. À minuit quinze, il envoie un message similaire à un ami par Instagram. 

L’affaire met en cause des personnes au plus haut degré de la police et de l’État de la République serbe de Bosnie Herzégovine qui ont protégé ou commandité le meurtre” affirme Davor Dragičević. Le père refuse pourtant de dévoiler les preuves qu’il dit avoir en sa possession car selon lui, cela pourrait porter préjudice à la réouverture du procès.

Entre autres noms, il liste notamment plusieurs membres de la police de l’entité serbe et du ministère de l’intérieur qui auraient couvert les meurtriers de son fils.

Des noms qui feraient trembler jusqu’au procureur général de Banja Luka, Zelimir Lepir. « Lorsqu’on a obtenu la reconnaissance officielle que la mort de David n’était pas accidentelle, j’ai demandé au procureur de relancer une enquête judiciaire. Zelimir Lepir m’a répondu : est-ce que tu veux que le ministre me tue ? » raconte Ifet Feraget, l’avocat de Davor Dragicevic.

Davor Dragičević à la sortie du commissariat de Banja Luka après vingt-quatre heures de détention, le 26 décembre 2018. Photo : Sofija Grmuša

“Il n’y a plus rien à attendre du parquet régional de Banja Luka”

Depuis Vienne, le père de David multiplie les démarches avec son avocat pour monter le dossier de sa contre-enquête, dans l’espoir qu’un véritable procès se tienne un jour au niveau du parquet d’État. « Il n’y a plus rien à attendre du parquet régional de Banja Luka » soupire-t-il.

Mais le processus s’annonce complexe, les compétences pour ce genre d’affaires étant réservées aux juridictions régionales. Ces mêmes juridictions qui, deux ans après les faits, n’ont jamais pris la peine d’auditionner les proches les plus intimes du jeune homme. Ceux-là continuent à se battre contre le système judiciaire opaque de la République serbe de Bosnie-Herzégovine.

La première tombe de David Dragičević dans le cimetière de son quartier. Son corps repose aujourd’hui à Vienne où son père et sa sœur ont déménagé. Photo : Serge Hastom

Les auteurs

Serge étudie le journalisme à l’ESJ de Lille. Avant de venir à Banja Luka, il avait déjà entendu parler de l’affaire David. Avec sa coéquipière, il s’est investi dans une vaste enquête internationale sur “un scandale judiciaire sombre et loin d’être terminé”.

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Ema étudie le français à l’université de Sarajevo. Avec son coéquipier, elle a choisi un sujet sensible et toujours actuel, dont les recherches ont donné lieu à un reportage mené tambour battant et sans compter les heures de travail, pour un résultat retentissant.

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Carnet n°8

La difficile émancipation des jeunes

À Banja Luka, les jeunes adultes, notamment diplômés, peinent à s’émanciper de leurs parents. Si la situation économique instable et les faibles perspectives de carrière dans le pays ne les incitent pas à quitter le foyer familial, les valeurs liées à la famille jouent un second rôle non négligeable.

Marine Delatouche et Hana Hot

Les autrices

Marine a étudié le journalisme à Science Po Rennes. Avec sa coéquipière, elle a choisi un sujet plébiscité par les participants bosniens. “En évoquant l‘émancipation des jeunes envers leurs parents, je me suis confrontée à une réalité différente de la nôtre en France”.

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Hana étudie le français à Sarajevo. Elle a effectué un semestre d’échange en France. Après la semaine, elle a commenté : “Je viens de rentrer mais les étudiants de Paris me suivent encore, même en Bosnie. C’était une super expérience que j’ai envie de revivre.

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Carnet n°9

La Bosnie-Herzégovine face au dilemme du cannabis médical

Alors que la Croatie a ouvert il y a cinq ans le cannabis thérapeutique aux malades, la Bosnie-Herzégovine (BiH), sa proche voisine, peine à sauter le pas. Dans ce pays où la consommation de marijuana est fortement criminalisée, de nombreux patients choisissent de s’en procurer illégalement pour soulager leurs symptômes. Mais depuis quelques années, un mouvement de mobilisation se met en place pour presser le gouvernement de légiférer sur la question.

Agathe Harel, Irena Pejak et Veronika Trivunić

Je n’ai jamais été doué pour les rouler.” Dans son grand salon au mobilier moderne, Igor Kremenović fait frotter le fin papier entre ses doigts avant de porter le joint à ses lèvres. Il l’allume et se cale confortablement dans son canapé, les mains croisées sur sa chemise à carreaux. Résidant dans la ville de Banja Luka, en République serbe de Bosnie-Herzégovine, ce commercial de 32 ans consomme illégalement du cannabis depuis près de quatre ans. Pour lui, cette pratique s’est imposée comme le seul remède à sa maladie.

Depuis deux ans, Igor Kremenović milite pour que le cannabis thérapeutique soit légalisé en Bosnie-Herzégovine. (Photo : Agathe Harel)

« Au bout du dixième jour, j’ai commencé à penser au suicide, parce que les pilules que je prenais ne me faisaient plus d’effet ». (Photo : Agathe Harel)

 

Avant, Igor prenait des médicaments destinés aux personnes schizophrènes pour lutter contre son insomnie. (Photo : Agathe Harel)

Igor souffre d’insomnie chronique, un trouble qu’il qualifie d’”enfer” et dont les traitements traditionnels ne parviennent pas à le sortir. Sa maladie atteint un pic en 2014, où vingt jours se passent sans qu’il ne trouve le sommeil. “Au bout du dixième jour, j’ai commencé à penser au suicide, parce que les pilules que je prenais ne me faisaient plus d’effet.

Le jeune homme contacte alors un médecin, qui lui prescrit des médicaments destinés aux personnes schizophrènes. Des comprimés très forts qui ne lui permettent pas de récupérer correctement son manque de sommeil. “Ils te paralysent et te mettent dans un état de quasi-mort pendant quinze heures, raconte Igor. Avec ça, tu ne peux rien faire pendant les dix heures qui suivent. Tu ne peux pas conduire, ni formuler une phrase : tu es comme un cadavre.

Dans la confidence, son médecin lui conseille alors d’essayer le cannabis, sans pouvoir le lui prescrire. Lui qui déteste la cigarette n’envisage même pas la question. Sa première expérience avec le cannabis n’arrive que deux ans plus tard, en 2016, lorsqu’il demande à une amie de le laisser essayer. “J’ai tiré quatre ou cinq fois sur le joint. Au début, j’avais la tête qui tournait. Je suis allé me coucher et j’ai dormi normalement, sans interruption. Ça a été une révélation.

Un à dix ans d’emprisonnement

Igor milite aujourd’hui sur les réseaux sociaux pour informer les Bosniens des effets thérapeutiques de la marijuana. Pour lui, la méfiance des citoyens et des autorités à l’égard de cette plante découle d’un manque de connaissances. “Chez nous, personne ne veut en parler, explique-t-il. Les responsables politiques savent que c’est un sujet tabou et personne ne répondra à vos questions. Je suis une des rares personnes à avoir le courage d’en parler en public.

Et pour cause. Alors que la Croatie a légalisé, en 2015, la prescription de médicaments à base de cannabinoïdes aux personnes atteintes de maladies graves, la Bosnie-Herzégovine peine à trouver un accord, malgré plusieurs années de débat. Aujourd’hui, la législation qualifie le cannabis de drogue dure et soumet sa consommation, même dans un but médical, aux mêmes sanctions que les autres stupéfiants. La loi stipule que “toute personne qui produit, possède, vend ou met en vente, ou qui achète, conserve ou transporte […] sans autorisation une substance considérée comme de la drogue sera punie de un à dix ans d’emprisonnement.

Dans les faits, les consommateurs de marijuana s’exposent surtout à une amende élevée, dans un pays où le salaire moyen est équivalent à environ 350 euros par mois. “Si la police trouve du cannabis sur vous, la peine est toujours de 900 à 1500 BAM (environ 450 à 750 euros, NDLR), précise Igor. La quantité détenue n’a pas d’importance.” À titre de comparaison, un usager de cannabis en France s’expose, depuis 2018, à une amende forfaitaire de 200 euros.

Après des années de traitements inefficaces, Igor Kremenović s’est tourné vers le cannabis pour soulager ses insomnies chroniques. (Photo : Agathe Harel)

Sur les réseaux sociaux, Igor Kremenović expose sans crainte son expérience avec la marijuana pour informer sur ses effets thérapeutiques. (Capture d’écran de son compte Instagram qui compte 5000 followers)

Une mobilisation plurielle

Malgré les sanctions, beaucoup de malades bosniens prennent le risque de se procurer et de consommer du cannabis venu de l’étranger, sous forme d’herbe ou d’huile, sa déclinaison la plus forte. Ces dernières années, de nombreux experts et associations de patients ont élevé la voix pour demander aux responsables politiques une légalisation du cannabis thérapeutique, sans résultat.

Les bureaux de l’association Iskra, un local discret installé au coeur du quartier résidentiel de Nova Varoš. (Photo : Agathe Harel)

Suzana Kekić, présidente d’Iskra, défend la sortie du cannabis de la liste des substances illicites en Bosnie-Herzégovine, pour aider les patients du cancer à soulager leurs symptômes (Photo : Agathe Harel).

C’est le cas d’Iskra, l’association des femmes atteintes du cancer du sein, basée dans le quartier de Nova Varoš, au centre de Banja Luka. Depuis une quinzaine d’années, l’organisation, qui rassemble 300 membres, lutte pour la prévention et l’éducation face au cancer du sein, pour favoriser une détection précoce de la maladie.

En 2014, l’organisation a interpellé le gouvernement pour permettre aux malades du cancer, mais également aux personnes atteintes de sclérose en plaques, d’avoir accès à une alternative thérapeutique aux traitements lourds. “Nous avons découvert que le cannabis aide à diminuer les effets secondaires de la chimiothérapie et réduit la douleur des patients”, explique Suzana Kekić, présidente de l’association.

À l’issue de leur mobilisation, les membres d’Iskra avaient obtenu la promesse qu’un comité serait formé pour rédiger le projet de loi et l’adopter. “Cela fait six ans, et nous attendons toujours.

“Pour nous, le traitement par le cannabis signifie ralentir le cancer”

Dans le petit salon-cuisine des locaux d’Iskra, dans le centre de Banja Luka, Suzana Kekić tripote distraitement les montures de ses lunettes qui pendent à son cou. L’espace est petit et clair, chargé de plantes, de vases artisanaux, de tableaux colorés et d’un immense panier de fruits. Il y flotte une odeur douceâtre, mélange de parfum et de cigarette.

Assise jambes croisées, le dos droit, Suzana raconte d’un ton égal l’opération du sein gauche qu’elle a subie en 2004, après la découverte d’une tumeur maligne. “Seize ans ont passé et je suis toujours en vie. Je fais comme si je n’étais même pas tombée malade.

L’huile de cannabis, aucune des membres actuelles d’Iskra n’en utilise. Pour cela, il faut connaître les réseaux, et les risques d’interpellation sont trop élevés. C’est Azra Ikalović, l’ancienne présidente de l’association, décédée il y a deux ans des suites d’un cancer métastatique, qui a engagé cette lutte.

Azra a consommé quotidiennement de l’huile de cannabis pendant cinq ans, raconte Suzana. Elle a été la première à s’exprimer publiquement avec nous sur la légalisation du cannabis thérapeutique en République serbe de Bosnie-Herzégovine.”

L’histoire d’Azra Ikalović n’a en effet pas échappé aux médias de la région. Après quinze ans d’interventions lourdes, l’ancienne présidente de l’association s’est tournée vers l’huile de cannabis, le seul moyen, pour elle, de soulager les nombreux effets secondaires de ses traitements. Ce combat pour la légalisation de la marijuana à but médical, Iskra a continué de le mener après sa mort, en 2017.

Le traitement par le cannabis signifie, pour nous un moyen de ralentir les troubles du cancer, affirme Suzana. Cela veut dire qu’il améliore la vie, d’une certaine manière.

La plante n’est pas nouvelle”

Le cannabis a-t-il vraiment des vertus thérapeutiques sur les personnes atteintes de maladies graves ? Oui, selon la docteure Zdenka Gojković, cheffe du service d’oncologie au centre clinique universitaire de Banja Luka (UKC) et coordinatrice sur l’oncologie au ministère de la Santé en République serbe de BiH.

Des études indiquent que nous avons tous des récepteurs CBD 1 et 2 dans le corps, qui peuvent reconnaître le THC » (la principale molécule cannabinoïde présente dans le cannabis, NDLR), explique la docteure. Au cours de son évolution, la civilisation a presque toujours été en contact avec cette plante, elle est même considérée par plusieurs chercheurs comme la première que les hommes ont commencé à cultiver, aux débuts de l’agriculture. Cela explique l’existence de ces récepteurs, qui régulent certains phénomènes naturels dans notre corps.

Selon l’oncologue, la consommation de cannabis par les malades du cancer ne devrait pas être systématique mais peut aider à réduire les nausées et les vomissements causés par la chimiothérapie.

“Sur le marché noir, 10 millilitres d’huile de cannabis coûtent jusqu’à 500 euros”

Outre l’enjeu médical, la légalisation du cannabis thérapeutique en Bosnie-Herzégovine implique également des enjeux économiques majeurs. Pour Admir Čavalić, doctorant, analyste économique et directeur de la Multi Association qui promeut le libéralisme économique en BiH, l’interdiction stricte de la marijuana produit des conséquences sociales et économiques délétères pour le pays.

Selon l’économiste, le marché noir instaure en tant que monopole des prix d’achats en fonction du risque, ce qui rend ces prix sujets à de fortes variations. “Le cannabis est surestimé du fait qu’il est illégal de l’obtenir. À titre d’exemple, dix millilitres d’huile de cannabis vont coûter entre 600 et 1000 BAM (environ 300 à 500 euros) au consommateur. Les prix ne sont pas dictés par la qualité du produit, mais par les fournisseurs eux-mêmes.

Le centre hospitalier universitaire de Banja Luka (UKC). (Photo : Agathe Harel)

L’oncologue et ancienne députée Zdenka Gojković a été l’une des premières personnes dans le domaine médical à proposer la légalisation du cannabis pour les patients atteints de maladies graves en République serbe de BiH. Photo : Agathe Harel

Admir Čavalić l’affirme, la légalisation du cannabis thérapeutique permettrait, d’une part, d’améliorer la qualité du produit pour les consommateurs, et de l’autre, de mettre un terme au marché noir, géré par des organisations criminelles, qui donne lieu à d’autres activités illégales. “Pour toutes ces raisons, les personnes gravement malades sont généralement endettées pour financer leur propre thérapie au cannabis. Chaque jour, des personnes souffrent et paient parce que rien n’est fait à ce sujet.

Un blocage politique structurel

Alors comment expliquer l’inaction des pouvoirs publics ? Zdenka Gojković a été l’une des premières personnalité à soulever la question de la légalisation du cannabis médical. En 2014, alors qu’elle était députée du Parti socialiste à l’Assemblée nationale de l’entité serbe du pays, elle a soumis cette proposition au ministre de la Santé, qui a commandé au centre hospitalier de l’UKC la création d’un comité de réflexion pour émettre un avis sur la question.

Le sentiment était essentiellement positif”, explique Zdenka Gojković. La question est ensuite remontée au ministère des Affaires civiles de BiH, qui a formé un groupe d’une quinzaine de spécialistes des domaines de l’oncologie, de la pharmacie, de la psychiatrie et de la neurologie.

Le service oncologie de l’UKC, centre hospitalier universitaire de Banja Luka (Photo : Agathe Harel).

En 2017, la commission au niveau national se positionne elle aussi pour la légalisation du cannabis thérapeutique. Depuis, aucun projet de loi n’a été débattu au Conseil des ministres.

Pour Zdenka Gojković, ce blocage s’explique principalement par les spécificités structurelles de la Bosnie-Herzégovine, qui compliquent l’obtention d’un consensus. “Le simple fait que nous n’ayons pas eu de gouvernement pendant un an en BiH après les élections de 2018 explique très bien la complexité pour nous de légiférer sur des choses simples.” De leur côté, le ministère de la Santé de République serbe de BiH et le ministère national des Affaires civiles n’ont pas donné suite à nos demandes d’entretiens.

Igor Kremenović, lui, en est sûr : rien ne changera dans un futur proche. Se fournir en Bosnie-Herzégovine demeure un réel défi pour les patients, qui n’ont pas toujours les contacts nécessaires à leur disposition. “J’achète mon cannabis en Bosnie-Herzégovine, mais aussi dans d’autres pays. À chaque voyage, je dois en acheter en petite quantité pour pouvoir le cacher et passer la frontière. Mais bien sûr, je risque toujours d’aller en prison, même dans les autres pays où je m’en procure.

Les autrices

Agathe étudie le journalisme au Celsa. Elle et ses deux partenaires ont formé un trio soudé, joyeux et complémentaire. “Arrivée à Banja Luka avec quelques jours d’avance, j’ai pu découvrir à mon rythme ce pays, dont je ne connaissais que si peu de choses”.
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Irena étudie le français à Sarajevo. C’est elle qui a proposé un reportage sur le thème du cannabis. “Rien dans ce monde n’est simple, et travailler sur ce reportage ne fait pas exception. Car avec notre meilleure volonté, tout ne s’est pas passé comme on l’espérait”.
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Veronika étudie le français depuis un an à Banja Luka. Benjamine de l’équipe, elle a enrichi le groupe de sa bonne humeur. “Chaque fois que l’une de nous s’inquiétait, les deux autres étaient là pour la réconforter et lui répéter que tout irait bien”.
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Carnet n°10

L’UE pour les jeunes Bosniens : si proche, si loin

Il y a quatre ans, la Bosnie-Herzégovine a déposé sa candidature pour adhérer à l’Union européenne. Depuis, le pays est considéré comme un candidat potentiel et les négociations piétinent. De leur côté, les Bosniens sont mitigés. En République serbe, seulement un habitant sur deux est favorable à l’adhésion. Ils nous expliquent pourquoi.

Zoé Pinet et Svetislav Dragović

Les auteurs

Zoé a étudié à l’école W et prépare les concours de journalisme. Avec Sveto, elle a choisi de parler de l’adhésion à l’UE sous forme de BD. “Ça faisait longtemps que j’avais envie de mélanger le journalisme et le dessin et je trouve que le sujet s’y prêtait bien”.
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Sveto étudie le français à Banja Luka. Avec Zoé, il a interviewé une dizaine de jeunes pour comprendre l’image qu’ils ont de l’UE. “On a essayé de trouver des étudiants, des jeunes actifs et des expatriés qui vivent dans l’UE pour avoir différents point de vue”.
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