Présidentielle en Biélorussie : Loukachenko s’accroche au pouvoir

Les manifestants dénoncent des fraudes électorales

Mathieu Boch, Hanna Peters, Mikaël Cuchard

Présidentielle en Biélorussie : Loukachenko s’accroche au pouvoir

Les manifestants dénoncent des fraudes électorales

Mathieu Boch, Hanna Peters, Mikaël Cuchard

La Biélorussie, dirigée d’une main de fer par Alexandre Loukachenko depuis vingt-six ans, fait face à un mouvement de protestation inédit, emmené par un trio de femmes. À leur tête : la candidate Svetlana Tikhanovskaïa. Le dictateur n’avait vu venir le succès populaire rencontré par la jeune femme, qui est soutenue par des milliers de manifestants. À l’occasion de cette présidentielle qui pourrait constituer un tournant, ARTE Info dresse le bilan du règne de celui qu’on surnomme « le dernier dictateur d’Europe ».

La Biélorussie s'embrase après les résultats électoraux (ARTE Journal)

À peine victorieux, déjà contesté. Sans grande surprise, Alexandre Loukachenko a été réélu le 9 juillet avec un score des plus ordinaires en Biélorussie : 80,08% des voix, contre environ 10% des suffrages pour Svetlana Tikhanovskaïa. Les habitants sont rapidement descendus dans la rue pour protester contre ces résultats. Ils dénoncent des résultats truqués, tout comme la candidate, qui s’était indignée peu avant l’élection de « fraudes éhontées ». Le 10 août, elle ne s’est pas privée de contester le résultat du scrutin, appelant l’autocrate à quitter son trône : « Le pouvoir doit réfléchir à comment nous céder le pouvoir. Je me considère vainqueur de ces élections ».

Face à la colère des manifestants, la police biélorusse n’y est pas allée de main-morte. On estime que 3 000 d’entre eux ont été arrêtés dans la nuit. Les interventions des forces de l’ordre, auraient aussi fait plusieurs dizaines de blessés et un mort.

Pendant longtemps, l’opposition était peu audible en Biélorussie. Et pour cause : le président Alexandre Loukachenko l’étouffait dans l’œuf. En 2010 déjà, après l’élection présidentielle remportée par le dictateur, une manifestation contre le résultat du scrutin dans le centre de Minsk avait été brutalement réprimée, et la plupart des candidats d’opposition violemment arrêtés.

Rassemblement de l'opposition le 31 juillet à Minsk
Parrainer des prisonniers politiques biélorusses (ARTE Journal)

Mais cette toute-puissance est peut-être aussi sa faiblesse. Car à force de voir le président mettre l’opposition au pas, une partie de la population est passée de la résignation à l’indignation et Alexandre Loukachenko ne l’a pas vu venir. La crise du coronavirus semble en avoir été un des déclencheurs. Voir le chef de l’État minimiser l’épidémie et parader en clamant qu’il fallait se soigner en ingurgitant de la vodka pour combattre le virus a indigné les Biélorusses. Le président s’en est aussi pris au blogueur et opposant Sergueï Tikhanovski, placé en détention et remplacé par son épouse. Svetlana Tikhanovskaïa a fait alliance avec Veronika Tsepkalo, femme d’un opposant dont la candidature a été refusée et avec Maria Kolesnikova, directrice de campagne d’un autre aspirant candidat, placé derrière les barreaux. Elles sont soutenues par des manifestations d’une ampleur inégalée depuis dix ans au moins. Le 31 juillet, l’une d’entre elles a rassemblé au moins 63 000 personnes le 31 juillet à Minsk, selon l’organisation de défense des droits humains Vasnia.

Biélorussie : l'opposante qui veut faire tomber le dictateur

Il n'a jamais pensé qu'une femme pouvait être politiquement dangereuse pour lui, et elle n'a jamais pensé qu'elle se présenterait contre le président. Et pourtant, Svetlana Tikhanovskaja a désormais des ambitions démocratiques de taille pour son pays, la Biélorussie. Nouvelle entrante en politique, elle veut renverser celui qui dirige le pays depuis 26 ans, Alexandre Loukachenko.

Liberté de la presse, peine de mort, droits LGBT… Les droits humains sont peu respectés en Biélorussie. C’est la raison pour laquelle le dirigeant Loukachenko est souvent surnommé le « dernier dictateur d’Europe ». ARTE Info fait la liste des droits bafoués.

La paix sociale grâce au « socialisme de marché »

L’indétrônable président ne doit pas uniquement la stabilité de son régime à la politique répressive qu’il mène depuis un quart de siècle. Il la doit aussi à son « socialisme de marché ». Comprenez : un État qui a très peu privatisé, contrairement aux États de l’ex-URSS. Aujourd’hui encore, près de 80% des entreprises sont la propriété de l’État. Cette singularité économique a permis à cet autocrate de remplir deux objectifs : le plein emploi -un taux de chômage à 0,3% en 2019- et très peu d’inégalités sociales. L’éducation et les services de santé sont gratuits pour toute la population.
Pour Benno Zogg, chercheur à l’École polytechnique fédérale de Zurich, c’est ce qui fait tout le paradoxe de Loukachenko et de la Biélorussie : « la qualité de vie de la population est considérée comme plus agréable qu’en Russie. […] Le bien-être social est plus fort, les systèmes de santé et d’éducation sont gratuits. Et les deux fonctionnent bien. La corruption est moins répandue qu’en Russie et en Ukraine ». C’est d’ailleurs ce qui incite régulièrement Loukachenko à déclarer fièrement à son peuple : « Regardez de l’autre côté de la frontière, en Russie ou en Ukraine, vous préféreriez vivre là-bas ? C’est que vous n’aimez pas vraiment votre pays, où la stabilité et un certain bien-être existent depuis longtemps ». Dans cette dictature répressive, il fait finalement bon vivre.

Main de fer, gant de velours

Ces dernières années, Alexandre Loukachenko semble avoir enfilé des gants de velours. En 2015, il a libéré des prisonniers politiques. Même si les élections présidentielles et législatives de 2015 et 2016 ont été rigoureusement encadrées, il n’y a pas eu de violente répression et d’arrestation d’opposants. Enfin, autre fait notable dans le pays de Loukachenko : le président a accepté l’entrée au Parlement d’une poignée de députés de l’opposition.

Biélorussie : une dictature ordinaire

Depuis qu'il a pris les commandes en 1994, le président Loukachenko dirige sans concessions. Un documentaire de Manon Loizeau.

Peaufiner son image pour séduire l’Union européenne


Ces dernières années, Loukachenko a tenté, pendant un certain temps, de soigner son image en lâchant du lest, car il voulait rétablir des relations diplomatiques et économiques avec l’Union européenne. Avec une raison simple, selon le chercheur à l’École polytechnique fédérale de Zurich Benno Zogg, Loukachenko ne veut plus être à la solde de la Russie de Vladimir Poutine, qui exerce une pression énorme sur la Biélorussie. Le dictateur a récemment pris ses distances avec son puissant voisin et allié. Fin 2019, les deux pays n’ont pas réussi à s’entendre lors des discussions sur une union entre les deux pays. Puis, en juillet 2020, le président biélorusse a arrêté trente-trois Russes présents sur son territoire, qu’il accuse d’avoir un rôle dans le mouvement d’opposition et de vouloir organiser des « émeutes de masse » à l’approche de la présidentielle. Une décision qui ne passe évidemment pas auprès de Moscou, qui demande des explications et leur libération immédiate.

Deux événements ont poussé Loukachenko à vouloir sortir le pays de son isolement et de sa russo-dépendance : l’annexion de la Crimée par la Russie en mars 2014 et la guerre en Ukraine.

Loukachenko craint-il que le scénario ukrainien se répète dans son pays ? C‘est un risque pour Benno Zogg : « La Biélorussie est un pays dans lequel la Russie pourrait s’immiscer massivement dans la politique intérieure, jusqu’à une sorte d’invasion ou d’annexion. Ce pays, situé entre l’Ukraine, les États baltes, la Pologne et la Russie, a une importance stratégique réelle ».

Loukachenko fait tout pour garder sa neutralité dans le conflit ukrainien et s’est mué en médiateur entre l’Est et l’Ouest. C’est même dans la capitale biélorusse, Minsk, qu’un accord de cessez-le-feu entre la Russie et l’Ukraine a été ratifié en septembre 2014. Même si les combats continuent à l’est de l’Ukraine, le symbole est là : Loukachenko a fait de Minsk un lieu de négociation internationale.

Un an plus tard, des prisonniers politiques sont libérés dans le pays. C’est le début du dégel entre la Biélorussie et l’Ouest. En retour, l’Union européenne supprime en février 2016 une grande partie des sanctions financières et les interdictions de pénétrer sur le territoire de l’UE imposées à 170 citoyens biélorusses, dont Loukachenko lui-même. Le chef de l’État semble alors avoir réussi en partie son pari : peaufiner son image pour renforcer les liens diplomatiques et économiques avec l’Europe occidentale.

Mais la présidentielle de 2020 a contrarié ses ambitions européennes. Après l’annonce du résultat, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a demandé un décompte « exact » des voix et a déclaré que « le harcèlement et la répression violente des manifestants pacifiques n’ont pas leur place en Europe ». L’Allemagne, qui assure la présidence tournante de l’UE, a évoqué une possible reprise des sanctions contre le régime biélorusse. Svetalana Tikhanovskaïa a quant à elle tout bonnement appelé l’autocrate à quitter son trône : « Le pouvoir doit réfléchir à comment nous céder le pouvoir. Je me considère vainqueur de ces élections ».