Une affaire d’Etat ?

Chapitre 4

Une affaire d'Etat ?

Chapitre 4

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Deux enquêtes judiciaires sont ouvertes en France sur cette affaire qui dérange, où l’omerta voire l’intimidation sont de rigueur. Elles pourraient se diriger vers Anne Lauvergeon, patronne déchue d’Areva, qui garde le silence. Quel rôle a joué l’Elysée sous la présidence de Nicolas Sarkozy ? L’affaire va-t-elle se diriger vers l’Afrique du Sud, où des soupçons de corruption sont apparus ? L’affaire Uramin ne fait sans doute que commencer.

POUR ALLER PLUS LOIN

Depuis quelques mois, la justice semble décidée à se pencher sérieusement sur Areva, en particulier sur d’éventuels délits boursiers et sur le volet centrafricain de l’affaire Uramin. Où en sont les procédures, et qu’en est-il de la piste sud-africaine, qui pourrait expliquer les 3 milliards d’euros investis ? Eléments d’explication et dates clés des quinze années de l’aventure Areva.

Trois fronts judiciaires en France

Trois enquêtes judiciaires en lien avec l’acquisition d’Uramin par Areva sont menées en France par des magistrats financiers. La première vise des soupçons d’escroquerie et de corruption sur l’achat en lui-même, la deuxième des soupçons de faux bilans, la troisième vise des autres soupçons de corruption en Centrafrique.

Le dossier paraît énorme : il vise l’achat par une société publique (Areva) d’une société privée (Uramin) pour un coût total de près de trois milliards d’euros, sans que jamais cette acquisition minière débouche sur un commencement d’exploitation. De forts soupçons pèsent sur ce montage, qui n’aurait été – selon un scénario développé par des “lanceurs d’alerte” ou des accusateurs – qu’un prétexte pour financer de gigantesques opérations de corruption en Afrique du sud. Trois informations judiciaires sont ouvertes au pôle financier du tribunal de Paris, où sont instruits les principales affaires de « délinquance en col blanc » du pays.

1. L’achat d’Uramin en 2007

A l’issue de 15 mois d’enquête préliminaire sous son contrôle, le parquet national financier a ouvert fin mai 2015 une information judiciaire contre « X » pour « escroquerie, abus de biens sociaux, corruption d’agent public étranger ». Elle a été confiée aux trois juges d’instruction – spécialisés et indépendants par leur statut – Renaud Van Ruymbeke, Claire Thépaut et Charlotte Bilger.

Ils devront déterminer si l’acquisition d’Uramin par Areva à la bourse de Toronto en juillet 2007 est ou non une « escroquerie » et si elle a ou non donné lieu à des mouvements de fonds illicites (« abus de biens sociaux ») pour financer des opérations de « corruption d’agent public étranger » en Afrique du sud. La police financière, qui a remis un rapport au procureur national financier Elyane Houlette, semble avoir identifié déjà des circuits financiers quant à l’achat. Des demandes d’entraide à l’étranger devraient être lancées par les juges et l’affaire pourrait donc prendre une ampleur internationale.

2. Les éventuels délits boursiers

A l’issue de la même enquête préliminaire de police, une deuxième information judiciaire a été ouverte aussi contre « X » pour « présentation ou publication de comptes inexacts, diffusion d’informations fausses ou trompeuses, faux et usage de faux et abus de pouvoir ». Elle visera potentiellement Anne Lauvergeon et son équipe, soupçonnées d’avoir caché dans les comptes de la société et jusqu’en 2011 le désastre financier provoqué par l’opération Uramin. Cette procédure fait écho à un rapport de la Cour des comptes sur Areva, transmis au parquet en 2014.

Les Sages avaient relevé trois séries d’anomalies, concernant d’abord l’acquisition d’Uramin, les investissements de 1,2 milliard d’euros consécutifs à cette opération ensuite et, enfin, à propos de l’inscription au bilan financier d’Areva de la “facture” de cette affaire, une fois l’échec connu : la direction aurait tardé à provisionner le risque. Dès l’ouverture de l’enquête de police, des perquisitions ont été menées chez Anne Lauvergeon, patronne d’Areva de 2001 à 2011, et au siège de la société. Un million de fichiers informatiques a été saisi, selon une source judiciaire.

3. Le volet centrafricain

Une information judiciaire a été ouverte en avril 2015 à la suite d’une plainte de l’Etat de Centrafrique. Elle a été confiée aux juges Renaud Van Ruymbeke et Claire Thépaut. Les poursuites sont ouvertes pour “corruption, détournement de fonds publics, abus de confiance, faux”.

La plainte centrafricaine déposée en novembre 2014 vise François Bozizé (président de la Centrafrique de 2003 à 2013) et ses proches, accusés de s’être enrichis frauduleusement et d’avoir acquis des biens en France avec de l’argent détourné. Une partie de cet argent “noir” aurait été générée par des manœuvres autour la mine d’uranium de Bakouma, un des sites Uramin. Selon l’histoire présentée par l’avocat de la Centrafrique, Me William Bourdon, le président Bozizé aurait bloqué à Areva l’accès à la mine. Il y aurait eu intervention en 2008 de Patrick Balkany, député-maire UMP de Levallois-Perret en banlieue parisienne, et ami de trente ans de Nicolas Sarkozy, dans le cadre des discussions pour lever ce blocage.

L’accord finalement signé aurait prévu un paiement immédiat de dix millions d’euros pour l’Etat centrafricain et 50 millions d’euros d’avances payables de 2008 à 2012, outre une rémunération de 2% pour Bangui sur les éventuels bénéfices de la production minière. Cette transaction aurait été facilitée par un intermédiaire rémunéré, le Belge Georges Forrest. Outre cet accord officiel, la plainte accuse François Bozizé, Patrick Balkany et Georges Forrest d’avoir partagé une somme de 40 millions de dollars versée à titre occulte par Areva.

La police financière a travaillé trois mois sur ce dossier, sans qu’on sache exactement quels éléments elle a recueilli. Le travail est très complexe, puisqu’aucun élément matériel concret n’a été produit à l’appui des accusations de la Centrafrique, en dehors d’articles de presse et de quelques courriers officiels.

La saisine du juge Van Ruymbeke est importante car il conduit déjà une autre procédure où Patrick Balkany est mis en examen depuis 2013 pour “blanchiment de fraude fiscale et corruption”, en raison de la non-déclaration au fisc de biens immobiliers fastueux détenus aux Antilles et au Maroc notamment. Y est également poursuivi Georges Forrest, pour une supposée opération de corruption en Namibie a priori sans lien avec Areva, mais où il est déjà question d’un paiement de cinq millions de dollars à Patrick Balkany. L’immunité parlementaire de Patrick Balkany a été levée en avril par le bureau de l’Assemblée sur ce dossier, à la demande des juges, qui l’ont ensuite placé sous contrôle judiciaire avec interdiction de quitter la France.

Le juge Van Ruymbeke est aussi chargé d’une information judiciaire sur l’éventuel financement frauduleux de la campagne Sarkozy en 2012 par l’intermédiaire de la société de communication Bygmalion.

Les dates-clés d’Areva

3 septembre 2001 
Création du groupe Areva, issu du rapprochement de Cogema, Framatome et CEA-Industrie.

Février 2002 
Anne Lauvergeon devient membre du conseil pour l’investissement international, créé par la président sud-africain Thabo Mbeki. Dans ce conseil, siège notamment Sam Jonah, patron du groupe minier AngloGold Ashanti.

Mars 2006
Sam Jonah, déjà administrateur, devient le président du conseil d’administration d’Uramin.

Octobre 2006 
Sam Jonah propose à Anne Lauvergeon de racheter Uramin pour 470 millions de dollars, avant de retirer son offre.

Décembre 2006 
Uramin annonce sa cotation à la bourse de Toronto.

Mars 2007
Areva acquiert en bourse 5,5% du capital d’Uramin, société cotée à la bourse de Toronto.

15 juin 2007 

Areva annonce le lancement d’une OPA sur Uramin pour un coût de 2,5 milliards de dollars (1,8 milliard d’euros).

Novembre 2007 
Eskom, l’électricien sud-africain, lance un appel d’offres pour la construction de deux nouveaux réacteurs nucléaires, un projet dévoilé début 2007.

Février 2008 
Areva propose à l’Afrique du Sud de lui fournir non pas deux, mais douze EPR.

Fin 2010
Areva annonce le début de l’exploitation du site de Bakouma (deux ans après l’accord avec Bozizé), puis l’arrêt des travaux le 3 novembre 2011 (en raison de la chute des prix de l’uranium). Le site est pillé en juin 2012 et en septembre Areva annonce son départ du pays.

21 juin 2011
Luc Oursel est nommé président du directoire d’Areva, en remplacement d’Anne Lauvergeon dont le mandat arrivait à échéance.

12 décembre 2012
Areva annonce passer dans ses comptes 2011 une provision de 1,460 milliard d’euros sur sa participation dans Uramin. Cette provision s’ajoute à une première provision de 426 millions d’euros inscrite dans les comptes de 2010.

4 mars 2015
Areva annonce une perte nette de 4,8 milliards d’euros pour l’année 2014.

La piste sud-africaine

Une hypothèse, dépourvue à ce stade de preuves, est avancée pour expliquer l’investissement hasardeux de trois milliards d’euros d’Areva dans la société Uramin : la société française aurait tablé sur un mirifique contrat de constructions de centrales en Afrique du sud qui supposait de dégager du « cash » pour de gigantesques commissions.

Pourquoi Areva a-t-il payé 1,8 milliard d’euros et dépensé 1,2 milliard d’euros ensuite dans la société Uramin, alors qu’elle en valait sans doute beaucoup moins et n’a finalement jamais produit le moindre gramme d’uranium ? Pourquoi les mines n’ont-elles pas même été rendues exploitables à ce jour ? Le prix de 1,8 milliard d’euros acquitté en juillet 2007 semble très élevé puisqu’en octobre 2006, Uramin, immatriculée dans les Iles Vierges (un paradis fiscal) et cotée à la bourse de Toronto, valait cinq fois moins. En outre, alors que le prix fort a été payé, des questions seront posées tout au long de la période 2007-2011 sur le montant des réserves d’uranium dans les mines, le teneur en minerai, les techniques nécessaires pour exploiter les gisements, la rentabilité de leur exploitation, comme l’a relevé la Cour des comptes. Les investissements seront néanmoins réalisés sur les trois sites africains.

Le scénario d’un achat prétexte

Plusieurs sources soutiennent aujourd’hui l’hypothèse que l’achat d’Uramin au prix fort était un montage frauduleux destiné à financer des opérations de corruption du régime sud-africain de Thabo Mbeki, avec lequel Areva préparait le « marché du siècle » du nucléaire, un possible contrat à 100 milliard d’euros pour donner au pays une capacité énergétique suffisante. Premier successeur de Nelson Mandela à la tête de la « nation arc-en-ciel », membre comme du lui du parti ANC (African national congress), Thabo Mbeki a présidé l’Afrique du sud de 1999 à 2008.

Son passage au pouvoir a été marqué par de nombreuses accusations de corruption, notamment sur des ventes d’armes, sur lesquelles les procédures dans son pays ne sont pas terminées. Du reste, l’ancien président a lui-même admis quelques problèmes sur ce terrain en Afrique du sud. 

Son éviction et l’arrivée au pouvoir de son rival Jacob Zuma ont mis fin au rêve d’Areva, qui n’a jamais rien réalisé en Afrique du sud. Le soupçon d’une opération de corruption avortée du régime Mbeki est avancé par Marc Eichinger, un consultant et enquêteur privé qui a réalisé une enquête interne à partir de 2010 pour le compte d’Areva lorsque le dossier a commencé à susciter des interrogations. Anne Lauvergeon l’a poursuivi en diffamation, a perdu le procès avant de se désister ensuite de son appel. Cet homme qui se présente comme un lanceur d’alerte est aujourd’hui une des sources de l’enquête judiciaire. La thèse de la corruption sud-africaine a aussi été développée dans un roman policier, Radioactif, sorti en 2014 chez Belfond et écrit par Vincent Crouzet, qui se présente comme un spécialiste de l’Afrique et déclare avoir été en rapport avec des protagonistes de l’affaire, notamment le Pakistanais Saïfee Durbar, ancien conseiller du président centrafricain François Bozizé. Ce dernier, soupçonné de s’être lui-même enrichi dans l’opération, fait aussi partie des accusateurs d’Areva et des tenants de la thèse d’une vaste opération de corruption. La presse africaine, et notamment dès 2012 le grand quotidien sud-africain Mail and Guardian, s’est faite l’écho de longue date de ce scénario.

Thabo Mbeki et Anne Lauvergeon.

Plusieurs sources soutiennent aujourd’hui que l’achat d’Uramin au prix fort était un montage frauduleux destiné à financer des opérations de corruption du régime sud-africain de Thabo Mbeki, au pouvoir de 1999 à 2008.

Jacob Zuma

L’arrivée au pouvoir de Jacob Zuma, en 2009, a mis fin au rêve d’Areva.