Ceux qui dénoncent

Ceux qui dénoncent

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Un député français, l’ancien conseiller d’un chef d’Etat africain, un détective privé et lanceur d’alerte, un romancier agent-secret, dévoilent les dessous du rachat d’Uramin par Areva en 2007. Cette opération à trois milliards d’euros fait l’objet aujourd’hui de graves soupçons de corruption. Elle est en grande partie à l’origine du naufrage d’Areva, qui vient d’annoncer des pertes historiques.

Pour alleR plus loin

Vous trouverez ci-dessous des graphiques sur le fonctionnement du nucléaire civil, des éléments explicatifs sur le rôle d’Areva dans la filière et sur l’impasse financière dans laquelle elle se trouve, ainsi qu’une carte des sites africains d’Areva. A consulter aussi, deux encadrés sur le cauchemar de l’EPR et l’avenir de la filière nucléaire.

Areva dans une impasse financière

Comment cette situation s’est-elle produite ? Deux gros dossiers expliquent l’essentiel des difficultés : les aventures minières qui ont tourné au désastre, Uramin n’en étant que le cas le plus lourd, et le désastreux chantier de l’EPR en Finlande, qui, bien avant le chantier de l’EPR de Flamanville, a accumulé déboires, retards et explosion de la facture.

Mais le très grave accident nucléaire de Fukushima en mars 2011 a aussi fait très mal au groupe français. Jusqu’à cette date, Anne Lauvergeon, l’emblématique présidente du directoire d’Areva de 2001 à 2011, était persuadée, et avec elle toute la classe politique, que le nucléaire était en train de vivre un nouvel âge d’or. Les ventes d’EPR devaient se multiplier un peu partout sur la planète.

Pour préparer ces futurs marchés, Areva a multiplié les investissements dans toute la chaîne. Anne Lauvergeon souhaitait en effet contrôler tout le cycle du nucléaire, de l’extraction du minerai d’uranium jusqu’à son retraitement. Ces investissements sont aujourd’hui devenus inutiles, la plupart des pays intéressés par le nucléaire ayant abandonné leurs projets après Fukushima.

Areva doit maintenant faire face à des activités surdimensionnées pour leur activité réelle, à un gros endettement initié pour financer tous ces investissements non rentables, et à des caisses vides pour tout rembourser. La nouvelle direction de l’entreprise a annoncé la suppression de 6000 emplois dans le monde, dont 3 à 4 000 en France. Des négociations ont aussi lieu au plus haut sommet de l’Etat pour permettre à EDF de récupérer tout ou partie d’Areva NP, la division en charge de la conception et de la fabrication des réacteurs nucléaires.
Les discussions bloquent sur la valorisation d’Areva NP. Selon Les Echos, EDF proposerait quelque 2 milliards d’euros, alors que cette activité est inscrite pour 3 milliards dans les comptes d’Areva.

Est-ce que ce sera suffisant ? La question se pose, alors que le nouveau problème survenu sur l’EPR de Flamanville soulève des doutes sur la capacité d’Areva à livrer un réacteur en état de marche à EDF. Un incident qui pourrait être celui de trop et condamner définitivement l’entreprise.

Anne Lauvergeon

L’emblématique présidente du directoire d’Areva de 2001 à 2011.

Flamanville

Le nouveau problème survenu sur l’EPR de Flamanville soulève des doutes sur la capacité d’Areva à livrer un réacteur en état de marche à EDF.

Le cauchemar EPR

En Finlande, à Olkiluoto, pour l’électricien TVO. Il s’agit d’un contrat de construction clé en main d’une valeur de 3 milliards d’euros. Il a été conclu le 18 décembre 2003 et prévoyait une mise en service en 2009. Le cumul des provisions passées par Areva dans ses comptes sur ce contrat atteint, à fin 2014, 4 milliards d’euros. Soit une facture globale de 7 milliards d’euros. Areva a saisi une cour d’arbitrage internationale, estimant qu’une partie des surcoûts était due aux retards pris par TVO et l’autorité finlandaise de sûreté nucléaire pour valider les documents techniques. Par ailleurs, la cour des comptes estime que les provisions passées par Areva ne couvrent pas la totalité des coûts générés par ce chantier. La mise en service n’est pas prévue avant 2016.

A Flamanville (Manche) pour EDF, le contrat a été conclu en 2004, pour un coût alors évalué autour de 3 milliards. La construction n’a été autorisée qu’en 2007 pour une mise en service en 2012. Le chantier a été émaillé de nombreux incidents, Bouygues ayant beaucoup de mal à couler un béton correspondant aux normes de sécurité imposées au réacteur. Le chantier a donc accumulé des retards et des dépassements de coûts. Fin 2014, le coût s’élevait à 8,5 milliards d’euros et la mise en service était annoncée pour 2016. Depuis, Areva et EDF ont averti l’Autorité de sûreté nucléaire avoir constaté des fragilités sur certaines parties de la cuve (qui abrite le combustible nucléaire) fabriquées par Areva. Des tests complémentaires ont été demandés pour savoir si la cuve demeurait dans les limites de sûreté prévues. La durée de ces tests n’est pas connue. Areva et EDF ont annoncé poursuivre le chantier, mais si les résultats des tests confirment le risque de rupture de la cuve et donc d’accident grave, la cuve devra être remplacée, entraînant de nouveaux retards (de plusieurs années) et une augmentation significative du coût du réacteur, rendant quasiment impossible la finalisation du chantier.

En Chine, la centrale de Taishan pour l’électricien CGNPC. Le contrat, conclu en novembre 2007, porte sur la vente de deux EPR pour une valeur de 8 milliards d’euros (soit 4 milliards par réacteur). EDF a pris une participation de 30% dans la société, filiale à 70% de CGNPC, qui construit et exploite les réacteurs. La mise en service, prévue pour 2013, a été repoussée à 2016. Très peu d’informations filtrent sur ce chantier. Les deux EPR de Taishan pourraient être aussi concernées par le problème de qualité de l’acier de la cuve de Flamanville, Areva ayant réalisé une partie des cuves chinoises.

En Grande-Bretagne, la centrale de Hinkley pour EDF. En octobre 2013, EDF reçoit du gouvernement britannique un accord sur le prix d’achat de l’électricité par deux nouveaux EPR à construire à Hinkley Point, une des centrales nucléaires détenues par l’électricien français en Angleterre. Areva détient 10% du consortium chargé du projet, contrôlé à hauteur de 45 ou 50% par EDF (des partenaires chinois doivent acquérir le solde). Le projet est évalué, au total, à 16 milliards de livres (quelque 18,9 milliards d’euros), dont environ 8,2 milliard d’euros pour la construction de chaque réacteur. EDF n’a pas encore décidé s’il allait construire effectivement les réacteurs.

Le siège d'Areva, à Courbevoie.
EPR, qu'est-ce que c'est ?

EPR, pour European Pressurized Water.

L’EPR a été mis au point durant les années 1990 par Framatome et Siemens avec le concours d’EDF et des électriciens allemands. Framatome et Siemens ont constitué une filiale commune pour concevoir et commercialiser l’EPR, devenue filiale à 100% d’Areva en 2008, après la décision prise par Siemens de se retirer du nucléaire.

La technologie

C’est un réacteur à eau pressurisée, comme les réacteurs en service en France depuis les années 1970. Trois différences majeures :

– La puissance : l’EPR a une puissance affichée de 1600 MW, contre de 900 à 1450 MW pour les réacteurs en service,

– La sûreté : l’EPR bénéficie de circuits de sûreté redondants et d’un récupérateur de corium (nom donné au cœur nucléaire en cas d’accident entraînant une fusion du combustible) pour minimiser les risques d’accident.

– La durée de vie : l’EPR doit pouvoir fonctionner pendant soixante ans, contre une durée maximum de quarante ans pour les réacteurs en service.

Coût de construction annoncé par Areva (successeur de Framatome) lors de la commercialisation de l’EPR au début des années 2000 : 3 milliards d’euros (par comparaison le coût moyen de construction des cinquante-huit réacteurs en activité en France peut être évalué autour de 1,5 milliard d’euro par réacteur).

L’avenir de la filière nucléaire et la transition énergétique

La France fait face à de lourds problèmes économiques et technologiques pour garantir la sécurité d’un parc nucléaire vieillissant et engager la transition énergétique.

Le « grand carénage »

EDF, n’ayant pas les moyens de remplacer ces 30 réacteurs en fin de vie, prévoit d’allonger leur durée de vie jusqu’à 60 ans. Pour cela, l’électricien a prévu un grand programme de modernisation, baptisé grand carénage, évalué à 55 milliards d’euros d’ici à 2028. Un montant qui prend en compte une partie des dépenses Post-Fukushima pour améliorer la sûreté des installations en cas d’accidents naturels (tremblement de terre, inondation) imposée par l’Autorité de sûreté nucléaire.
Position de l’Autorité de sûreté nucléaire, qui peut à tout moment arrêter le fonctionnement d’un réacteur en cas de danger pour la sûreté :

– Le dossier est à l’instruction sur les conditions générales à mettre en œuvre pour prolonger de 10 ans la durée de vie des réacteurs, mais chaque réacteur se verra prolonger ou non en fonction des résultats des examens réalisés lors la quatrième visite décennale (chaque réacteur subit d’un examen approfondi tous les 10 ans à l’issue duquel l’ASN autorise ou non la poursuite de l’exploitation).

– L’ASN estime que le grand carénage proposé par EDF est indépendant des travaux qu’elle pourrait estimer nécessaires pour autoriser la poursuite d’activité d’un réacteur. La facture finale pour EDF pourrait donc être supérieure aux 55 milliards.

Auditionnés par la commission d’enquête sur les coûts du nucléaires de l’Assemblée nationale (le rapport a été publié en juin 2014), deux physiciens nucléaires de renom, Monique et Raymond Sené, ont mis en garde contre une prolongation de la durée de vie des réacteurs en activité, en expliquant que personne ne savait comment l’acier des cuves allait réagir et alors que des problèmes significatifs concernent déjà une quinzaine de réacteurs.