A la recherche de l’homme invisible 1/2

A la recherche de l’homme invisible 1/2

Un fantôme est au cœur de l’énigme qui torture le nucléaire français. Le financier canadien Stephen Dattels avait créé Uramin en achetant, pour une bouchée de pain, des gisements africains d’uranium, revendus 1,8 milliard d’euros en 2007 au géant français Areva. Près d’une décennie plus tard, les mines sont en friche et aucun gramme d’uranium n’en est jamais sorti. En quasi-faillite, la société Areva est en cours de démembrement. Trois juges d’instruction enquêtent sur le mystère Uramin et l’ex-patronne d’Areva, Anne Lauvergeon, est tombée dans leurs filets avec son mari Olivier Fric, tous deux mis en examen. Stephen Dattels, lui, se cache. Sur internet, il a fait effacer toutes ses traces, jusqu’aux images de son visage.

ARTE est parti sur les traces de cet homme invisible et de l’honneur perdu du nucléaire français.

Résumé des épisodes précédents :

En achetant en 2007 Uramin, Areva pensait boucler l’affaire du siècle. Pour sécuriser ses approvisionnements en uranium grâce à trois sites miniers en Afrique, le géant français du nucléaire a déboursé sans ciller 1,8 milliard de dollars, puis déboursé 1,2 milliard de plus pour les faire fonctionner. Le hic, c’est que pratiquement, aucun minerai n’en est jamais sorti. Plombant les comptes d’Areva, le scandale a coûté son poste à sa PDG Anne Lauvergeon, précipité le groupe au bord du gouffre et mobilise aujourd’hui trois juges d’instruction. « Atomic Anne » a été mise en examen le 13 mai pour « diffusion de fausses informations, publication de comptes inexacts ». Son conjoint, Olivier Fric l’est quant à lui pour délit d’initié et blanchiment. Mais on ne parle guère du vendeur d’Uramin, Stephen R. Dattels, qui d’évidence, a réalisé une excellente affaire.

VOIR L’ÉPISODE 5

La nouvelle direction d’Areva continue de pratiquer l’omerta sur l’affaire Uramin. La justice en revanche a mis en examen Anne Lauvergeon ainsi que son mari Olivier Fric. Mais un homme continue de passer sous tous les radars, Stephen Dattels, l’homme qui a vendu les mines d’Uranium à Areva.

Pour aller plus loin 

Qui est Stephen Dattels ? Où en l’enquête judiciaire ? Vous trouverez ici un rappel de l’histoire d’Uramin et un portrait de « l’homme invisible ». ARTE fait aussi le point sur les trois informations judiciaires en cours et sur la défense adoptée par Anne Lauvergeon. 

Uramin, une si courte histoire

L’histoire d’Uramin, et de sa cession à Areva a été racontée dans un livre : « A Team Enriched. How to build a junior uranium mining company » écrit par le Dr Lestyn Adams et André Morall et publié en 2008 par Brandmining (une société d’André Morall). Le livre est préfacé par Stephen Dattels. Il est aujourd’hui introuvable et ses auteurs refusent d’en parler.

Créé en août 2004, Uramin a été acquis par Areva à l’issue d’une OPA lancée en juin 2007. Mais d’après ce que raconte les auteurs du livre « A Team Enriched », écrit à la demande des fondateurs et actionnaires de la société minière, les relations entre les deux sociétés ont commencé dès octobre 2005.

A l’origine de l’histoire : la rencontre Lungan / Dattels
Tout commence donc en août 2004 par la création d’une société, baptisée Beranjou, par Adrian Lungan, un géologue australien. Son idée est toute simple : alors que le marché nucléaire semble redémarrer, il estime qu’il y a de l’argent à se faire en prospectant de nouveaux gisements d’uranium.
Mais Lungan ne dispose d’aucune ressource financière. Il va donc d’abord chercher le soutien d’un financier. En décembre 2004, il rencontre Stephen Dattels, un financier canadien actif dans l’industrie minière un peu partout dans le monde. En février 2005, Dattels crée à son tour une société, baptisée Uranco, et rachète, un mois plus tard, Beranjou pour 300 000 dollars. Lungan devient aussi actionnaire d’Uranco.

Comment la société Uranco est devenue Uramin
La répartition des rôles entre les deux partenaires est claire : à Dattels la recherche de nouveaux soutiens financiers pour développer les moyens de la nouvelle société, à Lungan la recherche et l’acquisition de droits miniers en Afrique. Dès juillet 2005, Uranco met ainsi la main sur les droits miniers du site de Trekkopje, en Namibie. Puis la société s’associe au groupe sud-africain de Matiki Chikala, un homme d’affaires proche de l’ANC, pour pouvoir récupérer les droits miniers de Ryst Kuil.

Pendant ce temps, Stephen Dattels ouvre le capital d’Uranco à ses copains. Jim Mellon, alors poursuivi par la justice sud-coréenne, et la société Galahad, appartenant à Ian Watson et Jim Slater, deviennent ainsi actionnaires. En septembre 2005, Uranco devient Uramin. En novembre 2005, Uramin nomme à la présidence de son conseil d’administration l’homme d’affaires ghanéen Sam Jonah, un proche de Tabo Mbeki, le président sud-africain.

Areva / Uramin, les premiers contacts
En octobre 2005, Stephen Dattels se rend à Paris, au siège d’Areva, pour présenter sa junior minière aux dirigeants du groupe nucléaire. Les relations entre les deux ne cesseront plus. Selon les auteurs du livre, plusieurs réunions se tiendront durant le premier semestre 2006 et à l’automne pour déboucher, le 27 octobre 2006, sur la conclusion d’un accord secret permettant à Areva d’auditer Uramin (processus de due diligence). Dans la foulée, Areva, après un processus de validation de six mois, embauche le banquier belge Daniel Wouters pour s’occuper de ses acquisitions dans les mines.

En parallèle, Uramin prépare son introduction en bourse, qui devient effective sur le marché londonien à hauts risques AIM en avril 2006. Puis la société se fait aussi coter à Toronto sur le TSE fin 2006. A aucun moment, Uramin n’informe le marché de ses contacts avancés avec Areva. En revanche, en mai 2006, Uramin annonce avoir acquis 90 % des droits miniers du gisement de Bakouma en République de Centrafrique.

Le rachat d’Uramin par Areva
En mars 2007, Uramin vend des actions à un groupe d’investisseurs, dont Areva qui acquiert ainsi 5 %. L’information fuite quelques jours plus tard dans le Financial Times. Après plusieurs réunions durant le printemps, Areva et Uramin se mettent d’accord sur les conditions de l’OPA au cours d’un séminaire de deux jours en juin. Le 18 juin 2007, le conseil d’administration d’Uramin annonce qu’il a accepté une OPA lancée par Areva qui valorise la société à 2,5 milliards de dollars (soit 1,8 milliard d’euros).

L’affaire Areva / Uramin en un coup d’œil


Trois milliards d’euros
: c’est l’argent dépensé en 2007-2010 dans des mines d’uranium en Afrique par le géant nucléaire français Areva, contrôlé par l’État (1,8 milliard pour l’achat de la société canadienne qui en détenait les droits d’exploitation, Uramin, puis 1,2 milliard de travaux). Aucun caillou n’est jamais sorti de ces mines.

Trois enquêtes judiciaires sont actuellement conduites à Paris pour tirer au clair l’affaire Uramin. La première vise à déterminer si l’achat était ou non une escroquerie et a ou non donné lieu à des paiements de corruption. La seconde vise à éclaircir les accusations de dissimulation comptable portées contre Anne Lauvergeon. La troisième porte sur un sous-épisode en Centrafrique où Areva est soupçonnée d’avoir payé frauduleusement des dizaines de millions d’euros à diverses personnalités pour accéder à sa mine.

« Atomic Anne », son mari Olivier Fric et les autres. Anne Lauvergeon a été mise en examen le 13 mai pour « présentation de comptes inexacts » et « diffusion de fausses informations aux marchés ». Son mari Olivier Fric était déjà mis en examen pour « délit d’initié et blanchiment », ainsi que son associé, pour des gains suspects en marge du « deal ». Les magistrats s’intéressent à une série d’autres personnalités intervenues dans la transaction.

Stephen Dattels, le financier canadien qui a créé puis revendu Uramin, est l’homme-mystère de l’opération. A-t-il seulement fait une affaire mirifique ? Fut-il le pivot d’une escroquerie et d’une gigantesque opération de corruption ? Les juges s’interrogent, tandis que cet homme d’affaires au passé trouble efface ses traces sur internet et vit dans le secret.

Le possible crépuscule du nucléaire. Areva a été plombée par l’affaire Uramin suivie du fiasco du réacteur nouvelle génération EPR. Sa construction, qui consume des milliards d’euros, est toujours enlisée en Finlande et dans la Manche. Areva, fondée en 2001 par Anne Lauvergeon pour intégrer toute la filière nucléaire du combustible au retraitement, a dû être démembrée par l’État. Ce dernier l’a contrainte à céder à EDF sa principale activité, la construction des réacteurs. Le rêve d’un triomphe planétaire de l’atome français s’écroule. EDF croule sous l’endettement et fait face à un mur d’investissements imposés pour prolonger la vie des 58 réacteurs français : jusqu’à 100 milliards d’euros selon la Cour des comptes. Infranchissable ?

Bakouma en République de Centrafrique

Stephen Dattels, l’homme invisible

Le financier canadien, fondateur d’Uramin, est un homme très discret. Aucune photo publique n’existe et son entourage refuse de parler de lui.

A quoi ressemble Stephen Dattels ? Est-il grand, petit, maigre, gros, souriant, barbu, chauve ? Porte-t-il des lunettes et le costume-cravate couleur muraille typique des hommes d’affaires ? Est-il amical ou d’une froideur digne d’un Gordon Gekko, le personnage de financier glacial incarné par Michael Douglas dans « Wall Street » ? Impossible de le savoir. Malgré les nombreux appels téléphoniques passés à son entourage et à des personnes qui l’ont croisé (comme Daniel Wouters, l’ex responsable d’Areva qui négocia le rachat d’Uramin), personne n’a souhaité répondre à nos questions.

Dattels, un businessman sans visage
Né en 1947, ce financier canadien, par qui le scandale Uramin est arrivé, a des allures d’homme invisible. Il est impossible d’y trouver sa photo, alors qu’il est richissime. Tout juste a-t-on pu dénicher un cliché de son épouse Jennifer, pris lors d’une œuvre de charité. Comment expliquer une telle discrétion de la part d’un homme d’affaires qui revendique pourtant trois hauts faits d’armes dans l’industrie minière : la vente d’Uramin à Areva pour 1,8 milliards de dollars, la création puis la vente du groupe minier Oriel pour 1 milliard et la cession à la Chine d’un autre gisement d’uranium de Namibie pour 1,5 milliard ?

N’importe quel « businessman » avec un tel pedigree ferait la une des magazines du monde entier et, passerait, comme le milliardaire américain Warren Buffet, pour un gourou. Pas Stephen Dattels. Un peu comme si Uramin et ses autres deals avaient tous un petit côté sulfureux, un coin d’ombre à préserver qu’un trop fort éclairage de la presse pourrait dangereusement dévoiler. Comme si Stephen Dattels avait quelque chose à cacher. A moins que ses « maîtres » en affaires ne lui aient inculqué les règles d’un autre monde.

Barrick Gold, son premier fait d’armes dans le business
Diplôme de droit en poche et après quelques années passées dans une société canadienne de consulting, Stephen Dattels a véritablement fait ses classes et appris le « business » chez Barrick Gold, jusqu’à en devenir le vice-président en charge des finances. C’était entre 1982 et 1987. Dans sa biographie officielle, consultable sur son propre site, Stephen Dattels évoque son étape Barrick Gold uniquement sous l’angle boursier : il aurait ainsi multiplié par dix la valeur de l’entreprise. Il ne dit évidemment pas un mot de l’autre visage de cette société sulfureuse.

Barrick Gold, société minière spécialisée dans l’or, a été créée au milieu des années 70 par le plus célèbres des intermédiaires et trafiquants d’armes saoudiens, Adnan Kashoggi, en partenariat avec ses amis de la CIA, comme George Bush Sr. Il y aussi dans son environnement Ted Shakley, légendaire patron des opérations secrètes des services américains. Cette société sera indirectement impliquée, au moment même où Stephen Dattels s’occupe des finances, dans “l’Irangate”, l’un des plus grands scandales des années Reagan. Rien ne dit cependant que Dattels y ait été impliqué à titre personnel, son nom n’ayant jamais été cité. 

Ayant appris son métier dans un contexte si particulier, Stephen Dattels continue peut-être d’appliquer les règles de ce monde de l’ombre. A commencer par la principale : ne jamais laisser de traces.

Après son départ de Barrick Gold, Stephen Dattels décide de voler de ses propres ailes. Sans trop de succès. S’il vend, pour 130 millions de dollars canadiens, une mine d’or au groupe Ashanti, dirigé alors par Samuel Jonah (le futur président du conseil d’administration d’Uramin), en 1996, ses autres affaires ne se portent pas très bien. Elles l’obligent à quitter le Canada à la fin des années 1990 pour s’installer à Londres.

Java Gold & Weda Bay, deux sociétés douteuses
Avant de casser la tirelire d’Areva, Stephen Dattels avait déjà une affaire douteuse à son passif, Java Gold. Co-fondateur et coactionnaire de cette supposée société minière inscrite sur le marché boursier de Toronto, Stephen Dattels quitta la société juste avant que les autorités boursières locales ne finissent par démonter l’arnaque, qui reposait sur de fausses déclarations. Rattrapé par la justice, son partenaire décéda avant de pouvoir être jugé. Stephen Dattels ne fut apparemment jamais inquiété.

Ce n’est que fin 2005 que Stephen Dattels commence à faire parler de lui. Via sa banque d’affaires, Regent Merchant Bancorp, il organise la vente d’une société minière indonésienne, Weda Bay, à… Eramet. Le spécialiste français du nickel est alors une filiale d’Areva, qui en partage le contrôle avec le groupe familial auvergnat Aubert & Duval. Weda Bay, localisé sur une île perdue de l’archipel indonésien, est supposé être un gisement de classe mondiale.

Eramet, qui vient de se voir retirer le permis d’exploitation du dernier gisement de nickel recensé en Nouvelle-Calédonie, a un besoin urgent de reconstituer ses réserves minières.

Pour 275 millions de dollars, Eramet acquiert donc Weda Bay en mars 2006. Deux des principaux bénéficiaires de l’opération sont Stephen Dattels et Jim Mellon, l’un de ses principaux associés, devenu l’un des principaux actionnaires de Weda Bay quelques semaines avant sa cession à Eramet.

Un an plus tard, Jacques Bacardats, qui dirige le producteur de nickel et a acquis Weda Bay, est brutalement démis de ses fonctions et le conseil d’administration nomme à sa place un proche d’Anne Lauvergeon. Dix ans plus tard, pas un gramme de nickel n’a été produit à Weda Bay, dont la mise en exploitation n’a jamais véritablement démarrée. Des analogies troublantes avec l’affaire Uramin.

La fortune de Stephen Dattels
Seize mois plus tard, Stephen Dattels, toujours en compagnie de Jim Mellon, touche, à priori, le jackpot en vendant Uramin à Areva pour 2,5 milliards de dollars (1,8 milliard d’euros). Mais si Dattels a été, de bout en bout, l’architecte de l’opération, son gain réel paraît bien modeste. Dans une interview à un journal anglais, Jim Mellon affirma qu’il s’était partagé avec son ami Dattels quelque 130 millions de dollars.

En 2009, le Sunday Times estimait ainsi la fortune de Stephen Dattels à … 52 millions de livres (environ 62,5 millions d’euros). Un montant qui peut paraître bien modeste.
Les relations entre Stephen Dattels et Areva ne s’arrêtent pas avec la conclusion du deal Uramin. Une troisième opération va encore réunir le géant de l’atome et le très discret financier canadien : en 2009, Areva récupère la participation détenue par Dattels dans Marenica Energy, une société australienne d’exploration spécialisée là-encore dans l’uranium. Sans plus de succès qu’avec Uramin.

Si Stephen Dattels fait avancer son petit business avec ses amis tricolores, il n’oublie jamais longtemps la maison-mère américaine. En juin 2009, il donne officiellement à la fondation Clinton deux millions d’actions de Polo Resources, une autre de ses sociétés holding. Valeur : environ 40.000 dollars. Cette mesure sera annoncée dans un communiqué.

Coïncidence ou pas, quelques semaines plus tard, selon des documents publiés par Wikileaks, l’ambassadeur américain au Bangladesh intervient auprès du gouvernement local pour le convaincre de délivrer un permis d’exploitation d’une mine à une société où Polo Resources a des intérêts. Hillary Clinton est alors secrétaire d’Etat, ministre des Affaires étrangères. L’histoire a été relatée par le journaliste américain Peter Schweizer dans son livre « Clinton Cash ».

Les années florissantes de Stephen Dattels
La fin de la décennie 2000 est décidément florissante pour Stephen Dattels. Après son coup de maître avec Uramin, l’homme d’affaires s’associe a un milliardaire russe, Sergey Kurzin, et crée le groupe minier Oriel qu’il revend en 2008 au groupe Mechel Steel pour 1,5 milliard de dollars. Dattels, qui détenait près de 10 % d’Oriel, a donc dû encaisser un joli pactole. Quasiment au même moment, il devient aussi actionnaire d’un nouveau gisement d’Uranium en Namibie, Extract Resources (Rosing South). Mais c’est à un groupe chinois public que Stephen Dattels revend le permis d’exploitation pour 2,2 milliards (dettes comprises).

Après trois si belles opérations, Stephen Dattels, fortune faite aurait pu se retirer des affaires. Il a cependant continué de monter de nouveaux coups, mais la chance semble l‘avoir quitté.

La société Kuala Limited, cotée sur le marché à hauts risques londonien AIM, était supposée investir dans les mines et l’énergie en Asie. Après quelques années d’existence, elle est opportunément rebaptisée FastForward, dont l’objet est, maintenant, d’investir dans les … biotechnologies. La communication a été reprise en main par Jim Mellon, devenu l’un des principaux actionnaires : il promet urbi et orbi d’en faire la nouvelle martingale du monde des affaires, en vain jusqu’à présent.

Du business à la philanthropie
Stephen Dattels se pique aussi de philanthropie. Il a une fondation au Canada qui s’occupe d’environnement. Le financier a aussi offert en 2012 plus de 1,5 million de dollars à une université canadienne pour qu’elle développe sa formation de droit des affaires appliqué au secteur minier.

Malgré toutes ses bonnes ou mauvaises affaires, Stephen Dattels demeure un inconnu dans son propre pays. Alain Deneault, auteur de plusieurs livres sur les scandales miniers au Canada (voir son interview), avoue ainsi ne pas le connaître, de même que la sénatrice canadienne Céline Hervieux-Payette qui a pourtant enquêté sur l’affaire Uramin. Auditionné dans le cadre des instructions judiciaires ouvertes sur le dossier Areva – Uramin, Stephen Dattels pourra-t-il encore longtemps préserver son anonymat ?

Nous avons cherché, en vain, à joindre Stephen Dattels par divers moyens. Notamment en rencontrant, à Londres, Guy Miller (du cabinet Peterhouse Corporate Finance) qui gère la communication financière de FastForward, l’une des sociétés de l’homme d’affaires canadien. Guy Miller nous a promis d’informer Stephen Dattels de notre enquête et de lui transmettre nos coordonnées.

Qui est Stephen Dattels, l'homme au cœur de l'affaire Uramin ?

Stephen Dattels a appris le « bizness » chez Barrick Gold dans les années 1980.

Le site officiel de Stephen Dattels
L'homme d'affaires saoudien, Adnan Khashoggi, à propos de "l'Irangate"
Capture du site d'Eramet

Page du site d’Eramet présentant le projet d’exploitation de nickel à Weda Bay.

La défense d’Anne Lauvergeon

Depuis que le scandale Uramin a éclaté en décembre 2011, Anne Lauvergeon n’a pas dévié de sa ligne de défense. Explications.

Si Anne Lauvergeon a une qualité, c’est bien la constance. Depuis l’annonce surprise faite le 12 décembre 2011 par Areva d’une provision pour dépréciation d’un montant de 1,5 milliard d’euros concernant Uramin (acquis en 2007), l’ex-patronne du groupe nucléaire n’a jamais varié sa ligne de défense. Dès janvier 2012, au cours d’une conférence de presse organisée par son amie Anne Meaux, en présence de son avocat maître Jean-Pierre Versini-Campinchi et de son mari Olivier Fric, Anne Lauvergeon a livré sa vérité sur l’affaire Uramin.

Sa défense repose sur plusieurs éléments : la stratégie mise en œuvre chez Areva et les relations avec l’État, des éléments de contexte sur le marché nucléaire et l’évolution du prix de l’uranium, la réalité des gisements d’uranium apportés par Uramin. Ce sont ces éléments qu’Anne Lauvergeon a rappelés dans l’interview qu’elle a accordée au Parisien le 30 mars 2016, tout en complétant sa défense sur les comptes d’Areva puisque l’une des deux instructions judiciaires ouvertes par la justice l’an dernier vise l’information financière d’Areva durant sa présidence du directoire.

La stratégie d’Areva
Créé en septembre 2001 suite au rachat de Framatome par Cogema, Areva, dirigé par Anne Lauvergeon, va connaître deux périodes. La première couvre les trois-quatre premières années : assimiler la fusion des deux entreprises et, surtout, restructurer les activités de Framatome. Face à l’effondrement du marché nucléaire après l’accident de Tchernobyl, la précédente direction avait en effet décidé de diversifier l’équipementier dans l’électronique et avait créé une nouvelle branche (baptisée FCI), appelée à devenir le cœur du groupe. Or en 2002, après l’explosion de la bulle boursière Internet, FCI entre en crise et affiche d’importantes pertes. La cession de cette branche sera achevée en 2005.
À cette date, et suite à la vente d’un EPR en Finlande en 2003, le marché nucléaire semble redémarrer. Alors que le changement climatique devient une réalité, le nucléaire apparaît être une excellente solution pour décarbonner l’énergie. De nombreux pays annoncent d’ailleurs leur volonté de développer un outil de production nucléaire. Les experts tablent alors sur plusieurs centaines de construction de nouveaux réacteurs nucléaires au cours des quinze à vingt ans qui viennent.

Pour faire face à cette nouvelle demande, Areva décide de contrôler toute la filière, de l’extraction de l’uranium jusqu’au retraitement du combustible usagé. Mais pour cela, le groupe doit reconstituer ses forces et s’internationaliser. Le groupe lance donc un grand plan d’investissements qui couvre toutes les activités de la filière, un plan soutenu par l’État. Ce plan sera poursuivi après le départ d’Anne Lauvergeon en juin 2011, Luc Oursel, son successeur, se contentant d’en réduire la voilure en décembre 2011.

Les relations avec l’État
Contrairement à ce que le grand public pourrait croire devant les crashs financiers d’entreprises publiques à répétition, l’Etat n’est pas un actionnaire passif dans les entreprises qu’il contrôle. Et ne l’a pas été dans le cas Areva. Anne Lauvergeon peut même s’appuyer sur plusieurs cas de projets d’acquisition dans lesquels l’Etat a mis son véto.

En 2003, Francis Mer, le ministre de l’Économie, interdit à Areva d’acquérir le groupe danois Bonus, spécialisé dans l’éolien, pour 350 millions d’euros, en justifiant son refus par un prix jugé trop élevé. La société danoise acquise depuis par Siemens fait aujourd’hui les beaux jours du conglomérat allemand, devenu l’un des leaders mondiaux dans les énergies renouvelables.

En 2005, Thierry Breton, ministre de l’Économie, interdit à Areva de surenchérir dans la bataille pour le contrôle d’Olympic Dam, l’une des plus grandes mines d’uranium en Australie. Acquise par le groupe BHP Billiton, la mine australienne produit quelque 4 % de la production mondiale d’uranium tous les ans. Le même ministre s’opposera aussi en 2007, avant l’élection présidentielle, à la prise de contrôle de REpower (spécialisé dans les énergies renouvelables) par le groupe nucléaire, dont il est pourtant déjà actionnaire, craignant une « bulle » dans le secteur des énergies vertes…
Concernant l’acquisition d’Uramin, tout le débat porte sur la qualité de l’information fournie par Areva à ses instances de contrôle. Anne Lauvergeon affirme que ses autorités de tutelles ont obtenu tous les documents nécessaires. Mais les fuites parues dans la presse, notamment dans Libération, peuvent laisser penser que le groupe a seulement fourni les informations qui lui permettaient d’obtenir un feu vert. Si Areva n’a pas fourni l’ensemble des informations disponibles, cela est-il explicable par une volonté de tromper les instances de contrôle ? C’est à la justice de le déterminer.

La bulle nucléaire
Maître Jean-Pierre Versini-Campinchi, avocat d’Anne Lauvergeon : « Entre 2007 et 2011, cinq autres sociétés mondiales ont acheté des mines d’uranium pour des sommes très élevées et ont connu la même dégringolade. »

À partir des années 2004 – 2005, le marché nucléaire semble repartir. De nombreux pays annoncent leur intention de construire de nouvelles centrales ou de s’équiper en nucléaire. Aussi bien dans les pays occidentaux (Italie, Grande-Bretagne, France, Finlande, États-Unis…) qu’en Afrique (Afrique du Sud, Libye), au Moyen-Orient (Émirats Arabes Unis, Jordanie) ou en Asie (Inde)… À l’époque, chez Areva comme chez EDF, les experts tablent sur des ventes de réacteurs de plusieurs centaines dans les 15 à 20 ans, Areva comptant bien en construire une cinquantaine avant 2020.

Cette renaissance du marché nucléaire va s’accompagner à partir de la seconde moitié de 2006 d’une explosion des cours de l’uranium. En quelques mois, le prix de l’uranium passe de 40 dollars la livre à près de 140 dollars la livre, entraînant dans sa hausse l’ensemble des valeurs minières du secteur.

Uramin, avec ou sans uranium ?
Pour expliquer pourquoi Areva a acquis Uramin, Anne Lauvergeon rappelle d’abord que le portefeuille minier du groupe était en fin de vie et que compte tenu de l’embellie du marché il y avait une forme d’urgence à reconstituer les réserves en uranium. Ces éléments de contexte sont exacts.

Areva est bien associée dans une nouvelle mine canadienne (Cigar Lake), mais sa mise en exploitation a été brutalement arrêtée par une inondation et personne ne sait alors quand la situation sera rétablie. Areva est aussi en négociations au Kazakhstan pour des droits miniers, mais la concurrence est rude dans ce pays devenu le nouvel eldorado dans l’uranium, et le groupe tricolore n’a pas l’assurance qu’il disposera de suffisamment de permis pour disposer de réserves nécessaires.

Le groupe regarde alors une autre piste : acquérir une des « juniors minières » qui viennent de se créer dans l’uranium. Une « junior minière » est une société qui acquiert des permis d’exploration et d’exploitation, mais qui, n’ayant pas les moyens financiers de les exploiter, fait tout pour se vendre à un cador du secteur. Des quelques « juniors minières » actives dans l’uranium, Uramin est la seule société dont la valeur en bourse est à la portée d’Areva.

Mais cette volonté d’acquérir des permis miniers s’explique aussi par la volonté d’Anne Lauvergeon de contrôler en direct l’ensemble de la filière nucléaire. Une autre option était possible : passer des accords avec d’autres groupes miniers. Ce que fait d’ailleurs Areva au Canada où il est associé à Cameco, le leader mondial de la production d’uranium, pour exploiter Cigar Lake.

Anne Lauvergeon affirme aussi que les gisements d’uranium apportés par Uramin contenaient, bien, contrairement à ce qu’écrit un peu rapidement la presse, de l’uranium. C’est exact. Mais la patronne d’Areva sait aussi que ce n’est pas le tonnage en uranium qui est l’élément clé pour déterminer la valeur d’un gisement : c’est sa teneur en uranium, c’est-à-dire combien de kg d’uranium on peut extraire pour chaque tonne de terre traitée.

Plus la teneur est élevée, plus le coût de production est faible. Or, les trois gisements d’Uramin sont des gisements à faible (voir très faible) teneur. Donc des coûts d’exploitation très élevés pouvant rendre les mines non rentables en cas d’explosion de la bulle. De plus au moins deux des trois gisements faisaient face à des problèmes logistiques majeurs : nécessité de construire une usine de dessalement d’eau en Namibie ; aucune infrastructure pour le gisement en Centrafrique situé dans une zone parcourue par des bandes armées.

Analysant le dossier Uramin en 2006 pour l’un de ses clients, Julian Poniewierski, un géologue expert, a ainsi conclu à l’époque qu’un rachat ne pourrait pas être rentabilisé, quel que soit le niveau prix, et il a conseillé à son client de ne pas réaliser cette opération. C’est ce qu’il a expliqué en 2012 à un site d’informations sur les mines.

Compte tenu des éléments qui étaient connus chez Areva, les sites d’Uramin ayant été expertisés par les équipes de Cogema (l’ancêtre d’Areva) au cours des décennies précédentes, Areva aurait donc dû agir avec la plus grande des précautions. Ce qui ne semble pas avoir été le cas : l’amiral d’Arbonneau, ancien chef de la force océanique stratégique (la dissuasion nucléaire), devenu le directeur de la sureté du groupe, affirme avoir été tenu dans l’ignorance de cette opération et avoir appris, par la suite, que les géologues maison n’avaient pas eu leur mot à dire.

Manifestement, la direction générale d’Areva s’est contentée des analyses qui lui étaient fournies par sa banque d’affaires, Rothschild, et celles de la société d’expertise SRK, mandatée par Uramin. Pourtant, Areva avait largement le temps de demander à ses propres experts de lui fournir des études : les premiers contacts entre Areva et Uramin remontent à l’automne 2005 (voir le timing de l’opération), dix-huit mois avant le déclenchement de l’OPA.

Ces éléments ne font pas d’Uramin une opération frauduleuse pour constituer une caisse noire permettant de corrompre des responsables gouvernementaux en France ou à l’étranger. Mais ils montrent que l’erreur était évitable, et que la direction ne semble pas s’être donné les moyens de l’éviter. À la justice de découvrir pour quelles raisons.

Anne Lauvergeon en mai 2014

© AFP / Kenzo Tribouillard

« Dattels a fait une très bonne affaire. Et alors ? »

Maître Jean-Pierre Versini, avocat d’Anne Lauvergeon

L’acquisition d’Uramin par Areva était justifiée dans le contexte de l’époque, et il n’y eu aucune dissimulation de la perte provoquée par cette affaire, estime l’avocat d’Anne Lauvergeon, maître Jean-Pierre Versini. Voici son interview, réalisée avant sa mise en examen.

Le chantier de la centrale nucléaire d’Olkiluoto en Finlande. Deux réacteurs nucléaires y sont en service. Depuis 2004, un troisième réacteur est en chantier dans cette centrale, le premier EPR commercialisé par Areva. (© Anne Hautefeuille / AFP)

L’embarrassant mari d’Anne Lauvergeon

Le mari de l’ancienne patronne d’Areva est poursuivi pour des manœuvres jugées suspectes sur des titres Uramin juste avant l’arrivée d’Areva en 2007. Dans un entretien qu’il nous a accordé avant cette procédure, Olivier Fric a nié les accusations.

L'avocat d'Anne Lauvergeon, maître Jean-Pierre Versini

© Citizenside / Aurélien Morissard / AFP

Anne Lauvergeon : « Nous avons proposé plusieurs opérations d’acquisition stratégiques à l’État. Il les a refusées. » (Le Parisien du 30 mars 2016)

Anne Lauvergeon : « En 2007, avec la hausse des cours, certaines cibles étaient devenues trop chères. Restait Uramin, la plus importante société encore accessible. » (Le Parisien du 30 mars 2016)