De l’art de la neutralité

De l'art de la neutralité

Sur la terrasse du Phoenicia, Marisa Matias s’inquiète de la nouvelle tombée la veille. L’extrême-droite vient de constituer un nouveau groupe au Parlement européen. En permanence un téléphone en main, voire deux, jamais les députés et leurs assistants ne perdent le contact avec Bruxelles. Même en mission à Beyrouth, ils suivent les affaires courantes, les commissions, les réunions de groupe politique. Les journées sont longues et les nuits courtes.

Il est 9h30, la délégation se met en route. Le protocole diplomatique veut que la journée commence par une rencontre avec un membre du gouvernement. Elle a donc rendez-vous avec le ministre des Affaires étrangères libanais, Gebran Bassil. Nous sommes invités à attendre dehors pendant l’entrevue. Le ministre a été très bavard, l’heure tourne, le convoi de la délégation repart en trombe. Nous les retrouverons au Parlement libanais plus tard, dans ce qui fut le centre historique de Beyrouth. Toutes les voies qui mènent au bâtiment de l’assemblée sont barrées. Des militaires sont postés à chaque coin de rue. Il n’y a pas un chat, à peine quelques voitures, des boutiques de luxe vides. Un air de ville fantôme.

Les députés libanais dressent un tableau très pessimiste de l’état du Liban. Faute de président, le pays dysfonctionne de plus en plus. Les caisses se vident. Le nombre croissant de réfugiés menace l’équilibre du pays. Ils demandent aux Européens de faire pression sur la coalition internationale pour qu’elle change de tactique en Syrie, qu’elle ne se contente plus de frappes aériennes car si le conflit perdure, leur pays risque de s’effondrer à son tour.

Changement de décor dans l’après-midi : les eurodéputés se rendent à Haret Hreik, quartier fief du Hezbollah. Pour y pénétrer, on ronge son frein dans les embouteillages. Il faut passer plusieurs check-points. Les rues grouillent de monde. La délégation est reçue au siège du « Parti de Dieu » par Mohammed Raad, l’unique député qui représente ce mouvement chiite au Parlement libanais. Le Hezbollah soutient Bachar al-Assad. Sa branche armée combat au côté de l’armée syrienne contre ceux que Mohammed Raad appelle  »les terroristes ».

Un chapelet musulman entre les mains, le député explique, lui aussi, que la coalition internationale fait fausse route pour ramener la paix en Syrie.  »La solution en Syrie ne sera pas militaire mais politique, et doit se trouver avec le régime et l’opposition. Et quand nous disons le régime, nous disons avec Bachar al-Assad. » Armée de toute sa neutralité, la délégation européenne a ensuite rendez-vous avec un farouche ennemi du Hezbollah et du président syrien. Fouad Siniora, autre député libanais, ancien premier ministre libanais et chef du Mouvement du futur.

Couac entre les députés européens à l’issue de la rencontre. Ramona Manescu a un peu ignoré les consignes de la délégation, censée ne prendre parti pour personne au cours de la mission. Dans une interview à la presse libanaise, elle a déclaré que  »le Bloc du futur et la délégation européenne avaient plusieurs points de convergence ». Marisa Matias rappellera sa vice-présidente à l’ordre le lendemain, pendant le petit-déjeuner.

Avec le ministre des Affaires étrangères libanais, Gebran Bassil.

Avec Mohammed Raad, l’unique député du mouvement chiite Hezbollah au Parlement libanais.

Dans la soirée, les eurodéputés ont aussi rencontré Matthias Schmale, qui pilote au Liban l’UNRWA, l’Agence des Nations unies pour les réfugiés palestiniens. En plus des 1,17 million de réfugiés syriens arrivés depuis 2011, cette dernière recense 450 000 réfugiés palestiniens au Liban, dont 53% vivent dans l’un des douze camps officiels. On peut désormais y ajouter 50 000 réfugiés palestiniens originaires de Syrie, qui ont fui la guerre civile.

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Verbatims de la rencontre :

« Avec la diminution de nos ressources, nous sommes confrontés à un défi quotidien : choisir où sont les priorités entre le Liban et la Syrie. »

« Certains évoquent l’idée d’aménager des zones de sûreté en Syrie… Pour quiconque sait ce qu’est la Syrie aujourd’hui, cette idée relève de la folie. »

« Nous risquons d’être totalement à court de fonds en octobre prochain… Nous espérons trouver de nouveaux pays donateurs, comme les BRICS* ou des Etats de la région du Moyen-Orient. »

*Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud.