25 ans de dictature en Biélorussie

Vivre au pays d'Alexandre Loukachenko

Mathieu Boch, Hanna Peters, Mikaël Cuchard

25 ans de dictature en Biélorussie

Vivre au pays d'Alexandre Loukachenko

Mathieu Boch, Hanna Peters, Mikaël Cuchard

Alexandre Loukachenko souffle ses 25 bougies à la tête de la Biélorussie. Le 10 juillet 1994, cet ancien dirigeant d’une ferme collective d’État remporte sa première élection présidentielle. Avec 80% des suffrages, il devient le premier président de la toute jeune république biélorusse. Depuis, il n’a pas lâché les rênes du pays qu’il a mis au pas. Il revendique ouvertement son autoritarisme et brandit avec fierté le régime autocratique qu’il a mis en place juste après la chute de l’URSS. Tous les pouvoirs -exécutif, législatif et judiciaire- sont entre ses mains et il ne tolère aucun vent contraire. Ce qui lui vaut le surnom de « dernier dictateur d’Europe ».

ARTE Journal revient sur les 25 ans de règne de Loukachenko

Documentaire : "Biélorussie, une dictature ordinaire"

Y aura-t-il un "printemps biélorusse" ? La documentariste Manon Loizeau promène sa caméra dans un pays clivé, encombrant voisin de l'Europe qui sait tirer son parti des guerres d'influences entre Bruxelles et Moscou.

Vivre au pays de Loukachenko, c’est d’abord vivre muet
Pas une voix d’opposition ne résonne en Biélorussie. Et pour cause : le président Alexandre Loukachenko l’étouffe dans l’œuf. En 2010, après l’élection présidentielle remportée par le dictateur, une manifestation contre le résultat du scrutin dans le centre de Minsk est brutalement réprimée, et la plupart des candidats d’opposition violemment arrêtés. Cet événement a suscité l’indignation internationale et notamment provoqué des sanctions de l’Union européenne.

Vivre au pays de Loukachenko, c’est accepter de renoncer à donner de la voix. Comment Loukachenko a-t-il réussi le tour de force de rester 25 années à la tête de la Biélorussie sans être inquiété ? Tout simplement en devenant un dirigeant à la main de fer.

Voici en sept points un état des lieux des droits de l’homme en Biélorussie :

La paix sociale grâce au « socialisme de marché »
Il ne doit pas uniquement la stabilité de son régime à la politique répressive qu’il mène depuis un quart de siècle. Il la doit aussi à son « socialisme de marché ». Comprenez : un État qui a très peu privatisé, contrairement aux États de l’ex-URSS. Aujourd’hui encore, près de 80% des entreprises sont la propriété de l’État. Cette singularité économique a permis à cet autocrate de remplir deux objectifs : le plein emploi -un taux de chômage à 0,3% en 2019- et très peu d’inégalités sociales. L’éducation et les services de santé sont gratuits pour toute la population.

Pour Benno Zogg, chercheur à l’École polytechnique fédérale de Zurich, c’est ce qui fait tout le paradoxe de Loukachenko et de la Biélorussie : « la qualité de vie de la population est considérée comme plus agréable qu’en Russie. […] Le bien-être social est plus fort, les systèmes de santé et d’éducation sont gratuits. Et les deux fonctionnent bien. La corruption est moins répandue qu’en Russie et en Ukraine ». C’est d’ailleurs ce qui incite régulièrement Loukachenko à déclarer fièrement à son peuple : « Regardez de l’autre côté de la frontière, en Russie ou en Ukraine, vous préféreriez vivre là-bas ? C’est que vous n’aimez pas vraiment votre pays, où la stabilité et un certain bien-être existent depuis longtemps ». Dans cette dictature répressive, il fait finalement bon vivre.

Main de fer, gant de velours
Ces dernières années, Alexandre Loukachenko semble avoir enfilé des gants de velours. En 2015, il a libéré des prisonniers politiques. Même si les élections présidentielles et législatives de 2015 et 2016 ont été rigoureusement encadrées, il n’y a pas eu de violente répression et d’arrestation d’opposants. Enfin, autre fait notable dans le pays de Loukachenko : le président a accepté l’entrée au Parlement d’une poignée de députés de l’opposition.

 

La misère en Biélorussie

Si le taux de chômage est proche de 0%, la pauvreté est loin d'avoir été éradiquée en Biolérussie (Reportage ARTE Journal - avril 2017)

La qualité de vie de la population est considérée comme plus agréable qu’en Russie. Le bien-être social est plus fort, les systèmes de santé et d’éducation sont gratuits. Et les deux fonctionnent bien. 

Biélorussie : génération Lukachenko

Si les voix dissidentes se font peu entendre, elles sont aujourd’hui "tolérées" dans une certaine mesure. Exemple avec ce reportage tourné à Minsk dans un théâtre indépendant, où de jeunes comédiens n’hésitent plus à poser un regard critique sur leur pays.

Peaufiner son image pour séduire l’Union européenne
Voici l’une des principales raison pour laquelle Loukachenko soigne son image en lâchant du lest : il veut rétablir des relations diplomatiques et économiques avec l’Union européenne.  Pour le chercheur à l’École polytechnique fédérale de Zurich Benno Zogg, Loukachenko ne veut plus être à la solde de la Russie de Vladimir Poutine, qui exerce une pression énorme sur la Biélorussie. Deux événements ont poussé Loukachenko à vouloir sortir le pays de son isolement et de sa russo-dépendance : l’annexion de la Crimée par la Russie en mars 2014 et la guerre en Ukraine.

Loukachenko craint-il que le scénario ukrainien se répète dans son pays ? C‘est un risque pour Benno Zogg : « La Biélorussie est un pays dans lequel la Russie pourrait s’immiscer massivement dans la politique intérieure, jusqu’à une sorte d’invasion ou d’annexion. Ce pays, situé entre l’Ukraine, les États baltes, la Pologne et la Russie, a une importance stratégique réelle ».

Loukachenko fait tout pour garder sa neutralité dans le conflit ukrainien et s’est mué en médiateur entre l’Est et l’Ouest. C’est même dans la capitale biélorusse, Minsk, qu’un accord de cessez-le-feu entre la Russie et l’Ukraine a été ratifié en septembre 2014. Même si les combats continuent à l’est de l’Ukraine, le symbole est là : Loukachenko a fait de Minsk un lieu de négociation internationale.

Un an plus tard, des prisonniers politiques sont libérés dans le pays. C’est le début du dégel entre la Biélorussie et l’Ouest. En retour, l’Union européenne supprime en février 2016 une grande partie des sanctions financières et les interdictions de pénétrer sur le territoire de l’UE imposées à 170 citoyens biélorusses, dont Loukachenko lui-même. Le chef de l’État a réussi en partie son pari : peaufiner son image pour renforcer les liens diplomatiques et économiques avec l’Europe occidentale.

Mais pour Benno Zogg, le dégel ne sera jamais total : « Le scepticisme de l’UE reste grand. Elle ne se fait pas d’illusions, car le caractère du régime n’a pas changé et elle n’hésite pas dénoncer les violations des droits de l’homme. »

Les relations entre l’UE et la Biélorussie : un mal nécessaire
Si la Biélorussie s’ouvre vers l’Ouest, c’est donc par pragmatisme. Et cela vaut également pour les Européens face à Loukachenko. L’Union européenne veut avant tout préserver la stabilité dans la région. Pour Benno Zogg, l’Europe est bien consciente de l’importance stratégique de la Biélorussie, qui fait office d’État tampon entre l’Ukraine, les Pays baltes, la Pologne et la Russie. La Biélorussie et l’UE partagent le même intérêt : éviter à tout prix un autre conflit dans la région, même si cela suppose de fermer les yeux sur la situation des droits de l’homme en Biélorussie. « Voilà pourquoi l’Union européenne veut renforcer l’indépendance de la Biélorussie, en soutenant les timides réformes de Loukachenko, en investissant davantage et en facilitant l’obtention des visas pour les ressortissants biélorusses. C’est une façon de rendre le pays un peu plus résistant aux influences extérieures. »

Et maintenant ?
Pour l’expert en sécurité Benno Zogg, la situation ne risque pas de changer de sitôt. À commencer par la Biélorussie : « S’il existait un autre système, avec d’autres politiciens et des élections pouvant réellement s’appeler élections, la population ne s’en inquiéterait probablement pas. Mais si cela implique de risquer une guerre avec la Russie, une intervention occidentale ou une grande instabilité, comme en Ukraine, cet idéal démocratique pourrait peut-être ne pas sembler si séduisant. » La dictature ordinaire de Loukachenko est donc un moindre mal.

Il compte sur ce statu quo pour se maintenir au pouvoir et ne modifiera pas sa politique autocratique dans les années à venir. « Il y aura des réformes économiques. Certaines entreprises d’État seront privatisées, certaines subventions devront être supprimées, car les caisses se vident et qu’il faut diversifier les échanges commerciaux avec la Chine, mais surtout vers l’Union européenne », explique Benno Zogg. En principe donc, tout devrait suivre son cours habituel en Biélorussie.

Sommet de Minsk

De gauche à droite : Alexandre Loukachenko, Vladimir Poutine, Angela Merkel, François Hollande et Petro Porochenko

Le scepticisme de l’UE reste grand. Elle ne se fait pas d’illusions, car le caractère du régime n’a pas changé et elle n’hésite pas dénoncer les violations des droits de l’homme.