Réponse à Pascal Lapointe

Nota Bene: j’ai mis ma réponse à l’article de Pascal Lapointe dans la section « commentaires » du site, mais celle-ci n’apparaît pas… Aurait-elle été censurée?

Décidément ma visite annoncée au Québec pour le lancement de mon livre Le Roundup face à ses juges provoque quelques remous nourris  de contre-vérités et d’arguments précipités que je me dois de commenter, voire de corriger. Pas de problème: à la différence de ceux qui écrivent un peu rapidement, en ne retenant qu’une petite partie de l’information disponible, j’ai passé deux ans sur le glyphosate: j’ai consulté des milliers d’études, de rapports, de documents de Monsanto déclassifiés, et j’ai interviewé une centaine de témoins (experts scientifiques, juristes, représentants des agences de réglementations, médecins ou victimes présumées) aux Etats-Unis, en Argentine, au Sri Lanka, mais aussi dans plusieurs pays européens.

Voilà pour pourquoi, j’affirme sans aucune hésitation dès les premières pages de mon livre que le « scandale sanitaire » provoqué par la molécule active du Roundup de Monsanto est « d’une magnitude sans doute bien supérieure à celle du scandale de l’amiante. Car, à la différence de l’amiante, le glyphosate est partout : dans l’eau, les sols, l’air, la pluie et les aliments », ainsi que l’écrit Sarah Champagne dans un article publié dans Le Devoir, le 3 février.  Je remercie ma consoeur d’avoir strictement cité mes propos sans les déformer, ce qui malheureusement n’est pas toujours le cas de ceux, tels Jean-François Cliche  ou Pascal Lapointe , qui tirent à boulets rouges sur mon enquête sans l’avoir lue ni vue (c’est aussi un film), ni même avoir pris la peine de m’interviewer… Contrairement à ce que laisse entendre Pascal Lapointe, je n’ai jamais dit que « le glyphosate était aussi cancérigène que l’amiante », mais que le nombre de personnes atteintes par ses multiples effets toxiques (cancérigène, tératogène, perturbateur endocrinien, antibiotique, chélateur de métaux) étaient très largement supérieur aux victimes de l’amiante, car , encore une fois, il est partout.

« 100 % des citoyens sont contaminés »

La première chose qu’il faut savoir c’est que le glyphosate  – l’herbicide le plus vendu au monde -, est omniprésent et que tous les citoyens européens ou nord-américains en sont imprégnés. Ce qui n’est pas le cas avec l’amiante, car la probabilité d’être exposée à la fibre blanche extrêmement nocive (que le Canada continue d’exporter, alors qu’elle est strictement interdite dans la totalité des pays occidentaux…) était très réduite; pour cela il fallait travailler dans une mine ou dans une usine utilisant le minerai, ou encore vivre dans un immeuble qui en contenait.

Concernant la contamination des populations, voici ce que j’écris dans mon livre:

« Vous avez vu ? Les nouvelles ne sont pas bonnes ! D’après notre étude, 100 % des échantillons analysés contenaient du glyphosate, cela veut dire que l’ensemble de la population française est contaminée, car malgré le nombre restreint de nos cobayes, nos résultats sont conformes à ceux obtenus sur de plus grandes cohortes en Allemagne ou aux États-Unis. » C’était le 6 avril 2017, à Paris, lors d’une conférence de presse de l’association Générations futures, qui mène un travail d’information rigoureux sur les dangers des pesticides. François Veillerette, son porte-parole, présentait les résultats d’une étude lancée quelques semaines plus tôt : l’association avait demandé à trente personnes, âgées de huit à soixante ans, habitant en ville ou à la campagne, de… faire pipi dans un flacon !

 Je faisais partie des « volontaires », aux côtés de la chanteuse Émilie Loizeau, de l’ex-ministre de l’Environnement Delphine Batho ou d’Olivier de Schutter, l’ex-rapporteur des Nations unies pour le droit à l’alimentation. Les consignes avaient été très strictes : recueillir l’urine du matin et la passer pendant dix minutes au bain-marie pour éviter qu’elle soit contaminée par des agents pathogènes, puis remettre le précieux flacon à François Veillerette en personne, qui se chargerait de l’envoyer par Chronopost au laboratoire Biocheck à Leipzig (Allemagne). L’un des rares laboratoires européens capables de détecter des résidus très faibles de glyphosate, jusqu’à 0,075 μg/l. Ce n’est pas un détail car, nous l’avons vu dans le chapitre précédent, le glyphosate peut agir à des doses infinitésimales, que la plupart des laboratoires ne peuvent mesurer, faute d’outils adéquats. Or, on ne trouve que ce que l’on est en mesure de chercher…

Le coût de l’opération n’était pas négligeable pour une association : 85 euros par échantillon. À titre de comparaison, la détection d’un paquet de cinq cents molécules chimiques dans un échantillon d’urine coûte 240 euros. L’herbicide vedette de Monsanto est bel et bien une molécule exceptionnelle… Enfin, il faut savoir que « la détection du glyphosate dans les urines permet de caractériser l’exposition humaine », ainsi que l’a expliqué François Veillerette lors de la conférence de presse. En effet, on estime qu’un tiers du glyphosate ingéré est distribué dans le corps par voie sanguine, dont 99 % sont excrétés par les reins dans les urines. Les deux tiers restants demeurent dans le système gastro-intestinal, où la molécule peut donc affecter le microbiote, avant d’être évacuée dans les selles.

« La totalité des échantillons contenaient du glyphosate à une concentration supérieure à 0,075 μg/l d’urine, a précisé le porte-parole de Générations futures. La concentration moyenne est de 1,25 μg/l et la plus élevée de 2,89 μg/l. Dans vingt-neuf cas sur trente, la concentration est douze fois supérieure au maximum autorisé dans l’eau distribuée (0,1 μg/l) ! » Le rapport de Générations futures ne dit pas à qui revient la « palme d’or » (2,89 μg/l) ; mais, parmi les personnalités qui ont accepté que leur résultat soit rendu public, Delphine Batho n’est pas loin derrière (2,4), suivie d’Émilie Loizeau (2,07) et de François Veillerette (1,27). Avec Olivier de Schutter, j’ai eu le privilège d’être dans la fourchette basse (0,8).

Comme l’a souligné François Veillerette dans son introduction, les résultats sont similaires à ceux obtenus en Allemagne, où Monika Krüger (voir supra, chapitre 6) a dirigé la plus grande enquête jamais réalisée dans le monde sur la contamination par le glyphosate : 2 009 personnes ont été testées. Baptisée « Urinal 2015 » et financée par la Fondation Heinrich Böll, l’étude publiée en mars 2016 a conclu que 99,9 % des urines contenaient du glyphosate, dont 79 % cinq fois plus que ce qui est autorisé dans l’eau et un tiers entre dix et quarante-deux fois plus[i]. Les enfants et adolescents présentaient les niveaux les plus élevés, ainsi que les mangeurs de viande. La concentration maximale atteignait 4,2 μg/l.

Monika Krüger a obtenu, également en 2016, des résultats similaires en analysant l’urine de quarante-huit députés européens, dont les concentrations en glyphosate étaient comprises entre 0,17 et 3,57 μg/l[ii]. La petite histoire rapporte que le gros lot revenait à un député écologiste belge, qui était un grand buveur de… bière. Or, une étude publiée en février 2016 par l’Institut de l’environnement de Munich a révélé que quatorze des bières les plus vendues étaient toutes contaminées par des résidus de glyphosate, avec une mention spéciale pour la Hasseröder Pils, qui affichait le record de 29,74 μg/l, près de trois cents fois le seuil autorisé dans l’eau[iii]… L’affaire avait provoqué un vif émoi en Allemagne, où on avait découvert que le houblon était le principal responsable. Dans une autre étude publiée en 2014, Monika Krüger avait comparé les urines de quatre-vingt-dix-neuf personnes qui ne mangeaient pas bio et de quarante et une qui mangeaient bio : la concentration de glyphosate dans les urines des premiers était en moyenne quatre fois plus élevée que celle des seconds[iv]. De même, aux États-Unis, une étude conduite par l’Organic Consumers Association et l’université de Californie a révélé en mai 2016 que 93 % de cent trente et un Américains testés présentaient une concentration moyenne de glyphosate dans leurs urines de 3 μg/l, avec en tête les enfants qui affichaient un taux moyen de 3,58 μg/l[v].

« Hormis l’exposition professionnelle directe, nous pensons que l’exposition au glyphosate provient essentiellement de l’alimentation, a expliqué François Veillerette. J’en suis un bon exemple : à la maison, je mange bio, mais avec mon travail je suis contraint de manger régulièrement des sandwichs de la SNCF ou dans des restaurants pas bios ; et, du coup, je suis dans la fourchette médiane de l’étude. Cette imprégnation de la population est très préoccupante au regard des propriétés toxicologiques du glyphosate, dont de nombreuses études montrent qu’il peut agir à de très faibles doses ».

[i] Nicole Sagener, « Overwhelming majority of Germans contaminated by glyphosate », Euraktiv.de, 7 mars 2016.

[ii] Monika Krüger, Andrea Lindner, Johannes Heimrath, « Members of the EU Parliament excrete glyphosate with their urines », rapport au Parlement européen, 2016.

[iii] « German beer industry in shock over glyphosate contamination », Sustainable Pulse, 25 février 2016.

[iv] Monika Krüger et al., « Detection of glyphosate residues in animals and humans », Environmental & Analytical Toxicology, vol. 4, n° 2, 2014.

[v] The Detox Project, « UCSF presentation reveals glyphosate contamination in people across America », 25 mai 2016, <frama.link/LGx2Az7D>.

« Du glyphosate dans 378 aliments »

Comment expliquer la présence de résidus de glyphosate dans les organismes des citoyens européens ou américains? La première source de contamination provient des aliments, ainsi que le soulignent les auteurs de la monographie que le  Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) qui dépend de l’OMS , a dédié à la molécule.

Voici comment j’ai résumé les informations extrêmement détaillées que les experts du CIRC ont recueillies sur l’herbicide:

En 2010, le glyphosate était autorisé dans plus de cent trente pays et représentait « l’herbicide le plus utilisé au monde, avec une production globale annuelle estimée à environ 600 000 tonnes en 2008, qui a grimpé à 650 000 en 2011 et à 720 000 en 2012 ». Je précise qu’en 2016 le volume s’élevait à plus de 800 000 tonnes. L’augmentation importante de l’usage du glyphosate est due à l’expiration, en 2000, du brevet détenu par Monsanto ainsi qu’à l’introduction, en 1996, des plantes transgéniques tolérantes au glyphosate. Malgré l’existence de génériques, le Roundup reste un produit phare pour la firme de Saint Louis, puisque les ventes représentent plus de 30 % de son chiffre d’affaires estimé à 15 milliards de dollars en 2016[1]. Le reste de son chiffre d’affaires provient essentiellement de la vente de semences transgéniques, dont 90 % sont tolérantes au… Roundup ! En clair : si le glyphosate était interdit, la majorité des cultures transgéniques serait menacée de… disparition !

Aux États-Unis, la consommation est passée de moins de 4 000 tonnes en 1987 à 80 000 en 2007. En 2012, les cultures transgéniques dites « Roundup Ready » absorbaient 45 % de la production mondiale. Hormis les OGM, les herbicides à base de glyphosate sont utilisés après les semis de nombreuses plantes conventionnelles – c’est-à-dire non transgéniques – mais aussi comme agent dessiccatif (desséchant) juste avant la récolte[2] (voir infra, chapitre 7). Ils sont aussi pulvérisés dans les vignobles, les vergers, les prairies et forêts, mais également dans les étangs, les rivières et les zones humides. Enfin, un peu partout dans le monde ils restent le désherbant préféré des particuliers, qui en utilisent entre 2 000 et 4 000 tonnes par an aux États-Unis. Résultat : le glyphosate est partout ! On en « trouve dans les sols, l’air, les eaux de surface et les nappes phréatiques, résument les auteurs de la monographie, et des résidus ont été mesurés dans les céréales, les fruits et les légumes », ainsi que l’écrivent les auteurs de la monographie.

[1] D’après le site <Planetoscope.com>, « Monsanto vend du Roundup pour une valeur de plus de 150 dollars chaque seconde » !

[2] Le Roundup est utilisé notamment pour dessécher le blé, mais aussi le colza ou les lentilles juste avant la récolte. Cette pratique est théoriquement interdite en Europe, mais pas aux États-Unis ni au Canada.

De fait, l’Union européenne a établi une liste de 378 aliments susceptibles de contenir des résidus de glyphosate. Pour chacun d’entre eux, elle a donc demandé à l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) de calculer une « Limite maximale de résidus »  – les fameuses « LMR » qui désignent la quantité de résidus d’un produit toxique, comme le glyphosate, autorisée aliment par aliment. Je rappelle que les LMR sont établies pour prétendument  « garantir »que les consommateurs n’atteignent pas la « Dose Journalière Acceptable » (DJA) calculée pour chaque produit chimique qui contamine la chaîne alimentaire. Dans le jargon des experts, la DJA désigne « la quantité de produit chimique que chaque consommateur peut ingérer quotidiennement sans effets sur sa santé ». Elle s’exprime en mg de produit chimique par kilo de poids corporel et par jour (mg/kg/jour). En Europe , la DJA du glyphosate est 0,5 mg /kg/jour. Si un consommateur pèse 60 kgs, il est donc censé pouvoir ingérer quotidiennement 30 mg de glyphosate sans tomber malade…Dans mon livre Notre poison quotidien (Stanké) , j’ai montré que ces normes – DJA et LMR- relevaient d’un « incroyable bricolage », sans aucun fondement scientifique sérieux.

Extrait de mon livre Le Roundup face à ses juges:

J’ai fait une petite sélection parmi les 378 produits alimentaires pour lesquels « s’appliquent des LMR », comme le dit le site de l’Union européenne (entre parenthèses figure la norme, en mg/kg) : lentilles (10), graines de moutarde (10), petits pois (10), olives pour huile (1), pommes (0,1), thé (2), fleurs de rose (2), lupins (10), épinards (0,1), laitues (0,1), choux-fleurs (0,1), maïs doux (3), pommes de terre (0,5), raisins (0,5), fraises (2), betteraves à sucre (15), soja (20), tournesol (20), colza (10), kiwi (0,1), pistaches (0,1), oignons (0,1), blé (10), avoine (20), orge (20), riz (0,1), café (0,1), houblon (0,1), foies de porc (0,05), muscle de bovin (0,05), œuf de poules (0,05), etc.[i].

Le lecteur aura remarqué que les LMR varient d’un minimum qui est la valeur plancher de 0,05 mg/kg à un maximum (provisoire ?) de 20 mg qui concernent notamment le soja. En fait, les valeurs les plus hautes sont attribuées aux produits agricoles, dont des variétés Roundup Ready (OGM résistants au glyphosate) sont cultivées en Amérique du Nord et du Sud. Ce n’est pas un hasard : la LMR américaine du soja est passée de 5 mg/kg à 20 mg/kg très exactement en 1997, au moment où le soja transgénique envahissait les plaines de l’Iowa ou de la Pampa ! Deux ans plus tard, au moment où le soja RR faisait son entrée dans les élevages industriels du Vieux Continent, l’Union européenne suivait le mouvement en multipliant sa LMR du soja par… deux cents afin de l’aligner sur celle des États-Unis (de 0,1 mg/kg à 20 mg/kg) ! Celle du maïs a été multipliée par dix en 1999, au moment de l’introduction du maïs OGM, même chose pour la betterave sucrière en 2012, etc. À chaque fois, les agences de réglementation ont adapté les normes, car elles savaient que le taux de résidus de glyphosate allait nécessairement augmenter en raison même de la technique Roundup Ready. C’est bien la preuve que la DJA et les LMR sont des « artefacts pseudoscientifiques », comme me l’a dit Erik Millstone, puisque les agences peuvent les changer au gré des pratiques agricoles ou des demandes de… Monsanto. Ce fut le cas pour les lentilles en 2012, ainsi que le dit noir sur blanc un document de l’EFSA : « L’Allemagne a reçu une pétition de Monsanto Europe pour que soit accordé un seuil de tolérance élevé au glyphosate dans les lentilles importées. Afin de tenir compte de l’usage du glyphosate comme agent dessiccatif qui est autorisé aux États-Unis et au Canada, la proposition a été faite d’augmenter la LMR des lentilles à 10 mg/kg[ii] ». Voilà comment, sur une simple demande de Monsanto, la LMR des lentilles a été multipliée par cinquante…

En Amérique du Nord, en effet, l’usage du glyphosate en « pré-récolte » sur des plantes non transgéniques est très fréquent. D’après la propagande de Monsanto, il permet de combattre les mauvaises herbes juste avant les moissons, mais aussi d’accélérer le mûrissement des grains en les desséchant. La firme le recommande pour les cultures de blé, d’orge, d’avoine, de colza, de lin, de pois, de lentilles, de haricots secs et de soja non-OGM[iii]. En Europe, la Glyphosate Task Force, qui mène  le combat pour la réautorisation du glyphosate, recommande aussi très ouvertement cet usage comme une « bonne pratique agricole », en assurant que les « résidus de glyphosate qui restent sur les cultures traitées et auxquels les consommateurs peuvent être exposés sont minimaux et nettement inférieurs à la dose journalière acceptable ». Pour convaincre les réticents, le consortium industriel a mis en ligne une vidéo où l’on voit un agriculteur allemand, Eric Krull, en train d’épandre du glyphosate sur ses épis de blé, afin – explique-t-il – de « réduire le taux d’humidité des grains et d’assécher la paille qui n’a plus besoin de sécher pendant deux jours dans le champ[iv][1] »… Cette pratique, ajoutée au fait que le blé est généralement semé dans un champ désherbé au glyphosate, explique pourquoi la DJA de la céréale est très élevée (10 mg/kg), alors que celle-ci est l’une des denrées la plus consommée en Europe[2]

[1] D’après La France agricole, « la France est peu concernée par cet usage » (« Les États membres responsables des restrictions d’usage », La France agricole, 2 août 2016). La Belgique l’a officiellement interdit en janvier 2017 (« Retrait des usages en pré-récolte du glyphosate », Le Soir, 23 janvier 2017).

[2] Comme le souligne l’association Les Amis de la Terre, « à titre de comparaison, le blé contient typiquement de 7 à 10 mg/kg de vitamine E13 »… (Les Amis de la Terre, « Glyphosate : contamination des humains », fiche n° 4, juin 2013).

[i] Le lecteur peut consulter la liste entière sur le site de l’Union européenne : EU Pesticides Database, <frama.link/ttQGzvkx>.

[ii] European Food Safety Authority, « Opinion on the modification of the existing MRL for glyphosate in lentils », EFSA Journal, vol. 10, n° 1, 2012, p. 2250.

[iii] Monsanto Canada, « Les avantages d’une application en pré-récolte », 15 juillet 2015.

[iv] Glyphosate Task Force, « Preharvest treatment with glyphosate based herbicide », <frama.link/jvdQTGsf>.

Du glyphosate dans l’air, les eaux de surface et la pluie

L’utilisation massive des herbicides à base de glyphosate – épandus par voie terrestre ou aérienne- entraîne une contamination générale de l’environnement: air, eau, pluie, et bien sûr sols. C’est ce que révèlent plusieurs études réalisées en Argentine et aux Etats-Unis, où, comme au Canada, des millions d’hectares d’OGM tolérants au glyphosate sont cultivés.

Extrait de mon livre:

Dans un document de 2010 intitulé  « Coupons l’herbe sous le pied à quelques idées reçues », Monsanto soutient que la « demi-vie moyenne du glyphosate dans l’eau et les sédiments est d’environ 3,3 jours ». Ce qui veut dire qu’en une semaine la substance est censée avoir disparu de ces deux supports. Cette affirmation a fait bondir le chimiste argentin Damián Marino, qui a détecté la présence de l’herbicide dans toutes les eaux superficielles, les particules en suspension et les sédiments des cours d’eau qui traversent la Pampa, y compris le Paraná, sixième plus grand fleuve de la planète[i]. Dans une étude publiée en 2017, il a noté des niveaux de contamination parmi « les plus élevés au monde » s’élevant à 584 μg/kg dans les particules en suspension et à 3 294 μg/kg dans les sédiments des cours d’eau[ii]. Dans les eaux de surface, la concentration peut atteindre 100 à 150 μg/l, ce qui correspond à plus de cinquante fois le taux de résidu autorisé en Europe dans les eaux brutes (2 μg/l).

« De telles concentrations ne peuvent s’expliquer que par un processus d’accumulation du glyphosate, m’a expliqué Damián Marino. De plus, l’un des résultats les plus préoccupants de notre recherche est que cette pollution n’épargne pas les grandes villes comme Buenos Aires, en raison des eaux de pluie dans lesquelles nous avons détecté jusqu’à 70 μg/l de glyphosate[iii], ce qui correspond à vingt fois le maximum constaté aux États-Unis.

– Comment s’explique cette présence du glyphosate dans les eaux de pluie ?, ai-je demandé.

– Lors d’une pulvérisation, une partie des molécules de l’herbicide entre dans l’air pour former un aérosol, c’est-à-dire un petit cristal qui se colle aux parties solides de l’atmosphère, m’a répondu le chimiste. Le glyphosate peut ainsi voyager au gré des vents et retomber à des centaines de kilomètres lors des pluies ». 

La pollution de l’air par le glyphosate ne concerne pas que l’Argentine : aux États-Unis, une étude conduite par l’United States Geological Survey (USGS) dans les États du Mississipi et de l’Iowa a révélé en 2011 que 60 % à 100 % des échantillons d’air et d’eau de pluie prélevés contenaient la molécule, à des concentrations qui allaient respectivement de 0,01 à 9,1 ng/m3, et de 0,1 à 2,5 µg/litre, ce qui est loin d’être négligeable[viii]. Dans une interview qu’il a alors accordée à Carey Gillam, ma consœur de Reuters, Paul Capel, le principal auteur de l’étude, qui dirige le département des « produits chimiques agricoles » de l’USGS, a clairement manifesté son inquiétude : « Le glyphosate est présent dans l’air à des niveaux significatifs et les gens y sont donc exposés par inhalation. Comme il est difficile et cher de tester sa présence, peu de recherches ont été faites pour mesurer l’impact de cette exposition à travers l’eau et l’air[ix]. » Et de souligner le paradoxe de cette molécule exceptionnelle : « Elle est très largement utilisée, mais très peu étudiée ; on a besoin de plus de recherche. »

C’est aussi la conclusion d’une autre équipe de l’USGS, qui a compilé les données accumulées de 2001 à 2010 dans trente-huit États, soit un total de 3 732 échantillons prélevés dans des ressources aquifères (eaux de surface, sédiments, nappes phréatiques, fossés). Le glyphosate a été détecté dans 39,4 % des échantillons, avec des concentrations moyennes de 0,02 μg/l et des pointes atteignant les 476 μg/l. Et les auteurs de conclure : « Les risques environnementaux pour la santé liés à la détection de faibles doses de glyphosate […] restent à déterminer », d’autant que « la fréquence mais aussi les niveaux des expositions humaines à travers l’alimentation, l’eau de boisson et l’air ont sans aucun doute augmenté aux États-Unis au cours des dernières années[x]. »

[i] Alicia Ronco, Damián Marino et al., « Water quality of the main tributaries of the Paraná Basin : glyphosate and AMPA in surface water and bottom sediments », Environmental Monitoring Assessment, vol. 188, n° 8, août 2016, p. 458.

[ii] Jezabel Primost, Damián Marino et al., « Glyphosate and AMPA, “pseudo-persistent” pollutants under real-world agricultural management practices in the Mesopotamic Pampas agroecosystem, Argentina », Environmental Pollution, juillet 2017.

[iii] Silvana Buján, « Llueven tóxicos : glifosato y atrazina en aguas de lluvia de la región pampeana », Agencia Argenpress, 9 décembre 2014.

[viii] Feng-Chih Chang, Matt Simcik, Paul Capel, « Occurrence and fate of the herbicide glyphosate and its degradate aminomethylphosphonic acid in the atmosphere », Environmental Toxicology Chemistry, vol. 30, n° 3, 2011, p. 548- 555.

[ix] Carey Gillam, « U.S. researchers find Roundup chemical in water, air », Reuters, 31 août 2011.

[x] William Battaglin et al., « Glyphosate and its degradation product AMPA occur frequently and widely in U.S. soils, surface water, groundwater, and precipitation », Journal of the American Water Resources Association, vol. 50, 2014, p. 275-290.

Dans son article, Pascal Lapointe cite une  une étude américaine « publiée l’automne dernier qui  s’est penchée sur un groupe imposant de 54 000 travailleurs agricoles de l’Iowa et de la Caroline du Nord  suivis entre 1993 et 1997. Près de 45 000 d’entre eux avaient été exposés au glyphosate, 9300 ne l’avaient jamais été. Les chercheurs sont retournés dans leurs dossiers médicaux en 2012 et 2013, à la recherche de cancers qui, comme dans le cas de l’amiante, ressortiraient de façon anormale dans les statistiques. Résultat : rien du tout. Quel que soit leur niveau d’exposition au glyphosate, le taux de cancer était le même que chez les travailleurs agricoles « sans glyphosate ».

 Il est intéressant de noter que Mr. Lapointe cite précisément une étude très controversée, non pas parce que ses auteurs peuvent être soupçonnés de fraude ou manipulation, mais parce qu’elles présentent des biais sérieux, dus précisément à la contamination généralisée de la population américaine. Ces biais ont été minutieusement décrits par Le Monde, dans un article du 21 novembre 2017, que je livre en intégralité: 

« Est-ce l’étude épidémiologique qui changera la donne ? Alors que l’Union européenne doit décider, le 27 novembre, du sort du glyphosate, le Journal of the National Cancer Institute (JNCI) publie dans sa dernière édition les données d’une grande recherche épidémiologique visant à mettre en évidence les effets des pesticides sur les travailleurs agricoles. Celle-ci, dite « Agricultural Health Study » (AHS), ne trouve pas d’association entre le célèbre herbicide et les cancers « solides », ni avec les cancers du sang (dits « lymphomes non hodgkiniens ») que plusieurs études précédentes ont pourtant liés à son utilisation.

Ces résultats remettent-ils en cause la classification du glyphosate comme « cancérogène probable » par le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), qui l’a inscrit dans cette catégorie en mars 2015 ? « La classification du glyphosate est toujours valide, répond-on au CIRC. Les premiers résultats de l’AHS sur le sujet [publiés en 2005] n’avaient pas non plus mis en évidence de lien entre le glyphosate et les lymphomes non hodgkiniens, mais ces résultats ne l’emportaient pas sur les autres études épidémiologiques, conduites dans plusieurs pays, qui montrent un tel lien. »

Outre l’AHS, une autre grande étude épidémiologique – le North American Pooled Project (NAPP) – est en cours de finalisation. Ce projet, d’ailleurs partiellement dirigé par les scientifiques impliqués dans l’AHS, consiste à réunir et analyser toutes les données des études dites « cas témoins » menées en Amérique du Nord sur le sujet. Non encore publiés, les résultats du NAPP ont déjà été annoncés au cours de conférences et contredisent ceux de l’AHS : ils indiquent un doublement du risque de lymphome non hodgkinien pour les personnes ayant manipulé du glyphosate plus de deux jours par an.

Pourquoi les résultats de l’AHS divergent-ils de ceux d’autres recherches épidémiologiques ? L’AHS procède d’une démarche prospective (une cohorte est suivie au cours du temps), réputée plus fiable que les études cas témoins. Mais elle est aussi sujette à des biais potentiels.

Dans un rapport commandé par les plaignants d’une action collective lancée aux Etats-Unis contre Monsanto, Beate Ritz, vice-présidente du département d’épidémiologie de l’université de Californie à Los Angeles (UCLA), fait par exemple valoir qu’« il y a eu une augmentation considérable de l’utilisation du glyphosate et de l’exposition à cette substance, à partir du milieu des années 1990 ». De fait, l’introduction, en 1996, des cultures transgéniques destinées à tolérer le glyphosate (dites « Roundup ready ») a fait passer aux Etats-Unis les épandages de cet herbicide de 5 700 tonnes, en 1990, à près de 45 000 tonnes, en 2000, et à plus de 125 000 tonnes, aujourd’hui.

Exposition généralisée

Or, une telle utilisation, massive, a conduit à une exposition généralisée de la population américaine. Donc, a fortiori, de la cohorte de travailleurs agricoles suivie. Comment, dans ces conditions, être sûr d’avoir correctement discriminé les individus les plus exposés des moins exposés ?

Si la question se pose, c’est que l’intensité de l’exposition des travailleurs enrôlés ne repose pas sur des mesures directes (dans le sang ou les urines) sur chacun d’eux, elle a été estimée grâce à un algorithme. Celui-ci calcule une exposition plausible, en fonction de leurs réponses au questionnaire : selon la fréquence et le type de manipulation de la substance déclarés (application ou mélange du produit, manipulation du matériel de pulvérisation, etc.). Mais l’algorithme ignore les autres sources possibles de contact avec le produit.

Autre biais potentiel : le calcul intègre le port d’équipements de protection (gants, combinaison) et considère que ceux-ci abaissent de 60 % l’exposition au glyphosate. Or, selon Alain Garrigou, professeur d’ergonomie à l’université de Bordeaux et l’un des rares spécialistes du sujet, « les équipements de protection ne protègent pas nécessairement des pesticides, et ce peut être même parfois l’inverse, ainsi que nos travaux l’ont mis en évidence ». Publiés en 2011 dans Applied Ergonomics, ceux-ci indiquaient des niveaux d’exposition médians jusqu’à trois fois supérieurs pour les travailleurs théoriquement protégés, par rapport à ceux qui ne l’étaient pas.

« Certains pesticides pénètrent les équipements de protection et y sont retenus, augmentant ainsi l’exposition cutanée des travailleurs, explique M. Garrigou. Cela dépend à la fois du matériau constituant l’équipement et du pesticide. » Du coup, un travailleur protégé classé comme peu exposé peut avoir été, en réalité, plus exposé au produit qu’un travailleur non protégé, au contraire considéré comme très exposé… »

Quant au « rapport de l’Agence américaine de protection de l’environnement (EPA) paru en 2015″ et qui  » conclut à l’absence d’effets cancérigènes sur les humains« , Pascal Lapointe oublie de dire que c’était un rapport préliminaire qui n’a pas été confirmé aujourd’hui et a provoqué bien des polémiques. En effet, les Monsanto Papers (lire mon dernier post en réponse à Jean-François Cliche) ont révélé les relations de connivence entretenues par Jess Rowland, le principal signataire du rapport, et Monsanto!

Voici ce que j’écris dans mon livre:

 

Les manipulations de Monsanto et la complicité de l’EPA

Les Monsanto papers confirment aussi que la multinationale ment et manipule sans aucun état d’âme. Comme nous l’avons vu, elle n’a cessé de marteler que « le glyphosate n’est pas génotoxique », c’est-à-dire qu’il n’affecte pas l’ADN. En fait, elle est persuadée du contraire et a imaginé les pires stratagèmes pour se « border » au cas où… C’est ainsi qu’en 1999, elle a demandé à Mark Martens, son toxicologue en chef pour l’Europe et l’Afrique, de cornaquer le Britannique James Parry (décédé en 2010), qui était alors considéré comme l’un des grands noms de la génotoxicité. Auteur de trois cents publications de référence, le scientifique fut chargé de rédiger un rapport qui a fini aux oubliettes. En effet, ainsi que le révèle un document remis par les avocats des parties civiles au juge californien[i], « après avoir examiné la littérature publiée ainsi que les études non publiées de Monsanto sur la génotoxicité », le professeur Parry conclua que « le glyphosate est un clastogène potentiel in vitro », c’est-à-dire une substance qui « cause un dommage structurel au matériel génétique ». N’ayant visiblement pas compris la manœuvre dont il était l’objet, il recommanda à Monsanto de « conduire de multiples tests supplémentaires pour déterminer la génotoxicité » de l’herbicide. « Nous ne ferons pas les études que demande Parry », s’énerve un cadre dénommé William Heydens, qui demande à Mark Martens : « A-t-il déjà travaillé pour l’industrie ? », en espérant que ce rapport « n’a pas coûté trop cher ». Et de suggérer que soit « trouvé un autre expert » pour combler ce qui en interne est appelé le « trou de la génotoxicité » (genotox hole). Dans un courriel collectif envoyé en 2001 par un dirigeant de la firme, Mark Martens est vilipendé : « Mark n’a pas bien géré cela et on en est presque arrivé à voir Parry déclarer le glyphosate génotoxique[ii]… »

Dans un autre document déclassifié, l’infortuné Mark Martens explique comment les surfactants – ces fameux adjuvants que contient la formulation du Roundup – augmentent l’absorption du glyphosate à travers la peau des utilisateurs. Or, ces surfactants, qui, je le rappelle, ne sont jamais testés pour établir les normes d’exposition (DJA et LMR) des herbicides à base de glyphosate, inquiètent vivement l’EPA, ainsi que le révèlent plusieurs courriels internes qu’a pu consulter Carey Gillam, de US Right to Know. En avril 2016, alors qu’à l’instar de son homologue européenne, l’agence américaine se débattait pour justifier la réautorisation du glyphosate, l’un de ses cadres, Khue Nguyen, demandait instamment à Monsanto de lui fournir « toutes les études disponibles montrant la sécurité et la composition des formulations complètes utilisées actuellement mais aussi au début des années 1980 ». Mieux vaut tard que jamais ! Cela n’empêcha pas le même Khue Nguyen de raconter des bobards à un jardinier amateur de quatre-vingt-trois ans qui s’était adressé à l’EPA pour faire part de ses inquiétudes : « Les fabricants de pesticides sont obligés de communiquer à l’EPA la nature des adjuvants qu’ils utilisent, écrit-il avec un bel aplomb, le 16 avril 2016. Pour le Roundup, ceux-ci ne sont pas préoccupants, si l’herbicide est utilisé en respectant le mode d’emploi[iii]. » Le potentiel toxique des adjuvants est un vieux sujet de discussion parmi les toxicologues de Monsanto. Dans un mail du 12 février 2001, Mark Martens – encore lui ! – écrit à trois collègues : « Si quelqu’un m’annonçait qu’il veut tester la formulation complète du Roundup, je sais comment je réagirais : avec une vive inquiétude. » Un an plus tard, le 25 avril 2012, William Heydens, que j’ai déjà cité, fait un bel aveu à sa consœur Donna Farmer (qui est toujours en poste aujourd’hui) : « J’ai discuté de la situation avec Holson et DeSesso, et sans surprise nous avons conclu que nous sommes plutôt bien avec le glyphosate, mais vulnérables avec les surfactants. […] Comme je te l’ai entendu dire : le glyphosate est OK, mais la formulation, et donc les surfactants, cause les dommages[iv]. »

Les documents déclassifiés par le juge californien dévoilent encore la collusion permanente entre Monsanto et l’EPA, dont les responsables sont plus prompts à défendre les intérêts de la firme que ceux des citoyens. Dans une lettre datée du 4 mars 2013, la toxicologue Marion Copley (décédée en janvier 2014) accuse ainsi son chef Jess Rowland, qui dirige le processus de révision du glyphosate, d’« intimider le personnel » afin de « modifier les rapports pour qu’ils soient favorables à l’industrie » et assure que « la recherche sur le glyphosate montre qu’il devrait être classé comme cancérigène probable pour les humains[v] ». On découvre aussi comment les responsables de l’EPA ont tout fait pour faire échouer une évaluation des risques causés par l’exposition alimentaire aux résidus de glyphosate que voulait conduire une agence fédérale rattachée au Center for Diseases Control and Prevention (CDC) d’Atlanta. Annoncée pour octobre 2015, l’évaluation n’était toujours pas publiée près de deux ans plus tard[vi].

[i] Plaintiffs’ Case Management Statement. Pursuant to the Court’s February 1, 2017 order, Plaintiffs submit this joint case management statement (disponible sur le site de US Right to Know, <frama.link/MV4t_Qhc>).

[ii] Cité par Stéphane Foucart, « Ce que les Monsanto papers révèlent du Roundup », Le Monde, 18 mars 2017.

[iii] Cité par Carey Gillam, « Internal EPA documents show scramble for data on Monsanto’s Roundup herbicide », Huffington Post, 7 août 2017.

[iv] Cité par Danny Hakim, « Monsanto Emails raise issue of influencing research on Roundup weed killer », New York Times, 1er août 2017.

[v] Cité par Carey Gillam, « Questions about EPA-Monsanto collusion raised in cancer lawsuits », Huffington Post, 13 février 2017.

[vi] Carey Gillam, « Collusion or coincidence ? Records show EPA efforts to slow herbicide review came in coordination with Monsanto », Huffington Post, 17 août 2017.

En conclusion, je dirais que « le diable est dans le détail » et qu’avant d’écrire un commentaire sur un sujet aussi complexe que le glyphosate, il faut commencer par séparer le bon grain de l’ivraie, ce qui prend beaucoup de temps…

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