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réponse à Jean-François Cliche

Des amis québécois m’ont fait parvenir le lien vers un « article » publié par  Jean-François Cliche dans le journal  « Le soleil« . Tout indique que ce « confrère » est un lobbyiste car il n’a pas pu trouver tout seul les « arguments » qu’il utilise pour tenter de me discréditer…

La virulence du ton rappelle étrangement celui des « trolls » de Monsanto, bien connus pour leurs affirmations à l’emporte-pièce et l’utilisation en boucle des mêmes arguments pour discréditer mon travail. Récemment j’ai porté plainte contre l’un d’entre eux, André Heitz, qui se cache sous le nom de Wackes Seppi et poursuit sans relâche de sa hargne les journalistes rigoureux, comme mes confrères Stéphane Foucard et Stéphane Horel du journal Le Monde.

Je vais donc reprendre, point par point, les contre-vérités assénées par le lobbyiste québécois.

Celui-ci semble ignorer que mon livre « Le Monde selon Monsanto« , qui accompagnait le film éponyme, a été traduit en 25 langues, y compris aux Etats-Unis, où son contenu a été revu par un cabinet d’avocats pendant … un an, avant sa publication. Monsanto a désespérément cherché une faille, mais ne l’a pas trouvée. Comme l’a écrit Le Monde, « qui ne dit mot, consent »… Le film et le livre ont fait l’objet d’une énorme revue de presse internationale, qui a salué unanimement la qualité des informations (documents, interviews, pièces à conviction) que j’avais rassemblées dans le monde entier. Y compris Le Devoir que cite notre gentil lobbyiste et qui a dédié au moins deux papiers à mon travail.

Concernant le CIRC, le Centre international de recherche sur le cancer, qui dépend de l’OMS, Mr. Cliche oublie de dire que ses 17 experts de renommée internationale, dont l’identité est parfaitement connue et qui ne présentaient pas de conflits d’intérêt, ont examiné mille études publiées sur le glyphosate. « Publiées » signifie que ces études ont été soumises à un processus de relecture par des pairs (peer review), ce qui permet notamment d’avoir accès aux données brutes des expérimentations. Ce n’est pas un détail: les études fournies par les industriels, comme Monsanto, aux agences de réglementation, ne sont jamais publiées dans les revues scientifiques et sont couvertes par le « secret commercial »!

Pour rédiger leur monographie, les experts du CIRC ont retenu 250 études, dont la qualité répondait aux critères très stricts de l’organisme onusien.

Pour ma part, j’ai interviewé, le 23 mars 2016, Kurt Straif, un épidémiologiste allemand, qui dirige le programme des monographies ; et, le 29 juin 2016, Kathryn Guyton, une toxicologue américaine, qui coordonna le Groupe de travail sur le glyphosate.

Voici un extrait de mon livre « Le Roundup face à ses juges » concernant cette double rencontre:

Pour établir la monographie, les experts du CIRC ont pris en compte « trois types de preuves scientifiques ». La première concerne les cancers chez les humains. Ce sont des études épidémiologiques réalisées sur des personnes qui ont utilisé le glyphosate dans leur travail. Trois études dites de « cas-contrôle »[1] réalisées au Canada, aux États-Unis et en Suède ont montré « un risque accru de lymphome non hodgkinien, un cancer du système lymphatique qui est rare chez les humains », ainsi que l’a commenté Kurt Straif. L’étude canadienne a révélé qu’il suffisait de deux jours d’exposition par an pour que le risque soit augmenté de manière significative.

La deuxième « ligne de preuves » concerne les cancers chez les animaux de laboratoire. « Il y a suffisamment d’études qui montrent que le glyphosate provoque des cancers chez les rongeurs qui ont ingéré du glyphosate pendant une période plus ou moins longue », m’a dit avec fermeté Kurt Straif[2]. Enfin, le troisième type de preuves concerne la capacité de l’herbicide à endommager l’ADN des organismes vivants, ainsi que l’ont démontré les Argentines Fernanda Simoniello et Delia Aiassa. « La génotoxicité du glyphosate est clairement établie », a affirmé Kathryn Guyton, qui a cité une expérience réalisée en Colombie avec des populations exposées à des épandages aériens : les chercheurs ont constaté que l’herbicide endommageait les chromosomes, en comparant les échantillons sanguins prélevés chez les mêmes personnes avant et après les pulvérisations[i]. De plus, de nombreux tests conduits in vitro sur des cellules humaines ou animales ont confirmé ces dommages.

Enfin, il y a des « preuves solides », écrivent les auteurs de la monographie, que « le glyphosate peut induire un stress oxydant[3] dans les cellules des animaux expérimentaux et dans les cellules humaines exposées in vitro. Or, « ce mécanisme peut-être réparé expérimentalement en administrant des antioxydants qui éliminent les effets du glyphosate sur le stress oxydant ».

« Pensez-vous qu’il faudrait interdire le glyphosate ?, ai-je demandé à mes deux interlocuteurs du CIRC.

– Cette question n’est pas de mon ressort ni de celui du CIRC, m’a répondu la toxicologue américaine. Nos monographies sont un outil mis à la disposition des autorités gouvernementales pour qu’elles puissent réglementer les produits en fixant des normes d’exposition ou un niveau de résidus autorisés dans les aliments adéquats. Mais, nous ne faisons pas de recommandations… »

[1] Dans une étude de cas-contrôle, les chercheurs comparent un groupe de personnes souffrant d’une maladie donnée, comme le lymphome non hodgkinien, à un groupe comparable (par sa taille ou l’âge des participants) de personnes non malades. Puis, ils essaient de déterminer s’il y a un facteur commun (comme l’usage du glyphosate) qui caractérise l’histoire des malades.

[2] Je reviendrai plus en détail sur les études animales retenues par les experts du CIRC dans le chapitre 8.

[i] Claudia Bolognesi et al., « Biomonitoring of genotoxic risk in agricultural workers from five Colombian regions : association to occupational exposure to glyphosate », Journal of Toxicological Environmental Health, vol. 72, n° 15-16, 2009, p. 986-997.

[3] Le stress oxydant désigne une agression des constituants de la cellule par les « espèces réactives oxygénées », dont les radicaux libres. Le stress oxydant est un facteur d’inflammation et de mutagénèse  propice au développement de  cancers.

Nous y voilà!

De  fait, l’Union européenne a demandé au BfR (Bundesinstitut für Risikobewertung), l’Institut allemand d’évaluation des risques, de rédiger un pré-rapport, pour évaluer … l’évaluation du CIRC, qu’il a ensuite transmis à l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA). L’agence a publié sa conclusion officielle, le 12 novembre 2015.  Celle-ci se résume en quelques mots alambiqués : « Il est improbable que le glyphosate pose un risque cancérigène pour les humains et les preuves ne permettent pas de le classer en fonction de son potentiel cancérigène[i]. » En d’autres termes: circulez, il n’y a rien à voir!

La saga ne faisait que commencer! Pendant deux ans, ainsi que je le raconte dans mon livre, des révélations fort embarrassantes pour les « experts européens », dont il faut préciser qu’ils sont anonymes – c’est-à-dire qu’ils n’ont pas le courage de signer leurs « rapports »!- ont sérieusement mis à mal la qualité de leur travail. D’abord, on a découvert que les « experts » ont systématiquement écarté des dizaines d’études universitaires, au motif qu’elles n’étaient pas conformes aux « bonnes pratiques de laboratoire ». De quoi s’agit-il?

Conçu par l’OCDE, ce règlement a été mis en place après plusieurs scandales qui ont révélé que de grands laboratoires américains travaillant pour l’industrie trichaient et manipulaient le résultat de leurs études, Dans mon livre Notre poison quotidien (considéré comme l’un des meilleurs livres de l’année 2014 par le prestigieux Kirkus Review des Etats-Unis-), j’écrivais ceci:

À la fin des années 1980, un procès avait défrayé la chronique : il concernait les Industrial Bio-Test Labs (IBT) de Northbrook, un laboratoire privé dont l’un des dirigeants était Paul Wright, un toxicologue venu de Monsanto, recruté au début des années 1970 pour superviser les études sur les effets sanitaires du PCB, mais aussi d’un certain nombre de pesticides. En fouillant dans les archives du laboratoire, les inspecteurs de l’Agence de protection de l’environnement (EPA) avaient découvert que des dizaines d’études présentaient de « sérieuses déficiences et incorrections » et une « falsification routinière des données » destinée à cacher un « nombre infini de morts chez les rats et souris » testés[ii]. Parmi les études incriminées se trouvaient trente tests conduits sur le glyphosate (la matière active du Roundup)[iii]. « Il est difficile de ne pas douter de l’intégrité scientifique de l’étude, notait ainsi un toxicologue de l’EPA, notamment quand les chercheurs d’IBT expliquent qu’ils ont conduit un examen histologique des utérus prélevés sur des… lapins mâles[iv]. »

En 1991, les laboratoires Craven étaient à leur tour accusés d’avoir falsifié des études censées évaluer les effets de résidus de pesticides, dont le Roundup, présents sur des fruits et légumes, ainsi que dans l’eau et les sols[v]. « L’EPA a expliqué que ces études étaient importantes pour déterminer les niveaux de pesticide autorisés dans les aliments frais ou transformés, écrivait le New York Times. Le résultat de la manipulation, c’est que l’EPA a déclaré sains des pesticides dont il n’a jamais été prouvé qu’ils l’étaient véritablement[vi]. » La fraude généralisée a valu au propriétaire des laboratoires une condamnation à cinq ans de prison, alors que Monsanto et les autres compagnies chimiques, qui avaient profité des études complaisantes, ne furent jamais inquiétées…

[i] « Conclusion on the peer review of the pesticide risk assessment of the active substance glyphosate », EFSA Journal, 12 novembre 2015.

[ii] House of Representatives, Problems Plague the EPA Pesticide Registration Activities, U.S. Congress, House Report 98-1147, 1984.

[iii] Office of Pesticides and Toxic Substances, Summary of the IBT Review Program, EPA, Washington, juillet 1983.

[iv] « Data validation. Memo from K. Locke, Toxicology Branch, to R. Taylor, Registration Branch », EPA, Washington, 9 août 1978.

[v] Communications and Public Affairs, « Note to correspondents », EPA, Washington, 1er mars 1991.

[vi] The New York Times, 2 mars 1991.

C’est après ce double scandale qu’a été institué  le règlement des « bonnes pratiques de laboratoire » qui impose des inspections régulières  dans les laboratoires privés pour vérifier qu’ils travaillent correctement. Ce règlement, qui ne dit rien sur la qualité et la pertinence des études menées et dont l’exécution est très coûteuse,   ne concerne pas les laboratoires universitaires, qui eux sont obligés de suivre des protocoles très rigoureux, sous peine de ne pouvoir publier leurs études dans les revues scientifiques. Et voilà comment un dispositif destiné à empêcher la fraude grossière dans les laboratoires privés se retournent contre les laboratoires indépendants!

Cette mauvaise foi manifeste des experts européens a fait bondir Christopher Portier, un biostatisticien américain de renommée internationale, qui affiche un CV impressionnant : auteur de plus de deux cents publications scientifiques, il a été directeur de la santé environnementale des Centers for Disease Control and Prevention, directeur de l’agence américaine des substances toxiques et du registre des maladies, directeur adjoint du prestigieux National Institute of Environmental Health Sciences (NIEHS) et du National Toxicology Program. Aujourd’hui retraité, il a été auditionné comme « invité spécial » par les experts du groupe de travail du CIRC sur le glyphosate, mais n’a pas participé à la rédaction de l’avis en raison de son activité de consultant privé auprès de l’Environmental Defense Fund (EDF), une ONG écologiste de Washington. Avec 95 scientifiques internationaux, il a rédigé une lettre le 27 novembre 2015 à Vytenis Andriukaitis, le commissaire européen chargé de la santé et de la sécurité alimentaire, avec copie notamment à Bernhard Url, le directeur exécutif de l’EFSA, dont la conclusion était sans appel: « Nous estimons que les arguments avancés par le BfR sont fondamentalement et scientifiquement frauduleux et qu’ils doivent être rejetés. »

Mais ce n’était pas fini! Une ONG autrichienne a révélé qu’une grande partie du rapport européen était un coupé-collé d’un document fourni par la « Glyphosate Taskforce« , un consortium qui réunit les 22 fabricants d’herbicides à base de glyphosate, sous la houlette de Monsanto!

Et puis, comme je le raconte dans mon livre, explosa la bombe des « Monsanto Papers« . En effet,  après la publication de la monographie du CIRC, 3500 agriculteurs américains souffrant d’un lymphome non hodgkinien et ayant utilisé régulièrement du Roundup ,ont décidé de porter plainte contre Monsanto. Timothy Litzenburg, l’un de leurs avocats que j’ai interviewé, a obtenu la déclassification de dizaines de milliers de documents internes de la firme, montrant qu’elle savait que son produit était cancérigène, mais qu’elle a caché ses données ou manipulé des scientifiques pour défendre ses produits. Ces documents ont été mis en ligne par l’association US Right to Know, où chacun peut les consulter et mesurer l’ampleur du scandale!

Le deuxième « argument » brandi par le « journaliste » du Soleil pour me discréditer fait partie de la panoplie livrée clé en main par les « communicants » professionnels de Monsanto. Il concerne une enquête dont je suis le plus fière et qui m’a valu sept prix internationaux dont le prix Albert Londres (1995, le « Goncourt » de la presse francophone. ). Intitulé « Voleurs d’organes », le film (et livre) m’avait causé des ennuis à la hauteur des crimes que j’y dénonçais. A la suite de cette enquête qui m’avait conduite en Argentine, en Colombie, au Mexique , aux Etats-Unis et en France, ma tête avait été mise à prix en Colombie… Les révélations que j’y faisais sur ce trafic ignoble ont été parfaitement rapportées dans un  article paru dans le magazine prestigieux La Recherche

Le Jury du Prix avait reçu la visite d’un représentant de la … CIA et du docteur Barraquer, un ophtamologiste colombien qui recevait de nombreux patients occidentaux pour des greffes de cornées. Les deux compères voulaient qu’on me retire le prix, au prétexte que j’aurais payé des témoins! Ils avaient même mobilisé des complices en France pour réaliser un examen bidon sur l’une des victimes présentées dans le film, ainsi que j’ai pu le prouver en justice (j’ai gagné deux procès en diffamation, tandis que le »bon » docteur Barraquer a été débouté de sa plainte pour « préjudice commercial »…) C’est ce qu’explique Stéphane Joseph, le directeur de la communication du prix Albert Londres dans cet excellent reportage réalisé par mes confrères Catherine Le Brech et Hervé Pozzo pour France TV.

Dans la « panoplie » des spécialistes de la désinformation, il y a aussi un autre film et livre que j’ai réalisés, portant sur les laboratoires de parapsychologie scientifique, comme l’Université d’Edimbourg (Écosse) ou l’Université de Stanford dans la Sillicon Valley (États-Unis). Intitulé « Le sixième sens: la science face au paranormal », ce travail a été salué par le magazine Science et Vie, qui constitue une référence dans le domaine de la science.

Quant à Marcel Kuntz, l’homme est bien connu, en effet, pour ses liens avec les industriels de la biotechnologie, comme cela a été révélé lors d’ un procès. L’obscur « biologiste du CNRS » est membre d’une officine  l’Association française pour l’information scientifique (sic!) – AFIS-  qui s’est « transformée en un véritable lobby pro OGM », pour reprendre les mots du Dr. Marcel-Francis Kahn. Celui-ci a quitté l’association après avoir dénoncé les liens qui unissent ses dirigeants, dont Marcel Kuntz, « avec Monsanto et ses filiales« .

No comment…

Pour finir, j’invite les internautes québécois à regarder la bande annonce de mon film qui sera très prochainement diffusé sur une chaîne québécoise, après la France, l’Allemagne, la  Suisse, la RTBF, la Norvège, le Portugal et la Pologne.

Vive le journalisme d’investigation, rigoureux et indépendant!

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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