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Honte à l’EFSA! (2)

Comme je l’ai expliqué dans mon post précédent, l’aspartame n’aurait jamais dû être mise sur le marché,ainsi que l’avaient recommandé les scientifiques de la FDA, qui avaient jugé les études fournies par SEARLE calamiteuses. Si l’édulcorant a été finalement autorisé, en 1981,  c’est parce que Donald Rumsfeld, le patron de…  SEARLE (qui revendra l’entreprise en 1985 à … Monsanto) a rejoint la Maison Blanche, dès l’élection de Ronald Reagan, le chantre de la déréglementation. Un coup de force politique, doublé d’un évident conflit d’intérêt, que les scientifiques de la FDA dénonceront lors d’une commission d’enquête du Congrès.

 Notons que pour cette affaire, j’ai rencontré les représentants de toutes les institutions concernées:

– la FDA

– le JECFA, Joint experts Committe on Food Addtivies, qui dépend de l’Organsiation mondiale de la santé (OMS)

– l’EFSA

Aucun n’ a pu m’expliquer comment l’aspartame a pu envahir le marché, alors que les études fournies par le fabricant SEARLE pour étayer sa demande mise sur le marché, ont été considérées comme « calamiteuses« , voire « frauduleuses » par les experts de la FDA, chargés de les évaluer.

Aujourd’hui, l‘EFSA continue d’ignorer ces études qui fondent la Dose journalière admissible (DJA) de 40mG/ kg de poids corporel, toujours en vigueur. Comment l’expliquer? À l’instar du Britannique Erik Millstone, qui suit le dossier depuis plus de trente ans, je pense que l’EFSA a peur de se déjuger: si l’agence reconnaissait, aujourd’hui, qu’elle s’est trompée, en prétendant que l’aspartame n’était pas dangereux pour la santé, elle pourrait craindre un vent de panique et d’être attaquée par des citoyens victimes de l’édulcorant pour son incompétence notoire et les conflits d’intérêts de ses « experts » que j’ai longuement décrits dans Notre poison quotidien.

La politique de l’EFSA est donc celle de l’autruche: elle attend que les industriels qui utilisent l’aspartame dans les produits alimentaires, les sucreries, les sodas ou les médicaments, décident d’eux-mêmes de le substituer par un édulcorant « clean » (comme la stévia), un processus qui est déjà en cours. Ainsi, un jour, l’agence pourra dire: « Pourquoi s’inquiéter de l’aspartame? La substance n’est plus utilisée! »

C’est pourquoi je dis qu’il ne faut pas lâcher l’affaire, car elle est exemplaire d’un comportement indigne d’une institution qui prétend protéger la santé des citoyens européens…

Je mets en ligne la partie de mon livre où j’explique comment les autorités européennes ont autorisé l’aspartame, en reprenant les yeux fermés la « décision » de la FDA, arrachée au forceps, contre l’avis des scientifiques de l’agence américaine. C’est ce qu’on appelle « l’effet boule de neige« .

« Ensuite, ce fut l’effet boule-de-neige, m’a dit avec un sourire navré Erik Millstone, le professeur de politique scientifique de l’université du Sussex. L’élection de Reagan a eu des répercussions à Genève, puisque le JECFA, qui dépend de l’Organisation mondiale de la santé, a emboîté le pas à la FDA, suivi de tous les pays européens ! Au Royaume-Uni, par exemple, j’ai interrogé au milieu des années 1980 un représentant du ministère de l’Agriculture, de la Pêche et des Aliments, pour savoir sur quelle base scientifique l’homologation de l’aspartame avait été accordée. Il m’a répondu qu’il y avait eu quelques échanges avec la FDA, qui avait certifié que l’édulcorant ne posait aucun problème, et c’est tout !

– Et sur quelles études s’est fondé le JECFA pour fixer sa DJA de 40 mg/kg ?, ai-je demandé.

– Sur les mêmes études que la FDA, à savoir celles de Searle ! Avec cette affaire, on comprend mieux pourquoi la première autorisation est très importante pour les firmes : l’idéal est de l’obtenir auprès de la FDA ou du JECFA, car c’est la porte ouverte au reste du monde, qui copie leurs décisions les yeux fermés. Après, il suffit de laisser passer le temps et plus personne ne se souvient dans quelles conditions la DJA a été fixée et le produit a un bel avenir assuré…

– Comment expliquez-vous que la FDA et le JECFA n’aient pas fixé la même DJA, s’ils ont évalué les mêmes études ?

– La décision fut complètement arbitraire, car de toute façon les études n’étaient absolument pas fiables ! Il est difficile d’en savoir plus, car malheureusement il n’y a aucune trace des débats dans les rapports du JECFA. »

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Il est vrai que les archives du Joint Expert Committee on Food Additives, comme celles du JMPR, ne sont pas très bavardes. Elles se contentent en général de résumer les arguments scientifiques qui ont conduit à la décision adoptée. Pour l’aspartame, on découvre ainsi que dix-neuf experts du JECFA, dont René Truhaut et le docteur Blumenthal de la FDA, se sont réunis du 14 au 23 avril 1975 pour évaluer sa toxicité. Ils ont examiné l’étude de Searle sur les effets du DKP, dont le rapport Bressler révélera deux ans plus tard les nombreuses irrégularités. « Un problème particulier se pose du fait de la présence d’une impureté, la benzyl-5 dioxo-3,6, pipérazine-2 (dicétopipérazine), notent-ils dans leur compte rendu. On a observé, chez des rats soumis pendant de longues périodes à un régime alimentaire contenant de la dicétopipérazine, des lésions qualifiées de polypes utérins. […] Le comité s’est donc trouvé dans l’impossibilité d’évaluer le composé. Il n’a donc préparé ni monographie ni norme[i]. » L’année suivante, le bilan est encore plus succinct, mais il est conforme aux inquiétudes que l’édulcorant suscite au même moment de l’autre côté de l’Atlantique : « Devant l’insuffisance des données fournies, le comité a décidé de reporter l’examen de l’aspartame. Des normes indicatives ont été établies, mais aucune monographie n’a été préparée[ii]. » Dans son rapport de 1977, le JECFA reparle de l’étude sur le DKP et évoque le « doute exprimé quant à la validité des données de base » : c’est pourquoi il décide de « reporter sa décision, en attendant que soient fournies des assurances sur la validité des données toxicologiques utilisées[iii] ».

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Il faut attendre son vingt-quatrième rapport, daté de 1980, pour que l’évaluation de l’aspartame fasse l’objet de quelques lignes très laconiques : « Le comité a examiné de nouvelles études de toxicité chez l’animal et plusieurs études sur l’homme. La dose sans effet a été évaluée d’après les études sur l’animal, à 4 g/kg. La DJA pour l’aspartame a été fixée à 40 mg/kg. […] Une monographie a été préparée[iv]. » En annexe, figurent effectivement cinq « études » : deux d’entre elles ont été réalisées par Iroyuki Ishii, qui aurait évalué l’incidence des tumeurs cérébrales chez des rats et mesuré les effets du DKP, pour le compte de Ajinomoto, le fabricant japonais d’aspartame. Le problème, c’est que leurs résultats sont annoncés pour… 1981[v] ! (Notons au passage que le secrétariat du JECFA compte parmi ses membres le « docteur M. Fujinaga, de la Fédération des associations des additifs alimentaires de Japon ».) Les trois autres études ont été fournies par Searle et concernent les effets de l’aspartame sur les personnes atteintes de phénylcétonurie – il est précisé qu’elles n’ont pas été publiées. On n’en saura pas plus sur les données scientifiques qui ont poussé le JECFA à « préparer une monographie », ni comment il a résolu les « doutes » soulevés par les études toxicologiques de Searle lors des précédentes réunions. Toujours est-il qu’en 1981, quelques mois après l’arrivée de Ronald Reagan à la Maison-Blanche, le comité confirme définitivement la « DJA fixée lors de la vingt-quatrième réunion[vi] ».

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Trente ans plus tard, à Genève, l’histoire de la DJA de l’aspartame (toujours en vigueur en 2011) s’est bien évidemment perdue dans les limbes. « Quand le JECFA l’a fixée au début des années 1980, il s’est fondé sur toutes les études alors disponibles, m’a expliqué Angelika Tritscher, la secrétaire du JECFA et du JMPR. Cette norme est toujours valide car, depuis, elle a été confirmée par d’autres agences de réglementation. »

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« Confirmer » n’est pourtant pas le mot approprié car, pour cela, il eut fallu que les dites agences aient conduit leur propre évaluation des études fournies par Searle. Or, il n’en est rien, puisque celles-ci se sont contentées de « reprendre » la DJA fixée par le JECFA, ainsi que me l’a expliqué Hugues Kenigswald, le chef de l’Unité des additifs alimentaires à l’EFSA, quand je l’ai rencontré à Parme en janvier 2009 : « La dose journalière acceptable de 40 mg/kg a été établie par le JECFA, puis adoptée en Europe par le comité scientifique de l’alimentation humaine en 1985.

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– Est-ce que vous savez sur quelles études scientifiques le JECFA s’est fondé pour établir sa DJA ?, lui ai-je demandé.

– Sur les études financées par Searle, c’est-à-dire l’entreprise qui voulait mettre l’aspartame sur le marché, m’a répondu sans hésiter l’expert de l’EFSA.

– Savez-vous que les études de Searle étaient très controversées et jugées comme non fiables par de nombreux scientifiques de la FDA ?

– Je ne sais pas ce qu’il faut penser des études initiales, car je n’ai pas les éléments pour juger, a admis Hugues Kenigswald. Manifestement, s’il y avait un doute sur la validité des données, ce doute a été levé…

– Le problème, c’est qu’il n’y a eu aucune étude nouvelle de Searle qui permette de comprendre pourquoi ce doute a été levé et depuis tout le monde est resté “scotché” sur cette DJA…

– C’est peut-être regrettable, mais c’est souvent le cas avec des décisions qui ont été prises il y a trente ans[vii]… »

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Pendant tout l’entretien avec le représentant de l’EFSA, trois représentants de l’agence, assis derrière moi, notaient scrupuleusement et enregistraient les propos  échangés!

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Voilà comment, en tout cas, l’aspartame a conquis le monde, malgré les nombreux signaux d’alertes sanitaires que les agences réglementaires continuent d’ignorer avec une unanimité suspecte…


[i] Organisation mondiale de la santé, « Évaluation de certains additifs alimentaires (colorants, épaississants et autres substances). 19e rapport du comité mixte FAO/OMS d’experts des additifs alimentaires », Série de rapports techniques, n° 576, 1975.

[ii] Organisation mondiale de la santé, « 20e rapport du comité mixte FAO/OMS d’experts des additifs alimentaires », Série de rapports techniques, n° 599, 1976.

[iii] Organisation mondiale de la santé, « 21e rapport du comité mixte FAO/OMS d’experts des additifs alimentaires », Série de rapports techniques, n° 617, 1977.

[iv] Organisation mondiale de la santé, « 24e rapport du comité mixte FAO/OMS d’experts des additifs alimentaires », Série de rapports techniques, n° 653, 1980.

[v] Iroyuki Ishii et alii, « Toxicity of aspartame and its diketopiperazine for Wistar rats by dietary administration for 104 weeks », Toxicology, vol. 21, n° 2, 1981, p. 91-94.

[vi] Organisation mondiale de la santé, « 25e rapport du comité mixte FAO/OMS d’experts des additifs alimentaires », Série de rapports techniques, n° 669, 1981.

[vii] Entretien de l’auteure avec Hugues Kenigswald, Parme, 19 janvier 2010.

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