Notre poison quotidien sort en poche

Pour ceux et celles qui n’auraient pas lu Notre poison quotidien, il est encore temps de se rattraper!

Le livre sort effectivement en poche dans les jours qui viennent. Je mets en ligne la postface que mon éditeur La Découverte m’a demandé de rédiger. Bonne lecture!

Postface à l’édition de 2013

 

« Il y a quelque chose de profondément malsain dans la manière dont nous vivons aujourd’hui. Nous sommes assaillis de pathologies mortifères provoquées par les inégalités d’accès à un environnement sûr, à la santé ou à l’eau potable. Elles sont aggravées par les actions politiques de court terme et un discours de division sociale fondé sur l’adoration de la richesse. » Ces mots sont ceux de Jacqueline McGlade, directrice exécutive de l’Agence européenne de l’environnement (AEE), dans la préface d’un rapport qui a fait l’effet d’une bombe lors de sa publication le 23 janvier 2013[1], tant son ton tranche avec le langage poli et lisse caractérisant habituellement ce genre de document. Intitulé Signaux précoces et leçons tardives. Science, précaution, innovation, ce « rapport choc » de 750 pages, « pointe les failles béantes du système de régulation sanitaire et environnementale en vigueur, en Europe comme ailleurs », ainsi que l’écrit Le Monde[2].

Pour étayer leur réquisitoire, les experts de l’AEE ont décortiqué l’histoire de quinze produits chimiques, qui constituent précisément la matière de Notre poison quotidien : Bisphénol A, DDT, essence au plomb ou insecticides. Et, à chaque fois, ils dressent le même constat : « Des risques importants pour la santé des populations ou l’environnement ont été ignorés, cachés ou relativisés, et se révèlent finalement coûteux pour la collectivité[3]. » La publication de ce rapport a été plusieurs fois repoussée, en raison des pressions exercées par les industriels – dont Bayer, fâché que l’on mette en cause ses poisons agricoles, comme le Gaucho ou le Cruiser (deux insecticides suspectés notamment d’exterminer les abeilles).

Paul François gagne son procès contre Monsanto

Deux ans après la sortie de Notre poison quotidien, les choses bougent enfin, lentement mais sûrement… Mon livre (et film) a-t-il contribué à cette évolution ? En tout cas, mon enquête a fait la une de cinq magazines – L’Express, Télérama, Le Nouvel Observateur, Témoignage chrétien et… L’Usine nouvelle, qui avait placé sur la couverture de son édition du 7-13 avril 2011 une photo de mon livre, avec ce titre : « Le livre qui empoisonne l’industrie chimique. »

Trois semaines plus tôt, la diffusion du documentaire avait décroché un record d’audience sur Arte (1 250 000 téléspectateurs et 4,8 % de parts de marché), tandis que dans mon bureau s’accumulait une revue de presse exceptionnelle : elle pèse plus de quatre kilos ! Il faut dire que, motivés par la « cause » qu’incarne mon investigation, les services de presse d’Arte et de La Découverte n’ont pas lésiné sur les moyens. Le 17 janvier 2011, était organisée au Club de l’Étoile, à Paris, une avant-première du documentaire, à laquelle ont participé quelque quatre-vingts journalistes. Avant la projection, j’avais rendu hommage à Yannick Chenet (voir supra, chapitre 4), décédé deux jours plus tôt des suites de sa leucémie, et j’avais présenté Paul François (voir supra, chapitre 1), qui avait ainsi pu entrer en contact avec les principaux médias français. Le 19 mars, l’agriculteur charentais était élu président de l’association Phyto-Victimes, créée à Ruffec par une soixantaine d’agriculteurs malades. Une première mondiale. Comptant aujourd’hui plus de deux cents membres, cette association vise à rassembler les agriculteurs qui, partout en France, souffrent de pathologies liées à l’utilisation des pesticides, pour mener des actions collectives – y compris judiciaires – à destination des pouvoirs publics et des fabricants de poisons agricoles. Et puis, le 28 février 2012, la nouvelle défrayait la chronique nationale et internationale : le tribunal de grande instance de Lyon condamnait Monsanto à indemniser Paul François pour les graves troubles neurologiques causés par son intoxication au Lasso.

Quelques mois plus tôt, le 1er juin 2011, la Commission supérieure des maladies professionnelles en agriculture (COSMAP) avait elle aussi pris une décision historique en approuvant l’intégration de la maladie de Parkinson dans le tableau des maladies professionnelles de la Sécurité sociale. Confirmé par un décret publié le 4 mai 2012 au Journal officiel, ce vote n’avait pourtant pas fait l’unanimité : sur les vingt-quatre membres de la COSMAP, il y eut dix-neuf voix pour, une abstention et quatre voix contre, dont celles de la FNSEA et de Coop de France (voir supra, chapitre 4) ! Pourquoi le principal syndicat agricole s’est-il opposé à ce que la maladie de Parkinson soit officiellement reconnue comme une maladie professionnelle des agriculteurs ? Sans doute – mais ce n’est qu’une hypothèse – parce que la FNSEA est très liée aux coopératives agricoles qui gagnent énormément d’argent avec la vente des poisons chimiques. Et peut-être aussi parce que les promoteurs invétérés du modèle agroindustriel craignent que les paysans malades se retournent contre les fabricants et les vendeurs d’« élixirs de mort », ainsi que leurs relais syndicaux qui continuent de pratiquer la politique de l’autruche.

Il serait pourtant temps que ceux-ci se réveillent, car la roue tourne et continuer dans le déni pourrait leur coûter très cher. Le temps où l’on pouvait affirmer, la main sur le cœur, que « les dangers des pesticides ne sont pas prouvés » est bel et bien révolu. Depuis que j’ai écrit ce livre, de nouvelles études ont confirmé que des doses infimes de pesticides, telles qu’on les retrouve dans les aliments, peuvent constituer une véritable bombe chimique, en raison de l’« effet cocktail » (voir supra, chapitre 19).

L’une d’entre elles, publiée le 3 août 2012 par PloS One, a été conduite par le toxicologue Michael Coleman, de l’université d’Aston (Angleterre), comme l’expliquait Le Monde : « Son équipe a comparé l’effet isolé et l’impact combiné, sur des cellules de notre système nerveux central, de trois fongicides fréquemment rencontrés sur les étals des primeurs, le pyriméthanil, le cyprodinil et le fludioxonil ». Résultat : les dommages infligés aux cellules sont jusqu’à vingt ou trente fois plus sévères lorsque les pesticides sont associés.Des substances réputées sans effet pour la reproduction humaine, non neurotoxiques et non cancérigènes ont, en combinaison, des effets insoupçonnés”, résume l’un des auteurs de l’étude, le biologiste moléculaire Claude Reiss, ancien directeur de recherche au CNRS et président de l’association Antidote Europe. “On observe l’aggravation de trois types d’impacts”, détaille le chercheur français : “La viabilité des cellules est dégradée ; les mitochondries, véritables “batteries” des cellules, ne parviennent plus à les alimenter en énergie, ce qui déclenche l’apoptose, c’est-à-dire l’autodestruction des cellules ; enfin, les cellules sont soumises à un stress oxydatif très puissant, possiblement cancérigène et susceptible d’entraîner une cascade d’effets”[4]. » Les auteurs de l’étude citent « parmi les conséquences possibles de telles agressions sur les cellules », « le risque d’une vulnérabilité accrue à des maladies neurodégénératives comme Alzheimer, Parkinson ou la sclérose en plaques ». Cela est d’autant plus inquiétant qu’une autre étude, publiée en juillet 2012 par la revue Environmental Health Perspectives, a montré que l’on retrouvait les molécules actives des pesticides, en petites doses, dans les moquettes et tapis de maisons situées à près d’un kilomètre et demi des zones d’épandage[5]

Pesticides et perturbateurs endocriniens : les avancées des rapports du Sénat français

Ce que j’ai écrit dans ce livre sur la dangerosité des pesticides a été largement repris en France par la Mission d’information du Sénat sur les pesticides et leur impact sur la santé et l’environnement, qui a publié un rapport exemplaire en octobre 2012[6]. À l’origine de cette initiative : Nicole Bonnefoy, une députée socialiste de Charente que j’avais rencontrée lors d’une projection de mon film Notre poison quotidien dans son département, avec la participation de Paul François.

Présidée par Sophie Primas (UMP), la mission sénatoriale a procédé à quatre-vingt-quinze auditions et entendu deux cent cinq personnes. Pour ma part, j’ai été auditionnée en juin 2012. Consultable sur le site du Sénat, le rapport extrêmement fouillé fait quatre constats dûment étayés : « Les dangers et les risques des pesticides pour la santé sont sous-évalués ; le suivi des produits après leur mise sur le marché n’est qu’imparfaitement assuré au regard de leurs impacts sanitaires réels et les effets des perturbateurs endocriniens sont mal pris en compte ; les protections contre les pesticides ne sont pas à la hauteur des dangers et des risques ;  les pratiques industrielles, agricoles et commerciales actuelles n’intègrent pas toujours suffisamment la préoccupation de l’innocuité pour la santé lors du recours aux pesticides. »

D’aucuns argueront que ce rapport ne changera pas la face du monde, car les sénateurs ont peu de pouvoir… Certes. Mais il faut mesurer le chemin parcouru : au moment où j’écrivais ce livre, les élus se contentaient généralement de répéter la propagande martelée par les industriels : « Les pesticides sont très bien testés. » Ce rapport doit être pris pour ce qu’il est : la synthèse étayée d’une prise de conscience des politiques, dont on peut espérer qu’elle débouchera tôt ou tard sur des mesures concrètes. Il en est de même pour les perturbateurs endocriniens, dont les élus ignoraient jusqu’à l’existence il y a peu encore. Or, en juillet 2011, le sénateur Gilbert Barbier (apparenté UMP) rendait public un rapport intitulé Les Perturbateurs endocriniens, le temps de la précaution[7].

Agissant à la demande de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques, le chirurgien de Franche-Comté et vice-président de la commission des affaires sociales du Sénat m’avait auditionnée le 7 juin 2012, en présence de son assistant parlementaire. « Nous vous remercions pour l’énorme travail que vous avez fourni, m’avait-il dit, en désignant mon livre, dont il avait marqué de nombreuses pages avec des stickers jaunes. Nous sommes convaincus que les perturbateurs endocriniens représentent un énorme enjeu de santé publique. »

De fait, dans son rapport, le sénateur Barbier retrace brillamment tout ce qui constitue la matière de ce livre, en plantant d’emblée le décor : « La question d’une recrudescence, voire d’une “épidémie”, de maladies environnementales est clairement posée aujourd’hui », écrit-il dans son introduction, où il précise qu’il « s’intéressera à deux groupes principaux de pathologies : les cancers et les problèmes de fertilité ». Concernant le cancer de la prostate, il note « une très forte augmentation de 5,3 % par an entre 1975 et 2000, soit une quasi-multiplication par quatre du nombre de cas ». De même, il constate que « le cancer du sein est le plus fréquent chez la femme au niveau mondial (22 %). Il s’agit d’un cancer des pays développés, puisque le rapport est de 1 à 5 entre les pays occidentaux et les pays d’Afrique et d’Asie, à l’exception du Japon. […] En France, le nombre de cancers du sein a plus que doublé depuis 1980, passant de 21 000 à près de 50 000. Il représente 36 % des nouveaux cancers féminins. En éliminant l’effet de l’âge, l’incidence a doublé en France, passant de 56,8 à 101,5 pour 100 000, soit une hausse de 2,4 % par an. Le risque de développer un cancer du sein est passé de 4,9 % pour une femme née en 1910 à 12,1 % pour une femme née en 1950 ».

Le sénateur Barbier souligne aussi que, contrairement à ce qu’affirme la doxa industrielle, l’épidémie d’obésité qui frappe les nations riches et émergentes n’est pas due exclusivement à la « malbouffe » et au manque d’exercice, mais beaucoup aussi à la pollution chimique : « Depuis le début des années 1980, constate-t-il, les données relatives à la fréquence de l’obésité paraissent littéralement s’envoler. Cette évolution très rapide et générale exclut les explications génétiques et paraît induire une causalité environnementale. » Après avoir rappelé l’affaire du distilbène (voir supra, chapitre 17), puis décrit l’origine et le mode de fonctionnement des hormones de synthèse, le rapporteur dresse le bilan de leurs effets dévastateurs sur le système de reproduction, notamment des sujets mâles : baisse de la quantité et de la qualité du sperme, malformations congénitales (cryptorchidie, hypospadias) et cancer des testicules (voir supra, chapitre 16)[8]. Enfin, après avoir cité Rachel Carson et Theo Colborn (voir supra, chapitres 3 et 16), Gilbert Barbier s’interroge sur la nécessité d’une « révolution toxicologique », en retraçant l’histoire de la dose journalière acceptable (DJA) – où il s’appuie largement sur mon livre – et en évoquant longuement le rôle des « faibles doses » et de l’« effet cocktail » qui nécessitent un « changement de paradigme ».

Si la lecture du rapport m’a évidemment réjouie, en constatant que les élus prenaient enfin la mesure de l’urgence sanitaire actuelle, les solutions préconisées pour y remédier m’ont en revanche laissée perplexe. « Votre rapporteur propose de s’inspirer de ce qui a été fait pour le tabac ou pour l’alcool », écrit ainsi le chirurgien franc-comtois, qui recommande d’apposer un pictogramme – une femme enceinte de profil barrée d’une croix rouge – sur tous les produits contenant des perturbateurs endocriniens : « Ce pictogramme devrait avoir pour effet d’inciter les femmes concernées à éviter ces produits et les industriels à proposer des produits de substitution. », explique-t-il. Passablement énervée par ces conclusions, j’avais rédigé ce commentaire sur mon blog : « C’est ce que j’appelle une “demi-mesure” ou, pour être plus triviale, une “mesure de poule mouillée”… »

Lors de mon audition, j’avais fait remarquer que s’en tenir à l’étiquetage mettant en garde les femmes enceintes contre des produits hautement toxiques – au lieu de les interdire totalement – pour leur bébé était une « mauvaise mesure », car elle instituerait une discrimination dans la protection. En effet, nombreuses sont les femmes qui savent à peine lire ou qui ne prennent pas la peine de lire les étiquettes, car leur préoccupation est d’abord de nourrir leur famille au moindre coût. Le devoir des élus est de prendre des mesures qui protègent toute la population : maintenir sur le marché des substances qui ont tous les effets terribles décrits dans le rapport est donc tout simplement irresponsable. L’objectif de cette « manœuvre » semble bien de laisser le temps aux industriels de s’organiser pour trouver des substances de substitution, afin de préserver leurs profits. Mais que les élus le sachent : attendre, c’est aussi courir le risque de devoir rendre des comptes, en creusant davantage encore la méfiance qui prévaut entre les citoyens et leurs représentants.

Depuis, une nouvelle étude (publiée par la revue Human Reproduction en décembre 2012[9]) a confirmé qu’il fallait agir de toute ugence : portant sur 26 000 hommes français ayant participé à un Programme d’assistance à la procréation (AMP) entre 1989 et 2005, elle a révélé qu’en dix-sept ans, la concentration des éjaculats – qui se mesure en millions de spermatozoïdes par millilitre de sperme – avait diminué de 32,2 %, soit une réduction continue de 1,9 % par an.

Le Bisphénol A interdit dans les récipients alimentaires

Comme on l’a vu dans ce livre, la perte de fertilité des mâles occidentaux est largement due à l’exposition à de faibles doses de perturbateurs endocriniens, parmi lesquels les phtalates (utilisés dans les plastiques et les parfums), les alkyphénols (détergents, parfums, retardateurs de flammes) et les parabènes (produits cosmétiques et pharmaceutiques). Et là, il y a – enfin ! – une bonne nouvelle en France. En mai 2011, à la surprise générale, une proposition de loi du centriste Yvan Lachaud, visant l’interdiction de ces trois substances, a été adoptée en première lecture à l’Assemblée nationale à une courte majorité (236 voix pour et 222 contre, grâce à quelques « voix égarées » de l’UMP). Quatre mois plus tard, le 28 septembre 2011, la même Assemblée votait à une large majorité une autre proposition de loi interdisant à partir du 1er janvier 2014 la fabrication et la commercialisation de récipients alimentaires (comme les boîtes de conserves) comprenant du Bisphénol A (BPA), l’un des principaux perturbateurs endocriniens (voir supra chapitre 18).

Malheureusement, après avoir fait la navette entre les deux chambres, la loi a été revue à la baisse. En décembre 2012, le Sénat a confirmé l’interdiction, mais en repoussant son délai d’application : le BPA sera banni des contenants alimentaires à destination des enfants de 0 à 3 ans dès la promulgation du texte en 2013 et à tous les autres contenants au… 1er janvier 2015. « Cette limite de la loi ne doit pas masquer le fait que cette décision fait de la France le premier pays au monde à prendre une telle mesure, a alors commenté le Réseau environnement santé (RES). Il reste à agir sur les autres sources de contamination au BPA : revêtement des canalisations d’eau, ciments dentaires, dispositifs médicaux. […] Malgré ses limites, c’est donc un signal fort qui est envoyé aux industriels pour que la question des perturbateurs endocriniens soit prise au sérieux et que leur substitution soit recherchée de façon systématique[10]. »

De fait, certains industriels ont déjà anticipé, en faisant de l’absence de BPA dans leurs produits un argument publicitaire. C’est ainsi que les magasins U ont annoncé qu’ils avaient banni le BPA du papier de leurs tickets de caisse, mais aussi de tous les récipients alimentaires commercialisés par la chaîne : « Les magasins U sont plus que jamais certains de faire aujourd’hui ce que tout le monde fera demain, clamait ainsi un encart publicitaire publié sur une pleine page dans plusieurs quotidiens. N’attendons pas que la loi nous impose de le supprimer. »

Notons au passage le changement d’attitude de l’Agence nationale de sécurité sanitaire, de l’environnement et du travail (ANSES), qui, dans un rapport publié le 27 septembre 2011, reconnaissait – enfin ! – que le BPA avait des effets « avérés » sur l’animal de laboratoire, parmi lesquels « l’altération de la production spermatique, la survenue accrue de kystes ovariens et de lésions des glandes mammaires ou encore l’avancement de l’âge de la puberté chez les femelles ». Ayant provoqué un véritable « coup de tonnerre »[11], le rapport de l’agence française a placé dans l’embarras son homologue européenne – l’EFSA, dont j’ai longuement parlé dans ce livre –, qui, pour l’heure, continue de nier le danger des faibles doses de BPA. Il en est de même de l’Académie de médecine, dont j’ai souligné les liens avec l’industrie (voir supra, chapitre 10). Dans un rapport rendu public le 10 novembre 2011, la vénérable institution a jugé l’interdiction du BPA et des phtalates « prématurée », mais n’en pas moins fait toute une série de mises en garde destinées aux « personnes à risques », comme les « jeunes enfants, les personnes atteintes d’un cancer hormono-dépendant, les femmes enceintes ou allaitantes ». Parmi ces recommandations, qui ne sont guère rassurantes, on peut lire : « Interdire de chauffer directement les aliments dans les emballages plastiques » ; « interdire de stocker longtemps et à température élevée des eaux minérales dans les bouteilles plastiques libérant des phtalates » ; « conseiller aux caissières manipulant des tickets de caisse thermiques de porter des gants, surtout si elles sont enceintes »…

Haro sur les conflits d’intérêts : les errements de l’EFSA

« Seriez-vous disposée à venir témoigner devant le Parlement européen ? » Cette question m’a été posée par Corinne Lepage, députée européenne et vice-présidente du Parlement européen, qui m’a contactée le lendemain de la diffusion de Notre poison quotidien sur la RTBF. En vertu d’un accord de coproduction, la télévision publique belge avait été autorisée à diffuser le film six semaines avant Arte. Interpellée par le contenu de mon enquête, la fondatrice du CRIIGEN (Comité de recherche et d’information indépendante sur le génie génétique) avait décidé de s’attaquer au dossier de l’aspartame. C’est ainsi qu’elle a organisé une audition au Parlement européen, qui s’est tenue à Bruxelles le 16 mars 2011, le jour de la diffusion du film sur Arte.

Étant très prise par les nombreuses interviews suscitées par mon investigation, je n’ai malheureusement pas pu participer à cette audition, qui fut très instructive. Parmi les personnes auditionnées, il y eut notamment Hugues Kenigswald, le chef de l’Unité des additifs alimentaires de l’EFSA (voir supra, chapitre 15), qui a reconnu devant les députés de l’Union que la DJA européenne de l’aspartame était fondée sur les études hautement controversées (et jamais publiées) de Searle. Conséquence : le Parlement européen a demandé à la Commission européenne de saisir l’EFSA pour qu’elle effectue une réévaluation de la sécurité de l’aspartame. Normalement, cette « réévaluation » était prévue en… 2020, mais l’agence européenne a dû obtempérer, en avançant le processus.

« En mai 2011, la Commission européenne a invité l’EFSA à anticiper la réévaluation complète de la sécurité de l’aspartame (E 951), écrit ainsi l’agence sur son site <www.efsa.europa.eu>. Il était prévu à l’origine que cette réévaluation soit achevée en 2020. L’examen de cet édulcorant individuel est programmé dans le cadre de la réévaluation systématique de tous les additifs alimentaires ayant été autorisés dans l’UE avant le 20 janvier 2009, comme prévu par le règlement (UE) n° 257/2010. L’EFSA a accepté ce mandat et elle a organisé un appel public destiné à recueillir des données scientifiques, ainsi qu’un examen approfondi de la littérature scientifique disponible. L’EFSA a pu accéder à un grand nombre d’études scientifiques et d’ensembles de données, publiées ou non, à la suite de cet appel de données qui s’est clôturé le 30 septembre 2011. Dans un souci réitéré d’ouverture et de transparence, l’EFSA a publié la liste complète de ces études scientifiques et elle a également rendu publiques des données scientifiques non publiées à ce jour, notamment les 112 documents originaux sur l’aspartame qui avaient été soumis en tant qu’éléments justificatifs dans le cadre du processus de demande d’autorisation de l’aspartame en Europe au début des années 1980. » Au moment où j’écris ces lignes, j’apprends que l’« échéance pour la réévaluation de l’aspartame » a été fixée à… mai 2013.

On aura remarqué le ton quelque peu embarrassé de l’agence européenne, qui souligne son « souci réitéré d’ouverture et de transparence ». Il faut dire que, depuis la sortie de ce livre où j’ai longuement épinglé les conflits d’intérêts qui caractérisent de nombreux « experts » des agences de réglementation, l’EFSA a été régulièrement montrée du doigt.

Début 2012, José Bové, député européen d’Europe Écologie-Les Verts, a ainsi rapporté dans une conférence de presse que Diana Banati, la présidente du conseil d’administration de l’EFSA, avait « oublié » de mentionner dans sa déclaration de conflit d’intérêts qu’elle siégeait au conseil de direction scientifique de la branche européenne de l’International Life Sciences Institute (ILSI), le lobby de l’industrie agroalimentaire dont j’ai révélé l’histoire et les méthodes (voir supra, chapitres 12 et 15).

En mai 2012, devant l’émoi suscité par cette affaire largement médiatisée, « l’EFSA a demandé à Mme Banati de partir », selon un communiqué de la Commission européenne[12]. Pas de problème ! La scientifique hongroise a été aussitôt embauchée comme directrice exécutive de la branche européenne de l’ILSI (un « choix de carrière », selon elle) ! Dans le même communiqué, la Commission précisait « regretter que Mme Banati passe directement de l’EFSA à l’ILSI »… Si Diana Banati a bien été contrainte de démissionner, six autres membres du conseil d’administration de l’EFSA ont, en revanche, été épargnés, malgré leurs liens avérés avec l’ILSI. C’est ce qu’a montré un rapport de la Cour des comptes européenne d’octobre 2012, qui, du coup, s’interrogeait sur cette « différence de traitement »…

En janvier 2012, l’EFSA s’était déjà retrouvée sur la sellette en raison de sa tendance à ignorer la trop grande proximité de ses membres avec… l’ILSI. On découvrait que l’Institut créé par la firme américaine Coca-Cola au début des années 1980 (supra chapitres 12, 13 et 15) promouvait une nouvelle méthode d’évaluation de la toxicité des molécules contaminant la chaîne alimentaire (résidus de pesticides, d’additifs et d’emballages alimentaires). Baptisée « seuil de préoccupation toxicologique » (threshold of toxicological concern, ou TTC), cette méthode serait du pain bénit pour les industriels. Elle propose en effet de ne rendre les tests toxicologiques obligatoires qu’au-delà d’un seuil que les industriels définiraient en s’appuyant sur les ressemblances chimiques des molécules. Cette « méthode » avait déjà été avancée par l’AFSSA pour justifier l’absence d’études des effets du BPA sur le fœtus, en arguant que celles-ci n’étaient pas nécessaires, puisque la molécule était proche de celle du paracétamol (voir supra, chapitre 18) ! Devant l’insistance de l’ILSI pour imposer cette nouvelle « méthode », l’EFSA avait décidé de constituer un groupe de travail confié à Susan Barlow, une consultante de… l’ILSI, qui a aussi travaillé pour PepsiCo, Pfizer, Rio Tinto, Plastics Europe ou Philipp Morris ! Cette « experte » de l’agence européenne a donc constitué un « comité », comprenant treize experts, dont dix avaient participé à l’élaboration du TTC pour l’ILSI et huit travaillaient directement pour le fameux institut !

On le voit : depuis la première publication de ce livre, des avancées indéniables ont été réalisées et, petit à petit, les agences de réglementation sont poussées à rendre des comptes sur leurs pratiques et décisions. Quant aux responsables politiques, ils commencent à prendre conscience que si l’on veut stopper l’épidémie de maladies chroniques qui frappe la population et plombe les comptes de la Sécurité sociale, il faut s’attaquer à ses vraies causes, en revoyant de fond en comble le système de réglementation des produits chimiques et en activant le principe de précaution, dès qu’un doute raisonnable existe sur la toxicité d’une molécule. Et, faut-il le rappeler : en matière de sécurité sanitaire, le doute devrait toujours bénéficier aux citoyens et non aux industriels, comme c’est le cas aujourd’hui…

Pour finir, je voudrais rendre hommage à l’énorme travail réalisé par le Réseau environnement santé (RES) animé par André Cicollela, qui, à l’instar du Mouvement pour les générations futures de François Veillerette, ne baisse jamais la garde, en poursuivant sans relâche un seul objectif : la protection des citoyens et de la vie...


[1] European Environment Agency, Late Lessons from Early Warnings. Science, Precaution, Innovation, <www.eea.europa.eu>, 23 janvier 2013.

[2] Paul Benkimoun et Stéphane Foucart, « Bisphénol A, pesticides… L’Europe admet les failles de sa sécurité sanitaire », Le Monde, 24 janvier 2013.

[3] Ibid.

[4] Grégoire Allix, « L’inquiétant effet cocktail des pesticides sur nos molécules », Le Monde, 8 août 2012.

[5]

[6] Nicole Bonnefoy, Pesticides : vers le risque zéro. Rapport d’information n° 42 (2012-2013) fait au nom de la Mission commune d’information sur les pesticides, <www.senat.fr>,  10 octobre 2012.

[7] Gilbert Barbier, Perturbateurs endocriniens, le temps de la précaution. Rapport d’information n° 765 (2010-2011) fait au nom de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques, <www.senat.fr>, 12 juillet 2011. Pour établir son rapport, le sénateur a auditionné soixante personnes.

[8] Le sénateur Barbier cite longuement, à ce sujet, le rapport Reproduction et Environnement de l’Inserm du 14 avril 2011, publié peu après la première édition de ce livre.

[9]

[10] Réseau environnement santé, « Interdiction du Bisphénol A dans les contenants alimentaires : le RES salue une avancée historique », <http://reseau-environnement-sante.fr>, 13 décembre 2012.

[11] Stéphane Foucart, « Bisphénol A, les dessous d’un scandale sanitaire », Le Monde, 29 octobre 2011.

[12] « La présidente de l’EFSA pas limogée ? », Le Figaro.fr (avec l’AFP), 11 mai 2012.

 

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