« La marche des sciences »

J’ai participé hier à l’émission « La marche des sciences » de France culture de Aurélie Luneau, avec Vincent Tardieu, auteur de Vive l’agrorévolution française!

http://www.franceculture.fr/emission-la-marche-des-sciences-du-productivisme-a-l%E2%80%99agro-revolution-l%E2%80%99histoire-d%E2%80%99un-defi-2012-10-18

En fin d’émission, la metteuse en scène  Lilo Baur a présenté Le 6e Continent (en référence au dépotoir de plastique, d’une superficie équivalente à deux fois celle de la France, qui s’est accumulé dans l’océan pacifique), une pièce écrite  par Daniel Pennac  au Théâtre des Bouffes du Nord – 37 bis, bd de La Chapelle, 75010 Paris (01 46 07 34 50).

A ne pas manquer!

Hier soir, 200 personnes ont participé à la projection des Moissons du futur au cinéma l’Ecran de Saint Denis, dans le cadre du festival Alimenterre.

Comme promis, je mets ici en ligne un extrait de mon livre sur le programme d’agroforesterie, conduit par Christian Dupraz à l’INRA de Montpellier (voir aussi la vidéo que j’ai présentée dans mon post précédent).

DÉBUT DE L’EXTRAIT DES MOISSONS DU FUTUR

Du blé à l’ombre des noyers

Sur le domaine de Restinclières, Christian Dupraz mène en effet un programme unique en Europe : depuis quinze ans, il cultive du blé à l’ombre de noyers, qu’il a plantés à raison d’une centaine à l’hectare. Les résultats de l’association culturale (arbre/céréale) sont comparés avec ceux d’une parcelle « conventionnelle » où « le blé pousse tout seul, en plein soleil ». Sur place, l’image est saisissante, tant elle rompt avec celle des monocultures de blé que l’on trouve dans la Beauce, les prairies canadiennes ou le Midwest américain, où je m’étais rendue lors de la réalisation de mon film Blé : chronique d’une mort annoncée ?, diffusé en 2005.

Et la bonne nouvelle, comme l’a d’emblée souligné Christian Dupraz en faisant visiter son domaine exceptionnel, c’est que « quinze ans après avoir planté les arbres, qui se sont bien développés, on n’a toujours pas de baisse de rendement du blé. Pourtant, au début, de nombreux agriculteurs et techniciens pensaient que la compétition pour la lumière et l’ombre des noyers auraient un impact important sur la culture, et il s’avère que ce n’est pas le cas. Les différents essais que nous avons menés montrent que l’ombre des arbres n’a aucun impact négatif sur le blé tant que le rayonnement disponible reste supérieur ou égal à 80 % du rayonnement naturel. Bien sûr, il y a des associations qui marchent mieux que d’autres : l’idéal, c’est d’avoir un arbre qui démarre tard comme le noyer et une culture qui pousse plus tôt au printemps comme une céréale d’hiver. La concurrence pour la lumière serait plus grande si on faisait pousser du maïs sous les noyers, puisque le maïs pousse en été en même temps que l’arbre. Regardez comme ce noyer est beau ! Il vaut cher ! »

Christian Dupraz s’est arrêté au pied d’un arbre vigoureux sur lequel naissent de jeunes feuilles. « Ce sont les noyers qui poussent le plus vite de France, vous n’en trouverez pas d’autres qui ont cet âge et déjà cette taille, commente-t-il avec un large sourire. C’est unique et c’est parce qu’ils ont les pieds dans le blé. Ils adorent ça ! » D’un geste de la main, l’agronome montre un appareil posé près du noyer : « C’est un capteur qui permet de mesurer en continu le rayonnement solaire. Nous en avons mis à différents endroits de la parcelle, au milieu des allées cultivées ou près des arbres. Les mesures permettent de corréler le rayonnement reçu et le rendement. C’est pourquoi nous pouvons affirmer, données à l’appui, que la baisse du rayonnement reçu par le blé n’affecte pas son rendement. Sachant que cette question de rendement était capitale, car elle constitue le critère obsessionnel de l’agriculture dite “moderne”, j’ai embauché des stagiaires pendant quinze ans pour mesurer une différence éventuelle, mais nous n’en avons pratiquement jamais trouvé ! Nos modèles de simulation prédisent qu’on aura un rendement du blé encore très correct jusqu’à ce que les arbres atteignent une hauteur égale à la distance entre les lignes d’arbres, donc en gros lorsqu’ils feront de 13 à 15 m, et à partir de ce moment-là, effectivement, le rendement du blé commencera à diminuer mais on sera pratiquement à la récolte des arbres. Or, la baisse de rendement du blé sera largement compensée par les revenus apportés par la vente des noyers qui font un bois d’excellente qualité. Lorsqu’il aura atteint sa maturité, au bout d’environ trente ans, chaque arbre donnera à peu près un mètre cube qui se négocie entre 2 000 et 5 000 euros. Ce qui fait que, pour une centaine de noyers à l’hectare, vous avez un revenu sur cette parcelle de l’ordre de 100 000 euros au minimum, voire beaucoup plus. C’est ça l’agroforesterie, on a deux sources de revenus : la culture pour le revenu à court terme, et l’arbre pour le revenu à long terme[1]. »

Ces résultats spectaculaires sont confirmés par une autre expérience pilote que l’équipe de Christian Dupraz a menée sur une parcelle située à Vézénobres, dans le Gard. Pendant quinze ans, les chercheurs de l’INRA ont suivi une association de peupliers (dont la vie est deux fois plus courte que celle des noyers) et de blé. Ils ont comparé la productivité de cette parcelle agroforestière à celle d’un champ où blé et peupliers sont séparés (ces derniers étant plantés comme dans une forêt). À noter que dans les « peupleraies pures », on compte généralement deux cents arbres par hectare, contre seulement cent vingt-cinq dans la parcelle agroforestière de Vézénobres.

« Quelle est l’option la plus favorable : séparer (assolement) ou mélanger (association) ?, demande Christian Dupraz dans son livre Agroforesterie, des arbres et des cultures. Pour la productivité, la réponse à cette question tient en un seul chiffre : la SEA, surface équivalente associée (en anglais : land equivalent ratio, LER). Il s’agit de la surface nécessaire, en séparant arbres et cultures, pour obtenir la même production qu’un hectare agroforestier. Si la SEA est supérieure à 1, cela signifie que l’association agroforestière est plus productive[i]. » Le résultat est sans équivoque : « La production de l’association est très supérieure à celle de l’assolement, écrit Christian Dupraz. Le gain est de 34 %, ce qui témoigne de la présence de fortes complémentarités entre les arbres et les cultures. […] Une SEA de 1,34 signifie qu’un hectare d’agroforesterie produit la même quantité de céréales et de bois de peuplier que 1,34 hectare divisé en deux parties, l’une de blé et l’autre de peupliers. Ou bien qu’une exploitation agroforestière de 100 ha produit autant qu’une exploitation agricole et forestière de 134 ha[ii]. » D’après les projections réalisées par les chercheurs de l’INRA pour le domaine de Restinclières (où, je le rappelle, les noyers ne sont qu’à la moitié de leur vie), la SEA tournera autour de 1,4, « ce qui est énorme », commente Christian Dupraz : « Les atouts de l’agroforesterie, c’est précisément la complémentarité des cultures et des arbres, qui joue dans les deux sens. »


[1] Il faut préciser que les noyers plantés sur le domaine de Restinclières sont des noyers hybrides, destinés exclusivement à la production de bois. Il est possible de planter des noyers greffés, producteurs de noix, ou des « arbres à double fin » (bois et fruits) qui permettent d’ajouter une troisième source de revenus, annuelle et conséquente, liée à la vente des noix.


[i] Christian Dupraz et Fabien Lagre, Agroforesterie, des arbres et des cultures, op. cit., p. 56.

[ii] Ibid., p. 57.

FIN DE L’EXTRAIT

Catégories : Les moissons du futur