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Les affirmations approximatives de Louis-Marie Houdebine sur France Inter et un extrait exclusif des Moissons du futur

J’ai écouté hier attentivement le 7/9 de France Inter Patrick Cohen recevait Corinne Lepage, eurodéputée et présidente du CRIIGEN (qui a financé l’étude du professeur Séralini) et Louis-Marie Houdebine, directeur honoraire à l’INRA et président  de l’Association française pour l’information scientifique (AFIS), dont j’ai rappelé les liens avec Monsanto dans mon dernier texte (voir sur ce Blog).

Vous pouvez réécouter cet « échange »  sur le site de France Inter :

http://www.franceinter.fr/emission-le-79-debat-sur-les-ogm

Je voulais commenter ce « débat » dès hier, mais je n’ai pas pu, faute de temps : j’ai passé une partie de la journée à signer des exemplaires de mon livre Les moissons du futur, qui sortira en librairie le 11 octobre.

http://www.editionsladecouverte.fr/catalogue/index-Les_moissons_du_futur-9782707171542.html

Par ailleurs, j’ai été débordée par des demandes d’interview venant du Japon, où mon film Le monde selon Monsanto est sorti , début septembre, en salle.

Le même jour, les journalistes argentins me demandaient de réagir à une actualité qui défraye la chronique : le gouvernement français a demandé de retirer une plaque commémorative , qui avait été apposée sur l’Ecole mécanique de la marine, la sinistre ESMA, où ont été torturés, puis jetés dans la mer, plusieurs milliers de disparus de la dictature argentine( 1976-1982).  Cette plaque soulignait le rôle de « l’école française » dans la formation des officiers argentins pour l’utilisation des techniques de « séquestration, torture et disparition ». Ce qui est la vérité la plus stricte, ainsi que je l’ai rapporté dans mon film et livre « Escadrons de la mort : l’école française » :

http://www.editionsladecouverte.fr/catalogue/index-Escadrons_de_la_mort__l_ecole_francaise-9782707153494.html

http://www.mariemoniquerobin.com/crbst_83.html

Je suis en train de préparer un communiqué sur cette triste affaire (le gouvernement français est toujours dans le déni..) qui a été révélée par le quotidien Clarin , qui cite mon enquête :

http://www.clarin.com/politica/pedido-Francia-Defensa-retira-represion_0_778722238.html

Mais revenons au 7/9 de France Inter. Je ne suis pas sûre que les auditeurs aient tout compris de ce qui s’est dit, car ce « débat » ressemblait plutôt à un dialogue de sourds, où malheureusement personne n’a pu répondre aux contre-vérités et approximations de Mr.  Houdebine. Je vais donc reprendre point par point ses affirmations qui révèlent au mieux une grande méconnaissance du dossier, et au pire, sa grande mauvaise foi.

Pour défendre les OGM, Louis-Marie Houdebine ( LMH) a évoqué un »manioc transgénique » qui ferait, dit-il, des miracles dans les champs africains. Malheureusement ce manioc miraculeux n’est qu’à l’état expérimental dans un laboratoire suisse, et comme l’écrit Le Matin (Suisse) , le 28 septembre, « il ne reste plus qu’à tester la nouvelle variété de manioc en Afrique, en plein champ » :

http://www.lematin.ch/sante/sciences/manioc-ogm-cree-zurich-defie-virus-devastateur/story/13147950

http://www.ethlife.ethz.ch/archive_articles/120926_GMO_Maniok_per/index

Espérons que le manioc OGM , censé lutter contre un virus dévastateur (et d’autant plus dévastateur qu’on a utilisé des pesticides…), aura plus de chance que le fameux « riz doré », dont j’avais raconté les mésaventures dans mon livre Le monde selon Monsanto. Celes-ci sont très bien résumées dans les deux articles ci-dessous :

http://www.alterinfo.net/Le-scandale-du-riz-dore-devoile_a30940.html

http://sciencesetavenir.nouvelobs.com/sante/20111031.OBS3570/du-riz-pour-produire-des-proteines-sanguines.html

Avec cette digression, LMH voulait faire oublier que les seuls OGM cultivés aujourd’hui dans les champs sont des  plantes pesticides, destinées à être arrosées par des pesticides puissants (comme le roundup) ou à fabriquer un insecticide qu’on appelle BT.

Comme ce sont des plantes pesticides, les OGM devraient donc être testés comme des pesticides, c’est-à-dire avec des études toxicologiques de deux ans, qui permettraient d’évaluer les risques sanitaires qu’elles font courir à ceux qui les ingurgitent (les animaux et les hommes).

Il voulait aussi contourner le problème des résidus de roundup que l’on retrouve immanquablement sur le soja, le colza ou le maïs OGM (dits « roundup ready »).

Quelle mauvaise foi que d’affirmer que le roundup n’est appliqué qu’au moment des semis, mais jamais après !

Dans mon film Les Moissons du futur (sur ARTE, le 16 octobre), j’ai rencontré un grand céréalier du Midwest (voir extrait exclusif ci-dessous) qui m’a raconté qu’il avait dû passer deux fois du roundup par avion sur son maïs, six semaines et quatre semaines avant la récolte, car ses champs étaient infestés par la sétaire géante.

Bien sûr que son maïs était imbibé de roundup !

Et Monsanto le sait très bien, c’est pourquoi, au moment de lancer sur le marché le soja Roundupready, en 1997, la firme a fait changer le taux de résidus de roundup autorisé sur les produits agricoles.

C’est ce que j’ai révélé dans Le monde selon Monsanto.

Je reproduis ici l’extrait de mon livre, où je raconte les découvertes faites par deux scientifiques californiens, quand ils ont répété une étude très controversée, publiée par Monsanto, pour montrer que le soja transgénique était équivalent en substance au soja conventionnel :

EXTRAIT

C’est précisément pour en avoir le cœur net que Marc Lappé (décédé en 2005) et sa collègue Britt Bailey ont décidé de répéter l’expérience menée par Stephen Padgette. « Pour notre étude, m’explique Britt Bailey, que j’ai rencontrée à San Francisco en octobre 2006, nous avons planté des graines de soja Roundup ready, ainsi que des graines issues des lignées conventionnelles d’origine, la seule différence étant la présence du gène Roundup ready dans les graines de Monsanto. Je précise que nous avons réalisé les cultures dans des sols strictement identiques, avec les mêmes conditions climatiques pour les deux groupes. Les pousses de soja transgénique ont été aspergées de Roundup, en respectant les recommandations de Monsanto. En fin de saison, nous avons récolté les grains issus des deux groupes et nous avons comparé leur composition organique.

– Quels furent les résultats ?

– Nos analyses ont montré des différences importantes entre le soja Roundup ready et le soja conventionnel, et notamment un niveau d’isoflavones, et donc de phytœstrogènes, de 12 % à 14 % moins élevé, ce qui prouve clairement que la composition du soja Roundup ready n’est pas équivalente au soja conventionnel. Nous avons envoyé nos données à la FDA, mais elle ne nous a jamais répondu…

– Comment a réagi Monsanto ?

– Nous avons proposé notre étude au Journal of Medicinal Food, qui l’a donc soumise à des relecteurs. Elle a été acceptée et sa publication a été fixée au 1er juillet 1999[i]. Curieusement, une semaine avant la publication, alors que selon l’usage l’article était encore sous embargo, l’Association américaine du soja (American Soybean Association, ASA), connue pour ses liens avec Monsanto, a publié un communiqué de presse affirmant que notre étude n’était pas rigoureuse. Nous n’avons jamais su d’où venait la fuite… »

J’ai retrouvé le communiqué de l’association (dont je rencontrerai bientôt le vice-président) sur le site britannique de… Monsanto, qui en présente une version française ! « L’ASA a foi dans les analyses de soja Roundup ready menées par les services de tutelle aux États-Unis et dans le monde et aux études scientifiques qui les étayent et qui montrent une équivalence entre le soja Roundup ready et le soja classique… », y est-il écrit dans une langue de bois qui égratigne un peu la langue de Voltaire[ii]

« Comment expliquez-vous que Monsanto ait conclu que les deux sojas étaient équivalents ?, ai-je demandé à Britt Bailey.

– Je pense que la faille principale de leur étude, c’est qu’ils n’ont pas arrosé les grains avec du Roundup, ce qui invalide complètement l’étude, car le soja Roundup ready est fait pour être arrosé d’herbicide.

– Comment le savez-vous ?

– Grâce à une étourderie du service juridique de Monsanto ! »

Et Britt Bailey de me montrer une lettre adressée par Tom Carrato, l’un des avocats de Monsanto, à Vital Health Publishing, un éditeur qui était alors sur le point de publier un livre qu’elle avait écrit avec Marc Lappé sur les OGM. Ce courrier, daté du 26 mars 1998, en dit long, encore une fois, sur les pratiques de la firme. Après avoir expliqué qu’il avait été informé de l’imminence de la publication dans un article du Winter Coast Magazine, le conseil écrit, avec une assurance déconcertante : « Les auteurs du livre prétendent que le Roundup est toxique. Que veulent-ils dire par “toxique” ? Chacun sait que toute substance, qu’elle soit synthétique ou naturelle, peut être toxique à une certaine dose. […] Quiconque a bu plusieurs tasses de café ou observé une personne boire de l’alcool sait que tout est affaire de dose et de seuil à ne pas dépasser. […] Ces erreurs doivent être corrigées avant la publication, parce qu’elles […] dénigrent et diffament potentiellement le produit. » Un peu plus loin, Tom Carrato défend l’étude réalisée par Stephen Padgette et fait, en effet, un bel aveu : « Les tests menés sur du soja Roundup ready non pulvérisé [c’est moi qui souligne] ne montrent aucune différence dans les niveaux d’œstrogène. Les résultats ont été publiés dans un article relu par des pairs dans le Journal of Nutrition en janvier 1996… »

« En tout cas, la lettre a été efficace, soupire Britt Bailey, car notre éditeur a renoncé à publier notre livre, et nous avons dû en chercher un autre[iii]

– Savez-vous si les résidus de Roundup que l’on trouve immanquablement sur le soja transgénique ont été évalués, d’un point de vue sanitaire ?

– Jamais ! En écrivant notre livre, nous avons découvert qu’en 1987 le niveau de résidus de glyphosate autorisé sur les grains de soja était de six ppm. Et puis bizarrement, en 1995, un an avant la mise sur le marché du soja Roundup ready, le niveau permis par la FDA est passé à 20 ppm. J’ai parlé avec Phil Errico, le directeur du département glyphosate à l’EPA, et il m’a dit : “Monsanto nous a fourni des études qui montraient que 20 ppm ne posaient pas de risque pour la santé et le niveau autorisé a été changé.” Bienvenue aux États-Unis ! »

Pour être honnête, l’Europe ne vaut guère mieux : d’après une information publiée par Pesticides News en septembre 1999, en réponse à l’importation du soja transgénique américain, la Commission européenne a multiplié par deux cents le taux de résidu de glyphosate autorisé, en le portant de 0,1 à 20 mg/kg…

FIN DE L’EXTRAIT

Je reviendrai dans un prochain article sur les autres  affirmations hasardeuses de LMH !

Voici l’extrait de mon film Les moissons du futur qui oppose deux modes de culture du maïs : l’un, agroécologique, pratiqué au Mexique (c’est le début de mon film), et l’autre transgénique….


[i] Marc Lappé, Britt Bayley, Chandra Childress, Kenneth Setchell, « Alterations in clinically important phytoestrogens in genetically modified, herbicide-tolerant soybeans », Journal of Medicinal Food, vol. 1, n° 4, 1erjuillet 1999.

[ii] <www.monsanto.co.uk/news/ukshowlib.phtml?uid=1612>. À noter que le communiqué est daté du 23 juin 1999.

[iii] Marc Lappé et Britt Bailey, Against the Grain. Biotechnology and the Corporate Takeover of your Food, Common Courage Press, Monroe, 1998.

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