Le rapport Barbier sur les pertubateurs endocriniens

C’est ce qu’on appelle une « bonne nouvelle » ! Le sénateur Gilbert Barbier – un chirurgien de Franche Comté et vice-président de la commission des affaires sociales du Sénat –  qui m’avait auditionnée le 7 juin dernier, vient de rendre son rapport intitulé  « Les perturbateurs endocriniens, le temps de la précaution ».

http://www.senat.fr/notice-rapport/2010/r10-765-notice.html

 

Cela fait plaisir de lire sous la plume d’un élu de la nation les mêmes conclusions que celles auxquelles je suis parvenue dans mon livre (et film) Notre poison quotidien qu’il cite d’ailleurs à plusieurs reprises. Quand il m’avait auditionnée, avec son assistant parlementaire, j’avais constaté qu’il avait soigneusement épluché mon ouvrage, abondamment surligné et marqué de stickers.

Agissant à la demande de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques, le sénateur commence son rapport en ces termes :

« La question d’une recrudescence voire d’une « épidémie » de maladies environnementales est clairement posée aujourd’hui. Votre rapporteur s’intéressera à deux groupes principaux de pathologies : les cancers et les problèmes de fertilité. Il cherchera à en mesurer les causes ».

Concernant les cancers hormono-dépendants, il confirme ce que j’ai écrit dans mon livre (c’est le sénateur qui surligne) :

« Le cancer de la prostate est le cancer le plus fréquent chez l’homme. Il représente, en France, 25 % des nouveaux cas, soit 40 000 en 2000.En France, on constate une très forte augmentation de 5,3 % par an entre 1975 et 2000, soit une quasi multiplication par quatre de leur nombre (…)

Le cancer du sein est le plus fréquent chez la femme au niveau mondial (22 %). Il s’agit d’un cancer des pays développés puisque le rapport est de 1 à 5 entre les pays occidentaux et les pays d’Afrique et d’Asie à l’exception du Japon. Des phénomènes de rattrapage existent dans certains pays. En outre, des études ont pu montrer que l’incidence s’accroissait sur une à deux générations du fait d’un changement de mode de vie lié, par exemple, à une immigration aux États-Unis.

En France, le nombre de cancers du sein a plus que doublé depuis 1980, passant de 21 000 à près de 50 000. Il représente 36 % des nouveaux cancers féminins. En éliminant l’effet de l’âge, l’incidence a doublé en France passant de 56,8 à 101,5 pour 100 000, soit une hausse de 2,4 % par an. Le risque de développer un cancer du sein est passé de 4,9 % pour une femme née en 1910 à 12,1 % pour une femme née en 1950″.

Le sénateur Barbier note aussi que contrairement à la doxa industrielle, l’épidémie d’obésité qui frappe les nations riches et émergentes, n’est pas due exclusivement à la malbouffe et au manque d’exercice, mais à la pollution chimique, ainsi que me l’avaient expliqué plusieurs scientifiques que j’avais rencontrés lors du colloque sur les perturbateurs de la Nouvelle Orléans (chapitre 17 de mon livre) :

« Beaucoup d’autres maladies sont aujourd’hui considérées comme pouvant avoir une composante environnementale et seraient liées au mode de vie moderne à l’occidentale. Depuis le début des années 1980, les données relatives à la fréquence de l’obésité paraissent littéralement s’envoler. Usuellement inférieur à 10 % de la population sauf aux États-Unis, le phénomène paraît devoir toucher 20, 30 ou 40 % des habitants d’ici à 2030 au Brésil, en Australie, au Royaume-Uni et aux États-Unis. Cette évolution très rapide et générale exclut les explications génétiques et paraît induire une causalité environnementale.

Les perturbateurs endocriniens paraissent jouer un rôle tout particulier car leur effet a été démontré pour plusieurs substances : le Distilbène (DES-Diethystilbestrol) sur les rongeurs et constat chez les femmes traitées, le Tributylétain (TBT) sur les mousses et les mollusques, certains phtalates avec des effets différents chez l’homme et la souris par action sur le foie et les adipocytes. Le Bisphénol A semble lui aussi impliqué dans une possible propension à l’obésité. Dans une étude datant de 20091, des rates gestantes ont été exposées à 70 μg/kg/j de BPA du 6e jour après la fécondation jusqu’à la fin de la lactation. A la naissance le poids des petits était supérieur de 7,3 %. A la fin de l’allaitement, seules les femelles présentaient un surpoids de l’ordre de 12 %. Cet effet persiste à l’âge adulte et sur leur descendance. Ces tissus adipeux se révèlent aussi être de véritables pièges pour les polluants organiques persistants présents dans l’environnement. Ils favorisent leur concentration dans l’organisme et constituent une réserve de toxicité à long terme mais, en même temps, ils protègent les organes sensibles d’une exposition aigüe ».

Puis, Gilbert Barbier dresse un constat similaire au mien sur les effets dévastateurs des perturbateurs endocriniens sur le système de la reproduction notamment des sujets mâles : baisse de la quantité et de la qualité des spermes, malformations congénitales (cryptorchidie, hypospadias) , cancer des testicules, etc. (lire le chapitre 16 de mon livre).

Citant Rachel Carson, puis Theo Colborn – les deux grandes pionnières à qui j’ai consacré deux chapitres – , il souligne :

« Dans l’environnement, on dispose donc de preuves indiscutables que certaines substances agissent comme des perturbateurs endocriniens et ont de graves effets sur le système reproducteur ».

Il illustre son propos avec ce tableau fourni par Jean-Pierre Cravedi , chercheur à l’INRA :

De même, cette diapositive communiquée par Rémy Slama de l’INSERM enfonce le clou :

Une longue partie du rapport sénatorial est consacrée à la genèse  du concept de perturbateurs endocriniens, ainsi que je l’ai longuement fait dans mon livre . Il remonte ainsi à la découverte fortuite  faite par Ana Soto et Carlos Sonnenschein un jour de 1987 en citant mon ouvrage  :

« Les données scientifiques collectées ces quarante dernières années montrant l’effet délétère de certaines substances chimiques a conduit à la création d’un nouveau concept scientifique fondé sur la description d’un mécanisme d’action : les perturbateurs endocriniens.

Ces résultats ont d’ores et déjà conduit à l’interdiction de nombreuses substances d’usage agricole, alimentaire ou industriel ou de certains usages pour protéger des publics cibles.

Aujourd’hui l’interrogation des scientifiques et du public s’est élargie à de nouvelles substances en se fondant sur un nombre croissant de publications.

Les décideurs publics doivent apporter une réponse. Il convient de définir quelle action entreprendre pour gérer ce risque nouveau. »

Puis, le sénateur s’interroge sur la nécessité d’une « révolution toxicologique », en retraçant l’histoire de la Dose Journalière Acceptable( DJA) , une interrogation qui constitue le cœur de mon enquête (chapitres 12 et 13) :

« Dans le véritable puzzle que sont les effets sur la santé des perturbateurs endocriniens sur la santé, on voit donc d’un côté des preuves de nocivité grave de certains produits, d’un autre côté une série de substance ayant ou susceptibles d’avoir des effets par des mécanismes extrêmement variés.

Dès lors se pose la question de savoir si ces substances et ces mécanismes sont bien pris en compte par la toxicologie « classique » qui fonde les réglementations en vigueur pour la protection des professionnels et des consommateurs ou si, au contraire, ils viennent bouleverser le champ traditionnel des savoirs et obligent à une remise en cause approfondie. »

Tout naturellement, Gilbert Barbier évoque longuement les problèmes des faibles doses et de l’effet cocktail qui nécessitent un « changement de paradigme » dans la conception toxicologique et la réglementation des produits chimiques.

C’est d’autant plus urgent que l’eau du robinet est contaminée par nombre de perturbateurs endocriniens (comme l’atrazine, l’herbicide de Syngenta auquel j’ai consacré un chapitre, mais aussi le glyphosate qui est la matière active du roundup de Monsanto) présents à des doses qui sont traditionnellement considérées comme « inoffensives », alors que les études scientifiques prouvent au contraire qu’elles peuvent être très dangereuses notamment pour les organismes en développement :

Si la lecture du rapport m’a remplie d’aise, tant j’étais heureuse de constater que les élus de ce pays allaient enfin prendre la mesure de l’urgence dans laquelle nous sommes, en revanche, les solutions préconisées par le sénateur Barbier me laissent perplexes .

Lisez plutôt :

C’est ce que j’appelle une « demi mesure » ou, pour être plus triviale, une « mesure de poule mouillée…

Lors de mon audition, j’avais fait remarquer que l’étiquetage mettant en garde les femmes enceintes contre des produits hautement toxiques pour leurs bébés, était une « mauvaise mesure » car celle-ci instituait une discrimination dans la protection. En effet, nombreuses sont les femmes en France qui savent à peine lire, ou qui du moins ne prennent pas la peine de lire les étiquettes, car leur seule et unique préoccupation est de nourrir leurs familles au moindre coût. Avec l’étiquetage des produits contenant des perturbateurs endocriniens on s’oriente inéluctablement vers la mise en place de deux filières : celle de produits « safe », sans produits chimiques toxiques, destinée à ceux et celles qui en ont les moyens et qui sont informés, et une autre concernant des produits au rabais destinée aux classes défavorisées.

J’estime que le devoir des élus est de prendre des mesures qui protègent toute la population, et que maintenir sur le marché des substances qui ont tous les effets terribles décrits dans le rapport est tout simplement irresponsable. À moins que l’objectif de cette « manœuvre » soit de laisser le temps aux industriels de s’organiser pour trouver des substances de substitution, applicables à tous. Mais que les élus le sachent : attendre c’est aussi courir le risque de devoir rendre des comptes, en creusant davantage la méfiance qui prévaut actuellement entre les citoyens et leurs représentants.

Catégories : Notre poison quotidien