Les propos incohérents de Jean-François Narbonne (1)

J’ai participé le 16 mai à une rencontre avec la presse agricole organisée par l’Association française des journalistes agricoles (AFJA) , à l’invitation d’Eric Massin qui travaille au journal Le Betteravier. Etait également convié  Jean-Charles Bocquet, le directeur de l’Union des industries de la protection des plantes (UIPP), avec qui j’ « échangeais » donc pour la troisième fois, alors qu’il avait refusé de m’accorder une interview pour mon film (voir sur ce Blog) !

A peine arrivée dans les locaux du Crédit agricole, rue de la Boétie, où cette rencontre avait lieu, un homme se précipite vers moi, avec un  sourire avenant. « On ne se connaît pas, me dit-il, je suis Gil Rivière-Weckstein… » Ce « journaliste » dirige le site Agriculture et Environnement, où il ne cesse de déverser insultes et papiers tendancieux à l’égard de tous ceux qui osent questionner l’innocuité des pesticides.

C’est un secret de polichinelle que ce site est payé par l’industrie chimique, ce que j’ai expliqué lors de mon face à face avec Jean-Charles Bocquet sur Libération Labo. (voir sur ce Blog). Prenant l’air surpris, celui-ci avait affirmé mollement qu’il n’en était rien… Cette partie de l’entretien avait été reprise dans les deux pages publiée par Coralie Schaub dans  Libération, le 15 mars, le jour de la sortie de « Notre poison quotidien » sur ARTE. Quelques jours plus tard, Gil Rivière-Weckstein se fendait d’une demande de droit de réponse, en osant affirmer qu’il travaillait pour un « journal indépendant ».

Ce n’est pourtant pas l’avis d’Eric Massin, le journaliste qui a organisé la rencontre pour l’AFJA: «  Ici, tout le monde sait que Agriculture et environnement est payé par l’industrie » m’a –t-il expliqué, quand je lui faisais remarquer l’outrecuidance du « journaliste » qui vient tout sourire me serrer la main, alors qu’il n’a de cesse de m’insulter sur son site…

Toujours est-il que le salarié des fabricants de pesticides vient d’interviewer Jean-François Narbonne, le toxicologue de Bordeaux, dont tout indique, qu’après avoir montré une certaine fibre écologique ou tout au moins certaines préoccupations pour l’environnement et la santé publique, il a changé de camp.

J’ai récemment publié sur mon Blog la déclaration de conflit d’intérêts qu’il a transmise à l’ANSES où on découvre que son laboratoire est financé par Total. Or, l’une des filiales de Total c’est Arkema, l’un des principaux fabricants de Bisphenol A de France. Ceci expliquant peut-être cela…

Le compte-rendu de l’interview conduite par le journaliste de l’industrie des pesticides commence en ces termes :

« Expert auprès de l’Anses, le Pr Jean-François Narbonne est l’un des rares scientifiques à avoir réagi publiquement au reportage de Marie-Monique Robin, Notre poison quotidien. »

Et pour cause ! On peut même dire que Jean-François Narbonne est le seul scientifique que l’industrie ait trouvé pour essayer de critiquer le contenu de mon documentaire et film (dont tout indique qu’il n’a pas vu le premier ni lu le second), car aucun scientifique sérieux (c’est-à-dire indépendant) n’oserait formuler autant de contre-vérités et arguments fallacieux, voire diffamatoires, à l’égard d ‘une enquête qui donne la parole à plus de cinquante scientifiques, rencontrés dans douze pays.   J’ai d’ailleurs reçu plusieurs messages chaleureux de chercheurs de l’INSERM, comme Jacqueline Clavel ou Martine Perrot-Aplanat,  ou de l’Université de médecine de Boston, comme Ana Soto et Carlos Sonnenschein,  qui ont rendu un hommage appuyé à la qualité de mon investigation.

Dans l’ interview qu’il a donnée à Agriculture et Environnement , Jean-François Narbonne reprend les mêmes poncifs qu’il avait déjà assénés dans  deux journaux en ligne (le  post.fr et nutrition.fr) . Ces pauvres arguments ont déjà été soigneusement anéantis par André Cicollela, un toxicologue et chimiste indépendant, qui se bat pour la santé publique depuis des décennies et qui est, aujourd’hui, le porte-parole du réseau Environnement Santé (voir sur ce Blog) .

http://reseau-environnement-sante.fr/2011/04/04/la-vie-du-reseau/reponse-a-jean-francois-narbonne/#more-1662

Mais je ne résiste pas à l’envie de les passer moi-même  à travers mes fourches caudines, tant il est clair que Narbonne ne maîtrise pas certains des sujets qu’il prétend connaître, avec cet imparable argument d’autorité qui a fait long feu : je suis toxicologue, donc je sais !

Voici quelques exemples des multiples erreurs et propos totalement incohérents qui jalonnent les déclarations de Mr. Narbonne :

« Pour exemple, prenons son traitement du cas de l’aspartame, que je connais d’autant mieux que je l’ai étudié ( j’ai conclu à son sujet qu’il était parfaitement inutile). Marie-Monique Robin retrace l’histoire de la situation américaine, notamment la manière dont l’aspartame y a été autorisé dans les années 1980. Très bien, sauf qu’il n’y a rien de neuf, et que cela n’a rien à voir avec la situation en Europe. »

Voilà une preuve que Mr. Narbonne, qui dit tout et le contraire de tout,  ne sait pas de quoi il parle ! Pour mon enquête sur l’aspartame ( à laquelle j’ai consacré quatre mois complets) j’ai pu consulter un millier de documents déclassifiés. Il en ressort que bien évidemment ce qui s’est passé aux Etats Unis a quelque chose à voir avec la situation européenne ! Comme me l’a expliqué Hugues Kenigswald, le chef de l’Unité additifs alimentaires à l’ Autorité européenne pour la sécurité alimentaire (EFSA), en 1985, l’Europe s’est contentée de suivre l’avis émis par la FDA, au moment d’autoriser la mise sur le marché de l’aspartame. Or, jusqu’à l’élection de Ronald Reagan à la Maison Blanche, en 1981, tous les scientifiques de la FDA se sont opposés à la mise sur le marché de l’aspartame, car ils estimaient que les études toxicologiques fournies par Searle, le fabricant d’aspartame, étaient d’une piètre qualité et qu’il fallait les répéter pour vérifier le potentiel cancérigène de l’aspartame. Cela n’a jamais été fait , grâce à l’entremise d’un certain  Donald Rumsfeld, qui était alors PDG de Searle !

Donc, la fameuse Dose Journalière  Acceptable de l’aspartame (DJA) est toujours de 40 mg par kilo en Europe, alors qu’elle a été fixée à partir d’études absolument catastrophiques, ainsi que je l’ai démontré dans mon film et livre.

http://www.efsa.europa.eu/fr/topics/topic/aspartame.htm?wtrl=01

C’est d’ailleurs ce qu’a reconnu Hugues Koenigswald devant ma caméra. Voici un extrait du script de mon documentaire :

Hugues KENIGSWALD, chef de l’unité additifs alimentaires à l’EFSA :

« Cette dose journalière acceptable de 40mg/kg a été établie au départ

par le JECFA, c’est à dire, le groupe d’experts international FAO/OMS  et c’était

en 1980 et ensuite la même DJA a été établie également par le comité scientifique

de l’alimentation humaine donc pour l’Europe en 1985. »

Marie-Monique Robin :

« Moi je suis allée à l’OMS, et j’ai fouillé dans les archives du JECFA et j’ai eu

accès aux documents.

C’est très troublant je dois dire …Cette première DJA de 40mg/ est basée sur des

études hautement controversées.

Depuis on n’est pas revenu sur cette DJA  alors que les études d’origine sont très

critiquables… »

Hugues KENIGSWALD :

« Je ne sais pas ce qu’il faut penser des études initiales, je n’ai pas les

éléments pour juger plus que ce que je peux lire dans les évaluations précédentes

et dans les évaluations précédentes, il est mentionné qu’un doute a été soulevé

et que ce doute a été levé ».

Marie-Monique Robin :

« Oui mais dans les dossiers, il n’y a pas de nouvelles études pour savoir

pourquoi ce doute est levé? Voilà. »

Hugues KENIGSWALD  :

« Sur quelque chose qui a été fait il y a effectivement 30 ans, c’est peut être

regrettable mais c’est souvent le cas. »

Le 16 mars dernier, Hugues Kenigswald a reconnu devant le parlement européen que la DJA européenne était fondée sur les études hautement controversées (et jamais publiées) de Searle. Cette audition avait été organisée par Corinne Lepage, députée européenne et vice-présidente du parlement européen, après qu’elle a vu mon documentaire sur la RTBF (la télévision publique belge) qui l’a diffusé fin janvier (six semaines avant ARTE).

Voici le compte rendu qu’en a fait Virginie Félix qui couvrait l’audition pour Télérama :

http://television.telerama.fr/television/bruxelles-debat-de-l-aspartame,66854.php

Il faut se pencher sur les documents aujourd’hui déclassifiés de la FDA pour comprendre à quel point les études toxicologiques fournies par Searle et qui, j’insiste, fondent aujourd’hui la DJA de l’aspartame, sont proprement « désastreuses », ainsi que l’a dit Jacqueline Verrett, une toxicologue de la FDA, qui a témoigné dans une audition du sénat en novembre 1987.

Voici quelques extraits des deux  chapitres de  mon livre  que j’ai consacrés à l’édulcorant de synthèse :

EXTRAIT 1

En juillet 1975, Alexander Schmidt, le directeur (commissioner) de la FDA, décide de créer un « groupe de travail spécial », chargé d’examiner la validité de vingt-cinq études de la firme concernant six médicaments et l’aspartame. Exceptionnelle, la demande fait suite à l’examen de tests pharmacologiques que les scientifiques de l’agence ont jugés « aberrants ». Parmi les membres du groupe de travail, il y avait Adrian Gross, qui travailla à la FDA de 1964 à 1979. Dans deux courriers adressés au sénateur Howard Metzenbaum en 1987[i], il a raconté en détail ce que les inspecteurs ont alors découvert dans les laboratoires de l’entreprise de Chicago, où ils ont passé au peigne fin onze études sur l’aspartame, dont deux considérées comme capitales puisqu’elles testaient les effets cancérigènes et tératogènes[1] de l’édulcorant.

Gross est l’un des signataires du rapport de cinq cents pages que le groupe de travail a remis le 24 mars 1976 et qui commence en ces termes : « Au cœur du processus réglementaire de la FDA, il y a sa capacité à pouvoir se reposer sur la validité des données de sécurité soumises par les fabricants des produits réglementés. Notre investigation démontre clairement que dans le cas de G. D. Searle, nous n’avons aucune base pour asseoir notre confiance. » Puis, le rapport énumère sur des dizaines de pages les « déficiences sérieuses » rencontrées dans les « opérations et pratiques » de la firme qui « concernent spécifiquement les études sur l’aspartame ». D’abord, ils ont constaté un « manque de souci pour l’homogénéité et la stabilité de l’ingrédient incorporé dans les régimes alimentaires », de sorte qu’il « n’y a aucune façon de savoir avec certitude si les animaux ont bien ingéré la dose rapportée ». Ils soulignent que les « comptes rendus des observations et résultats contiennent de nombreuses erreurs et aberrations » et qu’il y a des « observations rapportées qui concernent un produit qui n’a jamais existé ». Ils notent le « manque de formation des scientifiques “professionnels” qui ont fait les observations pour les études de tératogénicité » et la « perte d’informations pathologiques importantes due à la décomposition totale de certains organes ». Enfin, et c’est probablement le plus grave, ils dénoncent l’« excision de masses tumorales », c’est-à-dire le fait que des tumeurs ont été retirées des cobayes, ce qui a permis de réduire le nombre des cancers cérébraux observés dans les groupes expérimentaux (douze au total). Or, note Adrian Gross dans son courrier au sénateur Metzenbaum, malgré toutes les déficiences observées, il n’en reste pas moins que le « taux de tumeurs cérébrales des animaux exposés est nettement supérieur à celui des animaux non exposés et cet excès est hautement significatif ».

Le groupe de travail a aussi découvert que Searle avait « omis » de communiquer les résultats de deux études essentielles : l’une avait été réalisée par Harry Waisman, le directeur d’un laboratoire de l’université du Wisconsin, considéré comme l’un des meilleurs spécialistes de la phénylalanine. Conduite dès 1967 sur sept jeunes singes, celle-ci s’était soldée par la mort de l’un des cobayes, tandis que cinq avaient souffert de crises d’épilepsie. La seconde avait été réalisée par Ann Reynolds, une zoologue de l’université d’Illinois qui avait confirmé les résultats obtenus par John Olney. L’affaire est si grave que le groupe de travail recommande d’intenter une action en justice contre Searle pour « violation criminelle de la loi ». L’autorisation de mise sur le marché de l’aspartame est suspendue sine die, tandis que les faits sont publiquement dénoncés par Alexander Schmidt, lors d’une audience au Sénat en juillet 1976.

« J’ai ici le rapport du groupe de travail de la FDA sur les études de Searle, êtes-vous d’accord avec ses conclusions ?, a demandé le sénateur Edward Kennedy au directeur de l’agence.

– Oui, a-t-il répondu.

– Est-ce la première fois qu’un problème d’une telle magnitude a été découvert par la FDA ?, a insisté l’élu démocrate.

– Oui, […] nous avons parfois été informés de problèmes isolés, mais n’avions jamais rencontré de problèmes de cette ampleur dans une firme pharmaceutique[ii]. »

Dans la foulée de son audition, Alexander Schmidt annonce la création d’un nouveau groupe de travail, chargé d’investiguer la troisième étude capitale réalisée par Searle concernant les effets du DKP, le métabolite de l’aspartame. Conduite par Jérome Bressler, un scientifique réputé de la FDA qui donnera son nom au rapport publié en août 1977, cette enquête confirme les irrégularités constatées par l’équipe précédente, avec toutefois quelques « originalités » qui valent le détour ! « Les comptes rendus des observations indiquent que l’animal n° A23 LM était vivant à la semaine 88, mort de la semaine 92 à la semaine 104, vivant à la semaine 108 et mort à la semaine 112 », notent ainsi les inspecteurs. La suite est de la même veine et je me contenterai de quelques extraits, tant la liste des « anomalies » est longue : « Une masse tissulaire de 1,5 x 1,0 cm a été excisée de l’animal B3HF le 2 décembre 1972 » ; « quatre-vingt-dix-huit des cent quatre-vingt-seize cobayes qui sont morts pendant l’étude ont été autopsiés très tard, parfois un an après la mort » ; « vingt animaux ont été exclus de l’étude en raison de leur décomposition excessive » ; « l’animal F6HF, une femelle exposée à une forte dose, a été retrouvé mort au 787e jour et le rapport pathologique notait une tumeur mesurant 5,0 x 4,5 x 2,5 cm. Le dossier remis par Searle à la FDA ne mentionnait pas cette tumeur, car l’animal avait été exclu de l’étude en raison de son état de décomposition » ; « un polype sur l’utérus de l’animal K9 MF a été découvert qui n’avait pas été diagnostiqué par Searle, ce qui porte le nombre de polypes utérins à cinq sur trente-quatre pour le groupe exposé à une dose médiane (15 %)[iii]. » Etc.

« En 1979, j’ai pu consulter les études de Searle, grâce à la procédure du Freedom of Information Act, m’a raconté John Olney, de sa voix étonnamment lente. J’ai été atterré par ce que j’ai découvert… Je me souviens notamment d’une photo prise par une technicienne du laboratoire, où l’on voyait un large morceau de DKP grossièrement mélangé à la nourriture en poudre des rats. Cette anomalie a été dénoncée dans le rapport Bressler, car les rongeurs sont suffisamment malins pour éviter une substance particulièrement nauséabonde. J’avais aussi noté le nombre élevé de tumeurs cérébrales constatées dans l’une des études centrales, car je sais que ce genre de tumeurs est excessivement rare chez les animaux de laboratoire. La littérature scientifique de l’époque donnait une incidence de 0,6 %, alors que l’étude de Searle parvenait à 3,57 %, malgré ses nombreuses déficiences. Je me souviens m’être dit qu’avec de tels éléments, la FDA ne pouvait que refuser l’homologation de l’aspartame[iv]… »

EXTRAIT 2

« Je n’ai aucun scrupule à dire que si nous basons la quantité d’aspartame autorisée dans nos aliments sur les études de Searle, alors c’est un vrai désastre. » Après les embrouillaminis des scientifiques de l’ILSI, le témoignage de Jacqueline Verrett est apparu d’une étonnante limpidité, provoquant un silence religieux dans la salle de l’audience. Très stricte avec ses lunettes carrées et son tailleur de vieille fille rangée, le docteur Verrett a travaillé à la FDA comme biochimiste et toxicologue de 1957 à 1979. En 1977, elle fit partie de l’équipe de Jerome Bressler et eut donc accès aux données brutes des trois fameuses études (celle sur le DKP et les deux sur la tératogénicité) qui ont fondé la DJA de l’aspartame aux États-Unis comme en Europe (voir supra, chapitre 14). Avec un ton pince-sans-rire, elle a ironisé sur les « animaux remis dans l’étude après extraction de leurs tumeurs », « les rats morts, puis ressuscités » et a tranché : « Il est impensable qu’un toxicologue digne de ce nom, après avoir effectué une évaluation complète et objective de ces données, ne conclut pas qu’il est impossible d’interpréter ces études et qu’il faut les refaire. » Or, a-t-elle asséné, « j’ai vérifié la littérature scientifique récente et je n’ai trouvé aucune étude qui ait tenté de reproduire ces recherches pour résoudre les questions soulevées ; […] de sorte que nous ne pouvons absolument pas être sûrs d’avoir la bonne DJA ».

Décédée en 1997, Jacqueline Verrett a publié en 1974 un livre iconoclaste intitulé Eating May be Hazardous to your Health (Manger peut être dangereux pour votre santé), où elle racontait son travail à la FDA. Bravant la réputation de la célèbre agence, elle n’hésitait pas à écrire : « Malheureusement, notre alimentation n’est pas la plus sûre du monde. […] Si certains additifs alimentaires étaient réglementés comme des médicaments, ils seraient interdits, sauf à être vendus sur prescription médicale, et devraient alors être accompagnés d’une mise en garde pour les femmes enceintes[v]. » Elle donnait l’exemple du colorant rouge citrus n° 2, qui provoque des « mort-nés, des morts fœtales et des malformations congénitales chez les animaux[2] ». La toxicologue racontait aussi le rôle qu’elle a joué dans l’interdiction aux États-Unis du cyclamate (E 952, toujours autorisé en Europe). Le 1er octobre 1969, elle avait provoqué un cataclysme en révélant sur la chaîne NBC les résultats d’une étude qu’elle avait menée sur 13 000 embryons de poussins. Elle leur avait injecté du cyclamate et ils étaient nés avec de « graves malformations congénitales » : « Colonnes vertébrales et pattes déformées, phocomélie[3]. »

Faisant le tour des centaines d’additifs alimentaires autorisés par la FDA, dont la « majorité n’a jamais été testée », elle déplorait : « Nous sommes tous embarqués dans une expérimentation gigantesque dont nous ne saurons jamais les résultats, du moins pendant notre vie. Quels sont les dangers des produits chimiques que nous mangeons ? Est-ce qu’ils provoquent le cancer ? Des malformations congénitales ? Des mutations ? Des dommages au cerveau, au cœur et de nombreuses autres maladies ? Nous n’en savons rien. […] Il est possible que nous soyons en train de semer les graines d’une épidémie de cancers qui se développera dans les années 1980 et 1990[vi]. »

FIN DE L’EXTRAIT

Pour ceux qui n’ont pas vu mon film, ils peuvent consulter un extrait sur le site de Notre poison quotidien :

http://notre-poison-quotidien.arte.tv/fr/aspartame/

En attendant, l’audition organisée par Corinne Lepage n’a pas été vaine. A peine un mois plus tard, le mardi 19 avril, la Commission Environnement et Santé du Parlement européen a approuvé par 54 voix contre 4 et une abstention, que soit apposée la mention  «Pourrait ne pas convenir aux femmes enceintes» sur les quelque 6000  produits alimentaires et  500 médicaments contenant de l’aspartame. C’est un premier pas, certes insuffisant, mais qui pourrait être le début de la fin pour cet édulcorant qui ne présente absolument aucun bénéfice pour le consommateur, mais que des risques.

Le texte adopté par la commission devra être voté par le Parlement européen en juillet, puis le secteur alimentaire disposera de… trois ans pour s’adapter aux règles. Le temps pour les fabricants  de trouver un produit de substitution qui pourrait bien être la stévia, cette plante à l’extraordinaire pouvoir sucrant dont l’homologation (une plante cultive en Amérique du sud depuis des millénaires!) fut bloquée pendant plusieurs années pour ne pas faire de concurrence à …l’aspartame!


[1] La tératogénicité désigne la capacité d’une substance chimique à provoquer des malformations fœtales.

[2] Le rouge citrus n° 2 (E 121) est interdit en Europe depuis 1977. Il est classé « cancérigène probable pour les humains » (groupe 2B) par le CIRC. Il est toujours autorisé aux États-Unis, uniquement pour colorer la peau des oranges. Si vous achetez des oranges de Floride, il est recommandé de se laver les mains après les avoir épluchées…

[3] La phocomélie se traduit par une atrophie des membres. Elle est caractéristique des enfants qui ont été exposés in utero à la thalidomide, un médicament prescrit aux femmes enceintes contre les nausées, dans les années 1950 et 1960.


[i] Lettres d’Adrian Gross au sénateur Howard M. Metzenbaum, 30 octobre et 3 novembre 1987 (consultables sur le site <www.dorway.com>).

[ii] Committee on Labor and Public Health, « Record of hearings of April 8-9 and July 10, 1976, held by Sen. Edward Kennedy, Chairman, Subcommittee on Administrative Practice and Procedure, Committee on the Judiciary, and Chairman, Subcommittee on Health », p. 3-4.

[iii] FDA, « Bressler Report », 1er août 1977.

[iv] Entretien de l’auteure avec John Olney, Nouvelle-Orléans, 20 octobre 2009.

[v] Jacqueline Verrett et Jean Carper, Eating May be Hazardous to your Health, Simon and Schuster, New York, 1994, p. 19-21.

[vi] Ibid., p. 42 et 48.

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