mmrobin

Perturbateurs endocriniens : L’étau se resserre (1)

L’INSERM a rendu public, le 14 avril dernier, un rapport  intitulé « Reproduction en environnement » qui analyse la littérature scientifique  concernant les « perturbateurs endocriniens ». Je rappelle que ces molécules chimiques, qui sont des hormones de synthèse, sont au cœur de mon enquête « Notre poison quotidien ». J’y consacre quatre chapitres dans mon livre et une longue partie dans mon documentaire et parviens aux mêmes conclusions que cette expertise collective de l’INSERM.

http://www.inserm.fr/espace-journalistes/reproduction-et-environnement-une-expertise-collective-de-l-inserm

Voici ce qu’écrivent les experts dans leur introduction :

« Au cours des dernières décennies, de nombreuses études indiquent une augmentation de la prévalence des troubles de la reproduction de l’homme adulte dans plusieurs pays occidentaux. L’incidence du cancer du testicule a augmenté régulièrement depuis une cinquantaine d’années ; deux types de malformations relativement fréquentes chez le petit garçon, l’hypospadias et la cryptorchidie, semblent également en augmentation même si d’importantes variations géographiques sont observées ; une détérioration des caractéristiques spermatiques chez l’homme adulte (concentration, mobilité des spermatozoïdes) est constatée avec, là encore, des différences régionales. Par ailleurs, le cancer de la prostate et le cancer du sein, deux cancers hormono-dépendants sont en augmentation . L’impact de l’environnement sur ces évolutions temporelles suscite de nombreux débats de société. L’exposition aux substances chimiques et en particulier aux « perturbateurs endocriniens » est actuellement au coeur de ces débats. Pour répondre à cette demande, l’Inserm a réuni un groupe pluridisciplinaire d’experts composé d’épidémiologistes, de toxicologues, de chimistes, d’endocrinologues, de biologistes spécialistes de la reproduction, du développement et de la génétique moléculaire, afin de mener une analyse critique de la littérature scientifique internationale publiée sur 5 grandes familles de substances chimiques : le Bisphénol (1), les phtalates, les composés polybromés (retardateurs de flamme), les composés perfluorés et les parabènes. A partir de quelque 1200 articles, le groupe a rédigé un rapport dont la synthèse est consultable sur le site de l’Inserm, ainsi qu’un tableau récapitulatif des principales conclusions.».

Concernant le Bisphénol A, auquel je me suis particulièrement intéressée dans mon film et livre, et pour lequel le professeur Narbonne a un peu vite conclu qu’il n’y avait pas de problème (lire sur ce Blog), les experts de l’INSERM confirment ce que j’écris à propos de l’imprégnation générale de la population :

Les mesures de bisphénol A effectuées dans le sang, l’urine, le lait maternel et d’autres tissus indiquent que plus de 90 % des personnes vivant dans les pays occidentaux sont exposées à des niveaux détectables de bisphénol A. Des taux supérieurs à la limite de détection de 0,5 µg/l ont été retrouvés dans le placenta, le liquide amniotique et le fœtus chez les rongeurs et dans l’espèce humaine. Le bisphénol A est donc capable de passer la barrière placentaire et d’atteindre le fœtus.

De plus, le rapport de l’INSERM dresse un constat similaire au mien (il faut dire que nous avons consulté les mêmes études !) sur les « Organes et tissus cibles » du Bisphénol A qui je le rappelle est utilisé comme plastifiant dans les récipients en polycarbonate (comme les biberons ou les bonbonnes ‘eau) ou dans les résines en époxy que l’on trouve dans les canettes de boissons, les boîtes de conserve ou les ciments dentaires.

L’exposition au bisphénol A pendant la phase de constitution des organes au cours de la gestation semble particulièrement critique.

Pour l’appareil reproducteur femelle, l’exposition au BPA pendant la phase de constitution du tissu mammaire in utero peut modifier le développement de cet organe (à des doses de 0,25 µg/kg/j), augmenter sa sensibilité aux œstrogènes durant la puberté et conduire à l’apparition de lésions précancéreuses (à des doses de 25 ou 250 µg/kg/j).

De même, la période fœtale ou néonatale semble constituer une période critique au cours de laquelle une exposition au bisphénol A pourrait altérer le développement de la prostate et favoriser l’apparition de lésions précancéreuses (avec des doses de 10 à 20 µg/kg/j).

La survenue de cancers hormonodépendants (sein ou prostate), de type carcinome semble être favorisée par une altération, due au BPA, dans le développement de l’organe.

Le risque tumoral serait ensuite accru par une exposition à l’âge adulte aux hormones ou à des cancérogènes environnementaux.

Un lien entre une exposition au bisphénol A in utero et des lésions de l’endomètre (de type endométriose) est suspecté.

 

 

Pour mon enquête, j’ai eu le privilège de pouvoir interviewer celle qui découvrit l’existence des perturbateurs endocriniens : Theo Colborn, à qui j’ai consacré un long développement dans mon livre Notre poison quotidien.

Voici un extrait du chapitre 16 « Mâles en péril : l’espèce humaine en danger ? »

Rencontrer Theo Colborn se mérite. D’abord, parce qu’à quatre-vingt-trois ans, celle que l’on a souvent comparée à Rachel Carson (supra chapitre 3) en raison de l’impact de son œuvre a dû limiter son activité en filtrant soigneusement les multiples demandes d’interviews ou de conférences. Et puis, parce qu’elle habite au fin fond de l’État du Colorado, à une centaine de kilomètres du petit aéroport de Grand Junction. Quand j’ai atterri le 10 décembre 2009, plus d’un mètre de neige recouvrait la mythique Grand Valley étincelante sous le soleil éblouissant. La température était de – 25° C, un changement brutal après les + 23° de Houston où j’étais la veille. Dans la voiture qui me conduisait à Paonia, la ville où Theo Colborn est venue s’installer avec sa famille en 1962, je relisais mes notes sur son parcours hors du commun : pharmacienne de formation, elle décide d’élever ses quatre enfants dans un ranch du Colorado ; puis s’engage dans un mouvement local pour la défense de la qualité de l’eau de la vallée, menacée par la pollution minière et agricole ; alors qu’elle est déjà grand-mère, elle décroche une maîtrise de gestion de l’eau, puis se lance dans un doctorat de zoologie à l’université du Wisconsin qu’elle obtient en 1985, à cinquante-huit ans révolus ! « J’avais besoin de ces diplômes pour mieux faire entendre ma voix », a-t-elle déclaré dans une interview.

Au milieu de mes notes, il y avait aussi le dernier courriel qu’elle m’avait adressé où elle faisait référence au « prix Rachel Carson qui nous unit ». En effet, en juin 2009, j’avais eu l’incroyable honneur de recevoir le dixième « prix Rachel Carson », remis par un jury de Stavanger (Norvège) à une « femme internationale qui contribue à la protection de l’environnement ». Theo Colborn avait obtenu le cinquième prix, dix ans plus tôt. Alors bien sûr, dès que j’eus franchi la porte de sa maison, l’« experte en santé environnementale », ainsi que le stipule sa carte de visite, commença par évoquer longuement l’auteure de The Silent Spring (voir supra, chapitre 3). « Son livre m’a accompagnée tout au long de ma carrière, m’a-t-elle expliqué. D’abord, parce qu’il m’a ouvert les yeux sur les dangers des pesticides, mais aussi parce qu’il dessinait une vision globale, en recréant du lien entre les différents organismes vivants et en se projetant dans le futur. Pour moi, la partie la plus étonnante est le questionnement sur les conséquences funestes qu’un tel déluge de produits chimiques pourrait avoir sur les générations exposées dès la vie fœtale et sur la reproduction, ce qui était complètement visionnaire. »

De fait, dans son chapitre « Through a narrow window » (« à travers une fenêtre étroite »), Rachel Carson cite des « rapports médicaux » qui font état « d’oligospermie, c’est-à-dire la production réduite de spermatozoïdes chez les applicateurs de DDT par avion », ou d’« atrophie des testicules observée chez des mammifères de laboratoire », ou encore de la métamorphose d’insectes exposés au DDT sur plusieurs générations en d’« étranges créatures appelées gynandromorphes qui présentent une partie mâle et une partie femelle[i] ». Dans la seule et unique interview télévisée qu’elle a donnée peu avant sa mort, elle s’inquiétait déjà des effets transgénérationnels que pourraient avoir les produits chimiques. « Nous ne devons pas oublier que les enfants qui naissent aujourd’hui sont exposés à ces substances depuis la naissance, et même peut-être avant la naissance, soulignait-elle. Quelle conséquence cette exposition peut-elle avoir dans leur vie d’adulte ? Nous n’en savons absolument rien, car nous n’avons jamais connu ce genre d’expérience auparavant[ii]. »

« Rachel Carson pensait surtout au cancer, m’a commenté Theo Colborn, une maladie dont elle est elle-même décédée et qui représentait la grande préoccupation de l’époque. Il m’a fallu moi-même beaucoup de temps pour que je sorte de cette conception toxicologique issue de l’après-guerre où l’on mesure la toxicité d’un produit chimique au nombre de morts qu’il provoque à court ou moyen terme. Si j’ai pu la dépasser, c’est aussi parce que j’ai suivi l’enseignement de Rachel Carson qui disait que “notre destin est lié à celui des animaux”.

– Comment votre vision a-t-elle changé ?

– Ce fut un long processus, m’a répondu la zoologue. En 1987, j’ai été recrutée par une commission mixte du Canada et des États-Unis pour dresser un bilan de l’état écologique des Grands Lacs. J’ai contacté tous les biologistes qui travaillaient sur la région. Je n’oublierai jamais mes rencontres avec ces scientifiques qui, chacun de leur côté, observaient des phénomènes similaires, à savoir une réduction draconienne des populations de certaines espèces animales, des dysfonctionnements du système de la reproduction tels que les adultes avaient du mal à faire des petits et, quand ils y parvenaient, les petits naissaient avec des malformations congénitales et ne survivaient pas ; ils observaient aussi des troubles du comportement inhabituels, avec des femelles qui se mettaient en couple, des mâles qui ne défendaient plus leur territoire… »

Dans le best-seller qu’elle a publié en 1996, Our Stolen Future[iii], Theo Colborn raconte les travaux de ses collègues qui, petit à petit, lui ont permis de « reconstituer le puzzle du mécanisme à l’œuvre ». Parmi eux, il y a Pierre Béland, un océanographe qui dès 1982 tient un « livre de la mort » où il consigne les multiples cadavres de bélugas qu’il a trouvés dans le golfe du Saint-Laurent. Les autopsies révèlent des cancers mammaires, de la vessie, de l’estomac, de l’œsophage ou des intestins, des ulcères de la bouche, des pneumonies, des infections virales, des kystes sur la tyroïde, mais aussi des malformations de l’appareil génital, jusque-là inconnues. Ainsi, « Booly », un béluga mâle présente deux testicules, un vagin et deux ovaires, un « phénomène d’hermaphrodisme très rare dans la faune, qui n’avait jamais été rapporté chez un cétacé[iv] ». Tous les cadavres sont chargés de résidus de pesticides, dont le DDT, mais aussi de PCB et de métaux lourds. Dans le même temps, Pierre Béland constate que la population locale des dauphins, qui était estimée à 5 000 au début du xxe siècle, est tombée à 2 000 au début des années 1960 et à 500 en 1990.

Theo Colborn a aussi rencontré Glen Fox, un ornithologue qui a observé un étrange phénomène dans les colonies de goélands argentés des lacs Ontario et Michigan : à partir des années 1970, les nids comptent deux fois plus d’œufs que ce que l’on trouve normalement, car ils sont occupés par deux femelles plutôt que par un couple mâle-femelle. « Fox les surnommait les “goélands homosexuels”, m’a raconté Theo, car il a découvert un problème d’identité sexuelle chez les mâles et femelles dû à leur contamination par le DDT, qui comme les PCB, agit comme une hormone œstrogénique. » Au même moment, les biologistes Richard Aulerich et Robert Ringer constatent la quasi-extinction des visons qui se nourrissent essentiellement de poissons, lesquels sont bourrés de PCB.

« Devant la gravité des dégâts constatés, j’ai élargi ma recherche au-delà des Grands Lacs, m’a expliqué Theo Colborn. J’ai découvert les travaux de Charles Facemire, qui avait constaté une féminisation des panthères mâles dans les parcs du sud de la Floride, avec de nombreux cas de cryptorchidie (c’est-à-dire des testicules non descendus), une baisse de la concentration des spermatozoïdes ou un taux anormalement élevé d’œstradiol, une hormone féminine au détriment de la testostérone, l’hormone mâle. Les autopsies révélaient de fortes concentrations de DDE, un métabolite du DDT, et de PCB, accumulées dans les graisses des félins qui constituaient une espèce protégée. Au même moment, Charles Broley faisait des constats similaires dans la population des pygargues à tête blanche, l’oiseau emblème des États-Unis, qui avaient pratiquement disparu des côtes de Floride. Au final, j’ai consulté plus de mille études réalisées en Amérique du Nord, mais aussi en Europe, et j’ai compris qu’il n’y avait aucun endroit dans le monde qui ne soit à l’abri de cette pollution insidieuse perpétrée par des milliers de molécules chimiques, avec en tête ce que l’on appelle aujourd’hui les polluants organiques persistants. »

Suite dans mon prochain commentaire !

Photos (Marc Duployer) : ma rencontre avec Theo Colborn dans sa maison de Paonia dans le Colorado, le 10 décembre 2009.



[i] Rachel Carson, Silent Spring, op. cit., p. 207.

[ii] « Rachel Carson talks about effects of pesticides on children and future generations », BBC Motion Gallery, 1er janvier 1963.

[iii] Theo Colborn, Dianne Dumanoski et John Peterson Myers, Our Stolen Future. Are we Threatening our Fertility, Intelligence and Survival ? A Scientific Detective Story, Plume, New York, 1996 (traduction française : L’Homme en voie de disparition ?, Terre vivante, Mens, 1998).

[iv] Ibid., p. 145.

Catégories : Notre poison quotidien