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Atrazine: le poison de Syngenta. Interview inédite du professeur Tyrone Hayes

Dans Usine NouvelleGérard Thomas qui travaille pour Syngenta déclare: « Notre poison quotidien contient beaucoup d’éléments fallacieux. Il n’est pas honnête du point de vue de l’investigation scientifique » …

C’est un comble quand on connaît les multiples manoeuvres utilisées par la firme suisse pour maintenir sur le marché cet herbicide hautement toxique, cancérigène et perturbateur endocrinien, qui a empoisonné les champs européens pendant plus de trois décennies. Il est, par ailleurs, fort dommage que Gérard Thomas n’explique pas davantage quels sont les « éléments fallacieux » de mon documentaire (j’imagine qu’il n’a pas lu mon livre…), mais il est vrai que c’est une habitude des représentants de l’industrie: ils disent des généralités très vagues sur mon enquête, dénonçant , qui, les « contre-vérités », qui, les « imprécisions » ou « éléments fallacieux », sans ne donner aucun exemple ni argument étayé!

Je publie ici un extrait d’un excellent papier que les internautes peuvent trouver à cette adresse:

http://www.eauxglacees.com/Pesticides-partout-sante-nulle

L’Inserm souligne l’impact de l’atrazine sur le développement du fœtus

C’était l’herbicide le plus utilisé, aux Etats-unis comme en Europe, pour maîtriser les mauvaises herbes dans les champs de maïs. Il a été interdit en Europe, et en France, depuis 2003.

Mais des traces d’atrazine et d’un de ses métabolites (atrazine mercapturate) étaient pourtant présentes dans les urines de 5,5% de 579 femmes enceintes ayant participé à l’étude Pélagie, pilotée par de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), publiée le 2 mars 2011 dans la revue Environmental Health Perspectives

Cette étude a été réalisée entre 2002 et 2006 auprès de plus 3400 femmes enceintes en début de grossesse en Bretagne.

Elle visait à étudier l’impact de l’atrazine ou d’un de ses métabolites (atrazine mercapturate, desethylatrazine, hydroxyatrazine, ou hydroxydesethylatrazine) sur le déroulement de la croissance intra-utérine.

Résultats : des traces de métabolites de desethylatrazine et d’hydroxyatrazine auraient également été respectivement retrouvés dans 20% et 40% des échantillons.

L’étude épidémiologique a permis d’établir qu’une présence marquée d’atrazine dans les urines était accompagnée d’une diminution du poids de naissance et de périmètre crânien.

Une quantité élevée de pesticides dans l’air peut également avoir un impact sur la croissance intra-utérine.

Selon l’enquête, les femmes ayant des traces d’atrazine ou d’un de ses métabolites dans les urines ’’avaient 50% de risque supplémentaire d’avoir un enfant ayant un faible poids à la naissance et 70% de risque supplémentaire d’avoir un enfant ayant une faible circonférence crânienne à la naissance’’, s’inquiète l’association Générations Futures (ex MDRGF) suite à la publication de l’étude.

D’autant que malgré son interdiction, l’atrazine « reste le pesticide le plus présent dans les eaux en France’’, souligne l’ONG.

Si les concentrations restent assez faibles, elles ont malgré tout un impact sur le développement intra-utérin. Il n’existe toutefois « pas d’association évidente entre la présence d’atrazine et le développement d’anomalies congénitales majeures », précisent les chercheurs de l’Inserm.

Pour François Veillerette, porte-parole de Générations Futures, ’’cette étude nous montre clairement que des doses très faibles d’un herbicide perturbateur endocrinien peuvent avoir des effets dommageables sur le développement du fœtus et donc sur le futur état de santé de l’enfant’’.

L’ONG demande ’’que tous les pesticides pour lesquels un effet perturbateur endocrinien aura été caractérisé soient retirés du marché’’.

L’Agence américaine de protection de l’environnement (EPA) a également lancé en octobre 2009 une étude pour déterminer les effets sur la santé de l’atrazine (cancer, malformation des bébés naissants, insuffisance de poids des nouveau-nés et des prématurés).

Par ailleurs, je mets en ligne un extrait du chapitre que je consacre à l’atrazine dans mon livre Notre poison quotidien.

EXTRAIT du chapitre 19

Il est arrivé au colloque de la Nouvelle-Orléans avec une chemise colorée et ses dreadlocks, tirés en queue de cheval. « Je vais vous parler de l’impact des perturbateurs endocriniens sur la vie réelle et, bien sûr, de l’atrazine et des grenouilles », a-t-il dit avec sa bonne humeur légendaire qui a fait sourire toute l’assistance. La cinquantaine bien enveloppée, Tyrone Hayes est l’un des biologistes les plus célèbres de l’université de Berkeley (Californie), mais aussi la bête noire de Syngenta, le géant suisse de la chimie, de l’agroalimentaire et des pesticides[1]. Avec un chiffre d’affaires annuel de 11 milliards de dollars (en 2009) et une implantation dans quatre-vingt-dix pays, la firme produit notamment l’insecticide Cruiser, suspecté d’être coresponsable de la surmortalité des abeilles[2] (voir supra, chapitre 6), mais aussi l’atrazine, l’herbicide qui a débarqué sur la ferme de mes parents au moment où je naissais (voir supra, chapitre 1).

L’atrazine, un « castrateur chimique puissant »

Lors du colloque de la Nouvelle-Orléans, Tyrone Hayes a évoqué l’une des dernières études qu’il a publiée montrant que ce poison agricole induisait des mécanismes caractéristiques des cancers du sein et de la prostate dans des cellules humaines exposées à des doses similaires à celles que l’on trouve dans l’environnement[i]. « Vous avez tous appris la bonne nouvelle, s’est-il réjoui : l’Agence de protection de l’environnement a annoncé qu’elle allait réexaminer le dossier scientifique de l’atrazine ! Espérons qu’elle finira par le bannir comme l’a fait l’Europe il y a déjà cinq ans ! » En effet, si l’herbicide a été interdit par l’Union européenne en 2004[ii], il continue d’être utilisé massivement aux États-Unis, où quelque 40 000 tonnes sont épandues chaque année sur de nombreuses cultures, comme le maïs, le sorgho, la canne à sucre et le blé[iii]. Chanté comme le « DDT des mauvaises herbes[iv] », lors de sa mise sur le marché en 1958, il représente aujourd’hui le principal contaminant des eaux de surface et souterraines américaines, un privilège qui, malgré l’interdiction, continue de caractériser la plupart des pays européens, avec en tête la France[v].

Deux semaines avant le colloque de la Nouvelle-Orléans, Lisa Jackson, la directrice de l’EPA, nommée par le président Barack Obama en janvier 2009, avait effectivement annoncé que l’agence allait « conduire une nouvelle évaluation sur les liens possibles entre l’atrazine et le cancer, ainsi que d’autres problèmes de santé, comme les naissances prématurées[vi] ». « C’est un changement capital, avait commenté Linda Birnbaum, la directrice du NIEHS (voir supra, chapitre 18). Il y a de plus en plus de preuves que l’atrazine représente un danger pour la santé humaine. C’est un signal fort que le monde est en train de changer pour l’un des herbicides le plus largement utilisé. »

S’il y a un scientifique qui s’est battu pour que l’atrazine soit interdite aux États-Unis, c’est bien Tyrone Hayes, même si, comme il me l’a expliqué lorsqu’il m’a reçue dans son laboratoire de Berkeley, le 12 décembre 2009, « ce combat ne fut pas une décision personnelle, mais fut imposé par les événements ». En 1998, en effet, il fut contacté par Novartis (devenue Syngenta deux ans plus tard, après sa fusion avec AstraZeneca), qui lui proposa un contrat « grassement payé » pour « vérifier si l’atrazine est un perturbateur endocrinien », ainsi que l’avait suggéré Theo Colborn dans Our Stolen future (voir supra, chapitre 16). Pour l’industriel, l’affaire était grave, car sept ans plus tôt, un rapport du US Geological Survey avait révélé que dans les fleuves du Missouri, Mississipi et de l’Ohio ainsi que dans leurs affluents, « l’atrazine dépassait le taux de résidus autorisé dans l’eau dans 27 % des points de mesure[vii][3] ». De plus, dès les années 1980, deux études conduites sur des souris[viii] et des rats[ix] avaient montré que l’exposition à l’herbicide provoquait des cancers mammaires, utérins, des lymphomes et des leucémies. Les résultats avaient été jugés suffisamment convaincants pour que le CIRC ait décidé de classer l’atrazine comme un « cancérogène possible pour les humains » (groupe 2B) en 1991[x]. En conséquence, s’appuyant sur le Safe Drinking Water Act, l’EPA avait baissé la norme de l’atrazine à un maximum de 3 μg/l d’eau, ou 3 ppb (parties par milliard). En 1994, trois études établissaient un lien entre l’exposition à l’atrazine de rongeurs et les tumeurs mammaires[xi]. Et en 1997, un an après la sortie de Our Stolen Future, une étude épidémiologique conduite dans plusieurs comtés ruraux du Kentucky concluait à un excès significatif de cancers du sein chez les femmes les plus exposées (en corrélation avec le niveau de contamination de l’eau et la proximité du domicile avec les cultures de maïs)[xii].

Commença alors pour Novartis (future Syngenta) l’ère des grandes manœuvres. La première fut d’une redoutable efficacité, car elle conduisit, en 1999, au déclassement de l’atrazine par le CIRC du groupe 2B (cancérogène possible pour les humains) au groupe 3 (inclassable). Pour justifier cette incroyable décision, les « experts » de l’agence onusienne eurent recours à l’argutie que j’ai décrite dans le chapitre 10 : « Le mécanisme par lequel l’atrazine induit des cancers mammaires chez les rats n’est pas transposable à l’homme[xiii]. »

Pour la deuxième manœuvre, la pièce centrale était… Tyrone Hayes, un brillant biologiste (le plus jeune professeur promu à Berkeley) et un passionné des… batraciens, au point qu’il a appelé sa fille Kassina, du nom d’une grenouille africaine. « Les grenouilles sont toute ma vie, m’a-t-il expliqué dans son laboratoire où il a entreposé des milliers de bocaux remplis d’amphibiens. J’ai grandi à la campagne, en Caroline du Sud, et j’ai toujours été fasciné par leur capacité de métamorphose, de l’œuf vers le têtard puis la grenouille adulte.

– En quoi les grenouilles constituent-elles un modèle intéressant pour étudier les effets des perturbateurs endocriniens ?, lui ai-je demandé.

– C’est un modèle parfait !, m’a répondu le biologiste. D’abord, parce qu’elles sont très sensibles à l’action des hormones qui permettent d’activer les gènes nécessaires à leurs multiples métamorphoses ; et puis, parce qu’elles possèdent exactement les mêmes hormones que les humains, comme la testostérone, l’œstrogène ou l’hormone thyroïdienne.

– Comment avez-vous procédé pour votre étude ?

– Il faut préciser que tout le processus a été étroitement surveillé par Novartis, puis Syngenta. Dans un premier temps, nous avons élevé des grenouilles de la famille des Xenopus laevis dans des réservoirs d’eau où nous avons ajouté différentes doses d’atrazine, proches de ce que l’on trouve dans les bas-côtés des champs et jusqu’à trente fois inférieures à la norme en vigueur aux États-Unis (3 ppb) – c’est-à-dire des niveaux qu’un être humain peut trouver dans l’eau du robinet. Pour donner une image, c’est l’équivalent d’un grain de sel dans un réservoir d’eau. Nous avons constaté que l’atrazine diminue le larynx, qui est la boîte vocale des mâles ; or, pour séduire les femelles, les mâles chantent, ce qui fait qu’ils sont sexuellement handicapés. Nous avons constaté aussi chez les mâles adultes des niveaux très bas de testostérone ; certains d’entre eux étaient hermaphrodites, c’est-à-dire qu’ils avaient à la fois des ovaires et des testicules. Dans certains cas, les mâles devenaient homosexuels, en s’accouplant avec d’autres mâles et en ayant un comportement féminisé ; parfois, ils avaient des œufs dans leurs testicules, au lieu de sperme. En fait, l’atrazine agit comme un castrateur chimique très puissant, qui est biologiquement actif à 1 ppb, et même à 0,1 ppb.

– Savez-vous si les grenouilles sauvages présentent les mêmes troubles ?

– Ce fut précisément la deuxième étape de notre étude : nous sommes partis avec un camion frigorifique dans l’Utah et l’Iowa où nous avons ramassé huit cents jeunes grenouilles léopard (Rana pipiens) dans les fossés bordant les champs, près des terrains de golf ou au bord des rivières. Nous les avons disséquées et avons constaté exactement les mêmes dysfonctionnements que chez les grenouilles de laboratoire. C’était très impressionnant et c’est là que j’ai compris que le déclin des populations de grenouilles en Amérique du Nord et en Europe était dû à la contamination par les pesticides qui affectent leur système de reproduction.

– Comment expliquez-vous ce phénomène ?

– L’atrazine stimule une enzyme appelée “aromatase”, qui transforme l’hormone masculine, la testostérone, en hormone femelle, l’œstrogène. C’est ainsi que l’œstrogène produite par l’aromatase entraîne le développement d’organes féminins, comme les ovaires ou les ovules dans les testicules. Or, le niveau d’aromatase est aussi lié au développement des cancers du sein ou de la prostate. Une étude épidémiologique conduite dans une usine d’atrazine de Syngenta en Louisiane, publiée en 2002, a d’ailleurs montré un excès significatif de cancer de la prostate chez les ouvriers[xiv].

– Comment a réagi Syngenta ?

– Ah !, a soupiré Tyrone Hayes, j’étais très naïf à l’époque ! La firme m’a d’abord demandé de répéter l’étude, pour vérifier que j’obtenais bien les mêmes résultats. Elle m’a proposé 2 millions de dollars pour cela et, au début, j’ai accepté… Puis, j’ai compris que leur stratégie, c’était de faire traîner les choses, pour gagner du temps et m’empêcher de publier. J’ai finalement rompu mon contrat et j’ai publié mes résultats en 2002[xv][4]. À partir de là, ce fut la guerre ! Et je dois dire que je n’avais jamais imaginé qu’elle puisse être d’une telle violence : Syngenta a écrit au doyen de l’université de Berkeley, s’est répandu dans la presse pour me discréditer[xvi], a mis un lien sur son site Web vers <junkscience.com>, le site de Steven Milloy, et je me suis retrouvé sur la liste des junk scientists (voir supra, chapitre 8). Aujourd’hui, cela me fait rire, car je sais que le fait d’avoir l’honneur de figurer sur cette liste est la preuve que j’ai fait du bon travail ! Puis, la firme a payé des scientifiques pour conduire de nouvelles études qui, bien sûr, n’ont pas pu répéter mes résultats. Leur but, c’était de créer le doute, et ça a marché, du moins aux États-Unis, où finalement l’EPA a renouvelé l’homologation de l’atrazine en 2007. »

De fait, en octobre 2007, l’Agence de protection de l’environnement rendait un rapport où elle concluait : « L’atrazine n’est pas nocive pour le développement des gonades des amphibiens ; aucune étude additionnelle n’a été requise[xvii]. » Circulez, il n’y a rien à voir ! L’implacable machine à broyer les vérités qui dérangent a, une fois de plus, fonctionné à merveille… Alors qu’il était au plus fort de la tourmente, en 2004, Tyrone Hayes a publié dans BioScience un article où il décrypte les immuables rouages que j’ai aussi décrits tout au long de ce livre : manipulations de la science, funding effect, campagnes de diffamation, complaisance des autorités publiques, intoxication de la presse, etc.[xviii].

Le mélange des pesticides décuple leurs effets

« L’industrie a multiplié ses efforts pour discréditer mon travail, mais mon laboratoire continue d’étudier les impacts de l’atrazine et d’autres pesticides sur l’environnement et la santé publique », écrit Tyrone Hayes sur son site Web, qu’il a ironiquement baptisé <Atrazinelovers.com>. « Ma décision de me lever et d’affronter le géant industriel n’était pas héroïque. J’ai suivi l’enseignement de mes parents qui me disaient : “N’agis pas parce que tu cherches une récompense ni parce que tu crains une punition. Fais ce que tu penses devoir faire, parce que cela te semble juste”. »

« Mes démêlés avec Syngenta ont marqué un tournant dans ma carrière, m’a expliqué le chercheur de Berkeley, car je me suis alors spécialisé sur un domaine encore peu exploré : les effets des mélanges de pesticides. En effet, les grenouilles Léopard que j’avais rapportées des champs du Midwest n’avaient pas été exposées à la seule atrazine, mais à une mixture de plusieurs substances. Or, la littérature scientifique s’intéresse en général aux effets toxicologiques des pesticides à des doses relativement élevées (de l’ordre de parties par million), mais rarement aux faibles doses et encore moins aux mélanges des faibles doses, tels qu’ils existent dans notre environnement quotidien, notamment dans l’eau du robinet ou les fruits et légumes que nous mangeons. »

Cet « oubli » somme toute étonnant, qui caractérise aussi le système de réglementation des produits chimiques, a également été souligné par le US Geological Survey dans un rapport de 2006, très remarqué parce qu’il décrivait sans fard la pollution des eaux souterraines et de surface américaines : « La présence courante de mélanges de pesticides, particulièrement dans les cours d’eau, signifie que la toxicité totale combinée des pesticides dans les ressources aquatiques, les sédiments et les poissons doit être plus élevée que celle de chaque pesticide pris isolément, écrivait ainsi Robert Gilliom, l’auteur principal du rapport. Nos résultats indiquent que l’étude des mélanges doit être une priorité absolue[xix]. »

C’est ainsi que Tyrone Hayes a repris son camion frigorifique pour parcourir les routes du Nebraska et recueillir des milliers de litres de la « soupe chimique » (chemical brew) qui ruisselle des champs de maïs industriels. De retour à Berkeley, il a identifié neuf molécules récurrentes : quatre herbicides, dont l’atrazine et l’alachlore (le Lasso, qui provoqua l’intoxication de Paul François ; voir supra, chapitre 1), trois insecticides et deux fongicides[xx]. Au moment où je l’ai rencontré, il travaillait sur un autre mélange, comprenant cinq pesticides, dont le Roundup et le chlorpyriphos. Pour chaque étude, le scientifique procède de deux manières : il élève des grenouilles dans des réservoirs contenant la « soupe » qu’il a rapportée des champs, mais aussi dans le mélange qu’il a reconstitué dans son laboratoire afin de pouvoir comparer les effets. Et, dans les deux cas, le résultat est très inquiétant.

« Quand on mélange les substances, on observe des effets que l’on ne voit pas avec les produits pris séparément, m’a-t-il expliqué. D’abord, on constate un affaiblissement du système immunitaire des grenouilles dû à un dysfonctionnement du thymus qui fait qu’elles sont plus sensibles, par exemple, à la méningite, et qu’elles meurent plus souvent de maladies que les grenouilles du groupe contrôle. Cette fragilité immunitaire peut, en partie, expliquer le déclin des populations. À cela, s’ajoute une perturbation de la fonction reproductive similaire à celle que j’avais constatée avec l’atrazine seule. Enfin, les mélanges ont un effet sur le temps de métamorphose et la taille des larves. Or, les doses que nous utilisons sont jusqu’à cent fois inférieures au taux de résidus autorisés dans l’eau.

– Que peut-on en conclure pour les humains ?

– Nous n’en savons rien !, m’a répondu Tyrone Hayes. Mais ce qui est incroyable, c’est que le système d’évaluation des pesticides n’a jamais pris en compte le fait que les substances pouvaient interagir ou s’additionner, voire créer de nouvelles molécules. C’est d’autant plus surprenant que les pharmaciens savent depuis des siècles qu’il y a certains médicaments qu’il faut impérativement éviter de prendre ensemble, au risque de s’exposer à de graves effets secondaires. D’ailleurs, quand la FDA autorise un nouveau médicament, elle exige toujours que soient précisées sur la notice d’emploi les contre-indications médicamenteuses. Évidemment, ce genre de précaution est difficile à mettre en place pour les pesticides. Imaginez l’EPA expliquer aux paysans : vous pouvez appliquer ce pesticide A, à condition que votre voisin n’applique pas le pesticide B ou C sur la culture d’à côté ! C’est impossible ! Et si c’est impossible, cela veut dire que ces produits n’ont rien à faire dans les champs. En attendant, quand on connaît la “charge chimique corporelle” qui caractérise chaque citoyen des pays industrialisés, on peut effectivement craindre le pire… »


[1] Syngenta est née en 2000 de la fusion de AstraZeneca et Novartis. Je rappelle que Novartis était elle-même née, en 1996, de la fusion de Sandoz Agro et de Ciba-Geigy (voir supra, chapitre 16).

[2] En février 2011, le Conseil d’État français a annulé l’autorisation de mise sur le marché du Cruiser ; s’appuyant sur la directive européenne 91/214, il a demandé que soient fournies des données qui prouvent son innocuité sur le long terme.

[3] Le US Geological Survey est un organisme public créé en 1879, chargé de surveiller l’évolution des écosystèmes et de l’environnement (état des eaux, tremblements de terre, ouragans, etc.). Dans l’Illinois, quinze fournisseurs d’eau se sont réunis en xxxDATE dans une class action (action judiciaire collective) et ont porté plainte contre Syngenta, à qui ils réclament 350 millions de dollars pour nettoyer les ressources en eau, hautement contaminées par l’atrazine. Une autre class action était en cours de constitution en 2010, réunissant dix-sept fournisseurs en eau de six États du Midwest (Rex Dalton, « E-mails spark ethics row. Spat over health effects of atrazine escalates », Nature, vol. 446, n° 918, 18 août 2010).

[4] Cette même année 2002, Tyrone Hayes a reçu le Berkeley’s Distinguished Teaching Award, qui récompense les professeurs de la célèbre université pour la qualité de leur enseignement.


Notes du chapitre 19

[i] WuQiang Fan, Tyrone Hayes et alii, « Atrazine-induced aromatase expression is SF-1 dependent : implications for endocrine disruption in wildlife and reproductive cancers in humans », Environmental Health Perspectives, vol. 115, mai 2007, p. 720-727.

[ii] Décision 2004/141/CE du 12 février 2004.

[iii] « Pesticide atrazine can turn male frogs into females », Science Daily, 1er mars 2010.

[iv] Nena Baker, The Body Toxic. How the Hazardous Chemistry of Everyday Things Threatens our Health and Well-being, North Point Press, New York, 2008, p. 67.

[v] WWF, Gestion des eaux en France et politique agricole : un long scandale d’État, 15 juin 2010. Les deux départements français les plus contaminés par l’atrazine (et les nitrates) sont l’Eure-et-Loir et la Seine-et-Marne.

[vi] « Regulators plan to study risks of atrazine », New York Times, 7 octobre 2009.

[vii] Nena Baker, The Body Toxic, op. cit., p. 67.

[viii] A. Donna et alii, « Carcinogenicity testing of atrazine : preliminary report on a 13-month study on male Swiss albino mice treated by intraperitoneal administration », Giornale italiano di medicina del lavoro, vol. 8, n° 3-4, mai-juillet 1986, p. 119-121 ; A. Donna et alii, « Preliminary experimental contribution to the study of possible carcinogenic activity of two herbicides containing atrazine-simazine and trifuralin as active principles », Pathologica, vol. 73, n° 1027, septembre-octobre 1981, p. 707-721.

[ix] A. Pinter et alii, « Long-term carcinogenicity bioassay of the herbicide atrazine in F344 rats », Neoplasma, vol. 37, n° 5, 1990, p. 533-544.

[x] « Occupational exposures in insecticide application and some pesticides », IARC Monographs on the Evaluation of Carcinogenic Risks to Humans, vol. 53, WHO/IARC, 1991.

[xi] Lawrence Wetzel, « Chronic effects of atrazine on estrus and mammary tumor formation in female Sprague-Dawley and Fischer 344 rats », Journal of Toxicology and Environmental Health, vol. 43, n° 2, 1994, p. 169-182 ; James Stevens, « Hypothesis for mammary tumorigenesis in Sprague-Dawley rats exposed to certain triazine herbicides », Journal of Toxicology and Environmental Health, vol. 43, no 2, 1994, p. 139-153 ; J. Charles Eldridge, « Factors affecting mammary tumor incidence in chlorotriazine-treated female rats : hormonal properties, dosage, and animal strain », Environmental Health Perspectives, vol. 102, suppl. 1, décembre 1994, p. 29-36.

[xii] M. Kettles et alii, « Triazine exposure and breast cancer incidence : an ecologic study of Kentucky counties », Environmental Health Perspectives, vol. 105, n° 11, 1997, p. 1222-1227.

[xiii] « Some chemicals that cause tumours of the kidney or urinary bladder in rodents and some other substances », IARC Monographs on the Evaluation of Carcinogenic Risks to Humans, vol. 73, WHO/IARC, 1999. Lors de ma rencontre en février 2010 avec Vincent Cogliano, chef des monographies du CIRC, celui-ci m’a informée que l’atrazine figurait sur la liste des produits à réévaluer en priorité.

[xiv] Paul MacLennan, « Cancer incidence among triazine herbicide manufacturing workers », Journal of Occupational and Environmental Medicine, vol. 44, n° 11, novembre 2002, p. 1048-1058. À noter que, deux ans plus tard, des scientifiques d’Exponent (voir supra, chapitre 9) ont publié une autre étude dans la même revue, montrant qu’il n’y avait pas de lien entre l’exposition à l’atrazine dans l’usine et le cancer de la prostate ! (Patrick Hessel et alii, « A nested case-control study of prostate cancer and atrazine exposure », Journal of Occupational and Environmental Medicine, vol. 46, n° 4, 2004, p. 379-385).

[xv] Tyrone Hayes et alii, « Hermaphroditic, demasculinized frogs after exposure to the herbicide atrazine at low ecologically relevant doses », Proceedings of the National Academy of Sciences USA, vol. 99, 2002, p. 5476-5480 ; Tyrone Hayes et alii, « Feminization of male frogs in the wild », Nature, vol. 419, 2002, p. 895-896 ; Tyrone Hayes et alii, « Atrazine-induced hermaphroditism at 0.1 ppb in American leopard frogs (Rana pipiens) : laboratory and field evidence », Environmental Health Perspectives, vol. 111, 2002, p. 568-575.

[xvi] William Brand, « Research on the effects of a weedkiller on frogs pits hip Berkeley professor against agribusiness conglomerate », The Oakland Tribune, 21 juillet 2002.

[xvii] EPA, « Potential for atrazine to affect amphibian gonadal development », octobre 2007 (Docket ID : EPA-HQ-OPP-2007-0498).

[xviii] Tyrone Hayes, « There is no denying this : defusing the confusion about atrazine », BioScience, vol. 5, n° 12, 2004, p. 1138-1149.

[xix] Robert Gilliom et alii, « The quality of our Nation’s waters. Pesticides in the Nation’s streams and ground water, 1992-2001 », US Geological Survey, mars 2006.

[xx] Tyrone Hayes, « Pesticide mixtures, endocrine disruption and amphibian declines : are we underestimating the impact ? », Environmental Health Perspectives, vol. 114, n° 1, avril 2006, p. 40-50. Dans cette étude, Tyrone Hayes rappelle que, depuis 1980, 32 % des espèces de grenouilles ont disparu et que 43 % sont en déclin.

Je mets en ligne l’interview que j’ai réalisée du professeur Tyrone Hayes dans son laboratoire de l’Université Berkeley en Californie. Malheureusement cette interniew n’est pas dans mon film, car j’ai dû couper en raison de problème de longueur…

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