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Jour J!

N’oubliez pas ARTE, ce soir, à 20 heures 40! C’est l’heure de diffusion de mon film « Notre poison quotidien ».

J’invite les internautes à lire les deux pages que Libération a consacrées à mon film et livre, avec un « face à face » qui m’a gentiment opposée à Jean-Charles Bocquet, le directeur de l’UIPP, l’association des fabricants de pesticides.

L’intégrité de l’échange est visible sur Libération.labo:

http://www.liberation.fr/labo

A lire aussi l’article sur Télérama.fr:

http://television.telerama.fr/television/on-nous-fait-avaler-n-importe-quoi,66580.php

Par ailleurs, je retranscris ici un entretien passionnant que j’ai réalisé avec Dawn Forsythe qui était lobbyste chez Agro Sandoz (aujourd’hui Syngenta) au moment où le professeur Theo Colborn publiait son livre Our stolen Future (traduit en français: L’homme menacé de disparition?) où elle présentait des centaines d’études montrant les effets des perturbateurs endocriniens, ces hormones de synthèse dévastatrices que l’on retrouve dans les pesticides, les additifs alimentaires et les plastiques (comme le Bisphénol A).

Cet entretien (dont je mettrai bientôt la vidéo en ligne) révèle les méthodes de désinformation, de manipulation et d’intoxication de l’opinion publique et des politiques utilisées par les fabricants de pesticides pour freiner toute réglementation de leurs produits.

C’est ce qu’on appelle « la fabrique du doute » (j’y reviendrai longuement) , un système développé par l’industrie du tabac pour cacher les méfaits de la cigarette, et repris ensuite par les industriels de la chimie. Nous sommes en présence d’un véritable système qui s’appuie sur des agences de communication, de pseudos « associations » ou « groupes indépendants » (comme, en France,  les sites « Agriculture et environnement », « Alerte environnement » ou « les imposteurs ») qui sont grassement payés par l’industrie pour faire de la désinformation et fabriquer le doute, en salissant systématiquement la réputation de ceux qui osent questionner l’innocuité des produits, car, en général, ils sont incapables d’argumenter sereinement, tant il leur est impossible de défendre l’indéfendable.

Leur seule arme est donc la diffamation systématique ainsi que je l’avais déjà révélé dans mon livre Le monde selon Monsanto.

Dans mon nouveau livre Notre poison quotidien, je consacre quatre chapitres très documentés à la « fabrique du doute » , un terme emprunté à un livre américain, rédigé par l’épidémiologiste David Michaels, qui a été nommé par le président Obama (ce qui est une bonne nouvelle) à la tête de l’Occupational Safety and Health Administration (OSHA), l’agence des Etats Unis chargée de la sécurité au travail. Son livre que j’invite tous les anglophones à lire s’appelle Doubt is their product: How industry’s assault on science threatens your health (Le doute est leur produit: comment l’assaut de l’industrie sur la science menace votre santé ».

Voici donc mon entretien avec Dawn Forsythe, qui participa à cette entreprise d’intoxication organisée:

« Quand le livre de Theo Colborn est sorti le 18 mars 1996, ma direction m’a aussitôt demandé d’en acheter une vingtaine d’exemplaires pour les distribuer à tous les cadres supérieurs, afin de pouvoir préparer la contre-offensive. » Ce ne fut pas facile de rencontrer Dawn Forsythe, qui a dirigé jusqu’à la fin 1996 le département des affaires gouvernementales de la filiale américaine de Sandoz Agro, un fabricant suisse de pesticides (qui a fusionné en 1996 avec Ciba-Geigy, pour former Novartis). Pourtant, son témoignage est précieux, car, comme on l’a vu (voir supra, chapitre 13), il est pratiquement impossible d’obtenir une interview de représentants de l’industrie chimique, y compris d’anciens salariés. « Je suis bien placée pour savoir que la communication des multinationales de la chimie est complètement verrouillée, m’a expliqué Dawn Forsythe, lorsqu’elle m’a reçue à son domicile de Washington, le 18 octobre 2009. Quant à ceux qui quittent la “famille”, comme je l’ai fait moi-même, ils préfèrent, en général passer à autre chose et se faire oublier.

– Pourquoi m’avez-vous accordé cette interview ?, ai-je demandé.

– Parce que vous m’avez été recommandée par Theo Colborn, en qui j’ai toute confiance…

– Pourtant, elle représente la bête noire de votre ancien employeur ?

– Oui… Son livre a été épluché par tous les cadres de Sandoz, d’autant plus que nous avions plusieurs pesticides soupçonnés d’être des perturbateurs endocriniens. Je me souviens d’un rendez-vous avec le vice-président qui, en guise d’introduction, m’a dit : “Je viens de lire le chapitre sur la baisse des spermatozoïdes. Les militants écologistes devraient être contents, car ils sont favorables au contrôle des naissances, n’est-ce pas ?” Plus sérieusement, les fabricants de pesticides avaient peur que Theo devienne une nouvelle Rachel Carson. Alors, ils ont commencé à faire courir la rumeur qu’elle avait un cancer, ils ont loué les services d’entreprises de communication, chargées de la suivre à la trace, de noter le moindre de ses faits et gestes. J’ai gardé une malle de documents internes, beaucoup sont des comptes rendus de conférences ou débats publics auxquels Theo a participé et qui étaient soigneusement consignés par une “taupe”. J’étais notamment chargée de les évaluer. Il faut noter que la “traque” avait commencé avant la publication du livre, comme le prouve un rapport anonyme concernant une conférence qu’a donnée Theo à Ann Arbor (Michigan), le 2 décembre 1995[1].

– Quel était l’enjeu pour les fabricants de pesticides ?

– Il était énorme ! Cela faisait trente ans qu’ils essayaient de donner le change sur le problème du cancer. Tous les tests qu’ils étaient censés réaliser étaient fondés sur le principe de “la dose fait le poison”. Ils ne comprenaient rien au concept de “perturbateurs endocriniens” et ne voyaient pas comment ils pourraient tester les effets de leurs produits sur les fœtus ou sur la reproduction. Chez Sandoz, comme dans toute l’industrie chimique, nous n’avions pas un seul endocrinologue parmi notre personnel scientifique ! J’ai ici un document du 11 mars 1996, classé “interoffice correspondence” et non signé, qui résume bien la panique qui s’est emparée de ma direction : “Les intelligences les plus brillantes de l’histoire de l’humanité essaient depuis des décennies de découvrir les causes du cancer et des traitements pour le soigner, et ils n’y sont toujours pas arrivés. Cela prendra d’autres décennies pour parvenir à déchiffrer le processus biologique des perturbateurs endocriniens.”

– Mais à l’intérieur de l’entreprise, on ne niait pas que les pesticides puissent être des perturbateurs endocriniens ?

– Pas du tout ! J’ai un autre document, daté du 30 juillet 1996, qui est un énième brouillon de la déclaration officielle de l’American Crop Protection Association (ACPA), lequel sera finalement signée par tous les fabricants de pesticides. J’ai moi-même coordonné la rédaction de cette déclaration commune, qui a fait plusieurs fois la navette entre toutes les firmes signataires. Ce brouillon a été rédigé par neuf scientifiques de l’industrie, qui proposaient de remplacer le terme “perturbation endocrinienne” par “modulation endocrinienne reproductive”, en précisant que “le mot modulation est moins chargé émotionnellement que perturbation”. Ensuite, ils écrivaient : “Il y a des preuves scientifiques convaincantes que certains produits chimiques organiques, y compris certains pesticides, ont causé des effets sur la reproduction de populations locales de poissons et de la faune fortement exposées et que ces effets sont fondés sur la modulation du système endocrinien reproductif. De plus, les études de laboratoire exigées actuellement par l’EPA (l’Agence de protection de l’environnement) ne permettent pas généralement d’évaluer si un produit chimique peut causer ces effets[i].” Je dois préciser que ce paragraphe a disparu de la déclaration finale ! Ce n’est pas surprenant, car l’un des arguments que j’étais chargée de promouvoir auprès de tous mes interlocuteurs, c’était précisément le contraire ! J’ai ici un mémorandum de la National Agricultural Chemicals Association, que j’ai largement distribué. Il reprend les questions clés concernant les perturbateurs endocriniens et fournit des réponses toutes faites. Comme par exemple : “Est-ce que les études exigées par l’EPA permettent de détecter l’activité œstrogénique des produits ?” La réponse : “Oui ! L’étude clé qui permet de signaler l’activité œstrogénique potentielle est l’étude de reproduction sur deux générations.”

– Quelle fut la stratégie de l’industrie pour contrer l’impact de Our Stolen Future ?

Attaquer l’attaquant, mais pas directement ! Nombreux étaient ceux dans l’industrie qui voulaient attaquer personnellement Theo Colborn. Mais d’autres disaient : si vous l’attaquez, vous lui donnerez plus de crédibilité. Il n’y a probablement rien de mieux, pour un scientifique environnementaliste, que d’être attaqué personnellement par l’industrie des pesticides, qui n’a pas bonne presse. C’est ce qui s’était passé pour Rachel Carson et cela avait été un désastre en termes d’image. Au cours des nombreuses réunions que nous avons organisées – l’année 1996 fut vraiment très éprouvante ! –, nous avons donc décidé de montrer notre bonne volonté : nous avons créé un groupe de travail, baptisé Endocrine Issue Coalition, qui était censé fournir des propositions pour améliorer l’évaluation des pesticides et autres produits chimiques. Le message que je devais faire circuler était : “Nous prenons tout cela au sérieux, nous travaillons…” Parallèlement, j’étais chargée de contacter tous les “groupes pro-pesticides” que l’industrie avait créés dans les cinquante États de l’Union…

– Des “groupes pro-pesticides” ? C’est quoi ?, ai-je demandé, car je n’étais pas sûre d’avoir bien compris.

Ce sont des associations de paille que nous avions montées de toutes pièces et vers qui nous renvoyions la presse, quand elle sollicitait une interview d’un représentant de l’industrie. Regardez, j’ai la liste ici : comment ne pas faire confiance à la “Coalition de l’Indiana pour la défense de l’environnement” ? Ou au “Conseil du Kansas pour la protection et l’éducation environnementale” ? Ou aux “Amis des fermes et forêts de Washington” ? Nous leur donnions de l’argent et des informations et leur rôle était de défendre nos positions, tout en prétendant être indépendantes.

– Le but était de créer le doute ?

– Tout à fait ! Quand les journalistes leur demandaient leur avis sur le débat autour des perturbateurs endocriniens, ils répondaient : “Ah ! Vous savez, il ne faut pas s’emballer, on a besoin des pesticides pour produire une alimentation abondante et bon marché… Il faut faire plus de recherche…” J’ai ici une lettre qui émane de Terry Witt, le président de “Oregonians for Food and Shelter”, l’un de nos groupes. Il est adressé conjointement à ses contacts chez Sandoz, Ciba, DuPont, Monsanto, ACPA et DowElanco. Il demande qu’on lui envoie “des informations et des noms d’experts” pour contrer une campagne contre les herbicides organochlorés menée par ce qu’il appelle la “faction environnementale et antitechnologie”. J’imagine que nous avons dû lui fournir le nom de quelques universitaires que nous avions recrutés.

– Des universitaires ?

– Oui ! C’était une autre partie de mon travail : constituer et entretenir un réseau d’universitaires amis que l’on puisse solliciter pour faire des études, bien payées ; et éventuellement prendre publiquement la parole pour défendre nos intérêts… »

À ce stade de l’interview, Dawn Forsythe s’est brutalement arrêtée de parler. Après un long silence, elle a repris la parole, la voix entrecoupée de sanglots : « Pour moi, cela a été très douloureux, surtout dans les années qui ont suivi mon départ, quand j’ai compris le rôle que j’avais joué pour faire échouer des lois destinées à protéger la population, ou pour convaincre les gens de croire à nos mensonges. C’était très douloureux et cela l’est encore… Je suis désolée d’avoir passé une partie de ma vie de cette manière. J’étais une enfant des années 1960 et 1970 qui voulait faire le bien et je pensais sincèrement qu’on avait besoin des pesticides pour nourrir le monde.

– Pourquoi êtes-vous partie ?

– J’ai assisté à une conférence d’Ana Soto sur le lien entre les perturbateurs endocriniens et le cancer du sein, où elle a évoqué plusieurs pesticides, dont l’atrazine. À l’époque, Sandoz avait le projet de mélanger cet herbicide à un produit maison et je m’en suis inquiétée auprès de la direction. J’ai très vite compris que ce n’était pas son problème. Petit à petit, j’ai senti qu’on se méfiait de moi, non seulement chez Sandoz, mais aussi dans le reste de l’industrie : un jour, lors d’une réunion interfirmes, le représentant de Dow Chemical m’a traitée de “terroriste écoféministe”. J’ai profité de la fusion entre Sandoz et Ciba-Geigy pour partir… Après, ce ne fut pas facile : j’étais bien sûr grillée dans l’industrie, mais aussi dans le monde environnementaliste : qui va faire confiance à une ancienne lobbyiste des pesticides ? Grâce au soutien de Theo Colborn, j’ai réussi à remonter la pente et à retrouver du travail dans une administration. En attendant, les manœuvres de l’industrie ont payé : en août 1996, le Congrès a voté une loi, demandant à l’EPA de mettre en place un programme pour évaluer les effets potentiels des produits chimiques sur le système endocrinien, mais treize ans plus tard, cela n’a toujours pas été fait. Que de temps perdu[2] ! »

Dawn Forsythe a raison : comme nous allons le voir dans les deux chapitres suivants, avec les affaires du distilbène et du bisphénol A, l’alarme sonnée en 1991 par les scientifiques de la Déclaration de Wingspread a été suivie de peu d’effets… Mais avant de partir vers d’autres horizons, j’avais une dernière question à lui poser. Celle-ci n’a cessé de me tarauder tout au long de mon enquête sur la planète chimique : « Les gens qui travaillent chez Sandoz ou Monsanto ont une famille : comment font-ils pour la protéger ?

– Ils vivent entre eux, m’a répondu l’ancienne lobbyiste des pesticides. Sauf quand il y a une fusion ou des licenciements massifs, il est rare que l’on quitte la grande famille que représente l’industrie chimique. Et dans leur univers, les risques chimiques n’existent pas. Ils sont comme j’ai moi-même été pendant de nombreuses années : ils croient sincèrement que leur entreprise est “responsable” et que les produits sont sérieusement testés avant d’être mis sur le marché. En tout cas, la grande majorité en est convaincue… »


[1]Dawn Forsythe m’a laissé photocopier une centaine de documents issus de ses archives personnelles, dont tous ceux qu’elle cite dans cette interview.

[2] Il s’agit du Food Quality Protection Act (FQPA) et des amendements de 1996 au Safe Drinking Water Act (SDWA). En 2010, l’administration Obama aurait demandé à l’EPA d’accélérer le programme. Sur son site, l’Agence de protection de l’environnement écrivait en 1998 que son problème était le « manque de données scientifiques pour la majorité des [87 000] produits chimiques et de leurs dérivés », qui permettraient d’évaluer leurs risques associés au système endocrinien (EDSTAC Final Report, <www.epa.gov>, chapitre 4, août 1998).


[i] Les auteurs de ce « brouillon » sont Dave Fischer (Bayer), Richard Balcomb (American Cyanamid), C. Holmes (BASF), T. Hall (Sandoz), K. Reinert et V. Kramer (Rohm & Haas), Ellen Mihaich (Rhône-Poulenc), R. McAllister et J. McCarthy (ACPA).

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