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L’introduction de mon livre

Impossible de rapporter ici tous les articles qui parlent de mon film et livre « Notre poison quotidien » qui ont inspiré les unes de l’Express, le Nouvel Observateur et Télérama. Outre les articles du Monde, Le Pélerin, Sud-Ouest, Le Figaro Madame, Les Inrockuptibles, VSD, Télé 7 Jours, etc, je signale cet article de la Croix:

http://www.la-croix.com/Ce-danger-insidieux-niche-dans-nos-assiettes/article/2458059/5548

Par ailleurs, j’ai participé, hier, à un « face à face » d’une heure avec Jean-Charles Boquet, le directeur de l’Union des Industries de la Protection des Plantes (UIPP) qui sera mis en ligne sur le site de Libération et fera l’objet d’un compte-rendu de deux pages dans le journal de mardi 15 mars, le jour de la diffusion de mon film.

J’informe également les internautes que je je participerai , mardi à 18 heures 20, à l’émission Le Grain à moudre, de France Culture, avec Bruno Lemaire, le ministre de l’agriculture (voir mon agenda sur ce Blog)

L’avant-première de Berlin s’est très bien passée. Après la projection, j’ai répondu aux questions du public et de Thomas Kausch (photo) qui animera le débat à la suite de la diffusion du film mardi.

Dès la semaine du 20 mars, j’entreprendrai une tournée en France pour participer à de nombreuses projections/débats. L’agenda réactualisé en permanence est déjà consultable sur le site de « Notre poison quotidien »:

http://www.arte.tv/fr/Comprendre-le-monde/Notre-poison-quotidien/3750866.html

Je mets en ligne l’introduction de mon livre qui explique ma démarche pour cette nouvelle enquête.

Savoir, c’est pouvoir

« Est-ce que ce livre sera la suite du Monde selon Monsanto[i][1] ? » Cette question n’a cessé de m’être posée depuis 2008, lorsqu’au cours d’un débat ou d’une conférence, j’annonçais que je travaillais sur un nouveau projet. Oui et non, ce livre est et n’est pas la « suite de Monsanto », même si sa matière a évidemment à voir avec celle de mon enquête précédente. En effet, il en est des livres et des films – pour moi, les deux sont intimement liés – comme des perles d’un collier ou des pièces d’un puzzle : ils se succèdent et s’emboîtent sans que j’y prenne garde. Ils naissent et se nourrissent par ricochets des interrogations suscitées par le travail qui les a précédés. Et ils finissent par s’imposer comme les maillons d’une même chaîne. Dans tous les cas, le processus à l’œuvre est toujours le même : le désir de comprendre, pour ensuite transmettre au plus grand nombre les connaissances accumulées.

Trois questions à propos du rôle de l’industrie chimique

Notre poison quotidien est donc le fruit d’un long processus, commencé en 2004. À l’époque, je m’inquiétais des menaces qui pesaient sur la biodiversité : dans deux documentaires diffusés sur Arte sur le brevetage du vivant et l’histoire du blé[ii], j’avais raconté comment des multinationales obtenaient des brevets indus sur des plantes et savoir-faire des pays du Sud. Au même moment, je tournais un reportage en Argentine, qui dressait le bilan (désastreux) des cultures de soja transgénique, le fameux soja Roundup ready de Monsanto[iii]. Pour ces trois films, j’avais voyagé aux quatre coins de la planète, en m’interrogeant sur le modèle agroindustriel mis en place au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et dont le but affiché était de « nourrir le monde ». J’avais constaté qu’il induisait une extension des monocultures au détriment de l’agriculture vivrière et familiale, provoquant une réduction draconienne de la biodiversité qui, à terme, constituait une menace pour la sécurité et la souveraineté alimentaires des peuples. Je notais aussi que la fameuse « révolution verte » s’accompagnait d’un appauvrissement des ressources naturelles (qualité des sols, eau) et d’une pollution généralisée de l’environnement, en raison de l’usage massif de produits chimiques (pesticides ou engrais de synthèse).

Tout naturellement, cette trilogie m’a conduite à m’intéresser à la firme américaine Monsanto, l’un des grands promoteurs et bénéficiaires de la « révolution verte » : d’abord parce qu’elle fut (et continue d’être) l’un des principaux fabricants de pesticides du xxe siècle ; ensuite, parce qu’elle est devenue le premier semencier du monde et qu’elle tente de mettre la main sur la chaîne alimentaire grâce aux semences transgéniques brevetées (les fameux « OGM », organismes génétiquement modifiés). Je ne dirais jamais assez à quel point je fus surprise de découvrir les multiples mensonges, manipulations et coups tordus dont était capable la firme de Saint Louis (Missouri), pour maintenir sur le marché des produits chimiques hautement toxiques, quel qu’en soit le prix environnemental, sanitaire et humain.

Et au fur et à mesure que j’avançais dans ce « thriller des temps modernes », pour reprendre l’expression de la sociologue Louise Vandelac, qui a préfacé l’édition canadienne du Monde selon Monsanto, trois questions ne cessaient de me tarauder. Est-ce que Monsanto constitue une exception dans l’histoire industrielle ou, au contraire, son comportement criminel – je pèse mes mots – caractérise-t-il la majorité des fabricants de produits chimiques ? Et puis, une question en appelant une autre, je me demandais aussi : comment sont évaluées et réglementées les quelque 100 000 molécules chimiques de synthèse qui ont envahi notre environnement et nos assiettes depuis un demi-siècle ? Enfin, y a-t-il un lien entre l’exposition à ces substances chimiques et la progression spectaculaire des cancers, maladies neurodégénératives, troubles de la reproduction, diabète ou obésité que l’on constate dans les pays « développés », au point que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) parle d’« épidémie » ?

Pour répondre à ces questions, j’ai décidé de m’attacher dans cette nouvelle enquête aux seules substances chimiques qui entrent en contact avec la chaîne alimentaire, du champ du paysan (pesticides) à l’assiette du consommateur (additifs et plastiques alimentaires). Ce livre n’abordera donc pas les ondes électromagnétiques, ni les téléphones portables ni la pollution nucléaire, mais uniquement les molécules de synthèse auxquelles nous sommes exposés, dans notre environnement ou notre alimentation – notre « pain quotidien » largement devenu notre « poison quotidien ». Sachant que le sujet était hautement polémique – et ce n’est pas surprenant, étant donné l’importance des enjeux économiques qui y sont rattachés –, j’ai choisi de procéder méthodiquement, en partant du plus « simple » et du moins contestable, à savoir les intoxications aiguës, puis chroniques, des agriculteurs exposés directement aux pesticides, pour aller progressivement vers le plus complexe, les effets à faibles doses des résidus de produits chimiques que nous avons tous dans le corps.

Assembler les pièces du puzzle

Notre poison quotidien est le fruit d’une longue investigation, qui a mobilisé trois types de ressources. D’abord, j’ai consulté une centaine de livres, écrits par des historiens, sociologues et scientifiques, majoritairement d’Amérique du Nord. Mon enquête doit ainsi beaucoup au précieux travail de recherche accompli par des universitaires de grand talent, comme Paul Blanc, professeur de médecine du travail et de l’environnement à l’université de Californie ou ses confrères historiens Gerald Markowitz et David Rosner, ou encore David Michaels, un épidémiologiste nommé en décembre 2009 à la tête de l’OSHA (Occupational Safety and Health Administration), l’agence américaine chargée de la sécurité au travail. Très documentés et malheureusement non traduits en français, leurs ouvrages m’ont permis d’accéder à une masse d’archives inédites et m’ont aidée à replacer l’objet de mon enquête dans le contexte beaucoup plus large de l’histoire industrielle.

C’est ainsi que je suis remontée aux origines de la « révolution industrielle » qui a précédé la « révolution verte », deux faces d’un même monstre insatiable : le progrès, censé nous apporter le bonheur et le bien-être universels, dont tout indique pourtant que, tel un Saturne des temps modernes, il menace de « dévorer ses propres enfants ». Si l’on n’effectue pas cet indispensable retour dans le temps, il est en effet impossible de comprendre comment le système de réglementation des produits chimiques a été inventé et fonctionne encore aujourd’hui – un système nourri du mépris récurrent des industriels et des autorités publiques pour les ouvriers des usines qui ont payé un lourd tribut à la folie chimique des sociétés dites « développées ».

Ce livre se nourrit aussi des multiples documents d’archives que j’ai pu glaner auprès d’avocats, organisations non gouvernementales, experts ou particuliers, particulièrement « têtus » et qui ont réalisé un travail considérable pour documenter les méfaits de l’industrie chimique. Comme par exemple l’incroyable Betty Martini, à Atlanta, dont je salue la persévérance à rassembler les pièces à conviction contre cet édulcorant de synthèse hautement suspect qu’est l’aspartame. J’ai bien évidemment gardé précieusement une copie de tous les documents que je cite au cours de ces pages, exclusifs ou méconnus de la presse et du grand public. Toutes ces pièces m’ont aidé, de façon décisive, à reconstituer le puzzle dont ce livre entend donner une image claire, sinon définitive.

Mais cette tache eût été incomplète si elle n’avait été également nourrie par la cinquantaine d’entretiens personnels que j’ai menés dans les dix pays où m’a conduite mon investigation : France, Allemagne, Suisse, Italie, Grande-Bretagne, Danemark, États-Unis, Canada, Inde et Chili. Parmi les « grands témoins » que j’ai interrogés, figurent notamment dix-sept représentants des agences d’évaluation des produits chimiques, comme l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA), la Food and Drug Administration (FDA) américaine ou le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), qui dépend de l’Organisation mondiale de la santé – de même que le Joint Meeting on Pesticides Residues (JMPR), le comité commun de l’OMS et de la FAO, chargé d’évaluer la toxicité des pesticides. J’ai aussi interrogé trente et un scientifiques, principalement européens et américains, à qui je voudrais rendre hommage, car ils continuent de se battre pour maintenir leur indépendance et défendre une conception de la science au service du bien commun, et non des intérêts privés. Ces longs entretiens ont tous été filmés, puisqu’ils font aussi partie de la matière de mon film Notre poison quotidien, qui accompagne ce livre.

« Le diable est dans le détail »

Notre poison quotidien est enfin le fruit d’une conviction que j’aimerais faire partager : il faut se réapproprier le contenu de notre assiette, reprendre en main ce que nous mangeons pour qu’on cesse de nous infliger de petites doses de poisons qui ne présentent aucun avantage. Comme me l’a expliqué Erik Millstone, un universitaire britannique, dans le système actuel, « ce sont les consommateurs qui prennent les risques et les entreprises qui reçoivent les bénéfices ». Mais pour pouvoir critiquer les (multiples) failles du « système » et exiger qu’il soit revu de fond en comble, il faut comprendre comment il fonctionne.

Je dois admettre qu’il ne fut pas aisé de décrypter les mécanismes qui président à l’établissement des normes régissant l’exposition à ce que le jargon édulcoré des experts appelle les « risques chimiques ». Ce fut par exemple un véritable casse-tête que de reconstituer la genèse de la fameuse « dose journalière acceptable » – ou « admissible », dite « DJA » – des poisons auxquels nous sommes tous exposés. Je soupçonne même que la complexité du système d’évaluation et de réglementation des poisons chimiques, qui fonctionne toujours derrière des portes closes et dans le plus grand secret, est aussi une manière d’assurer sa pérennité. Qui va en effet mettre son nez dans l’histoire de la DJA, ou des « limites maximales de résidus » ? Et si, par hasard, un journaliste ou un consommateur trop curieux ose poser des questions, la réponse des agences de réglementation est généralement : « Ça marche grosso modo. Et puis, vous savez, c’est très compliqué, faites-nous confiance, nous savons ce que nous faisons… »

Le problème, c’est qu’il ne peut pas y avoir de grosso modo quand il s’agit de données toxicologiques dont l’enjeu est la santé des consommateurs, y compris ceux des générations futures. C’est pourquoi, persuadée au contraire que « le diable est dans le détail », j’ai décidé de prendre le parti inverse. J’espère donc que le lecteur me pardonnera ce qu’il pourra considérer parfois comme un souci exagéré de la précision ou de l’explication, la multiplication des notes et des références. Mais mon objectif, c’est que chacun puisse devenir, s’il le désire, son propre expert. Ou, en tout cas, que chacun dispose d’arguments rigoureux qui lui permettent d’agir autant que ses moyens le lui permettent, voire d’influer sur les règles du jeu qui gouvernent notre santé. Car savoir, c’est pouvoir…


[1] Toutes les notes de référence sont classées par chapitre, en fin de ce livre, p. xxx.


Notes de fin

Notes de l’introduction

[i] Marie-Monique Robin, Le Monde selon Monsanto. De la dioxine aux OGM, une multinationale qui vous veut du bien, La Découverte/Arte Éditions, Paris, 2008.

[ii] Marie-Monique Robin, Les Pirates du vivant et Blé : chronique d’une mort annoncée ?, Arte, 15 novembre 2005.

[iii] Marie-Monique Robin, Argentine : le soja de la faim, Arte, 18 octobre 2005. Avec Les Pirates du vivant, il est disponible en DVD, dans la collection « Alerte verte ».

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