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je vous écris d’Argentine

J’écris d’Argentine où j’ai été citée à comparaître comme témoin  dans deux procès contre les militaires de la dictature qui a décimé le pays entre 1976 et 1982 (30 000 disparus)

Je rappelle, en effet, que mon film « Escadrons de la mort: l’école française« , diffusé sur Canal + en septembre 2003, puis sur ARTE, un an plus tard, est considéré comme une pièce à conviction dans les nombreux procès contre les tortionnaires de la dictature qui ont été réouverts depuis 2003.

Dans cette enquête, qui fit aussi l’objet d’un livre, traduit en espagnol, je racontais comment le ministère de la défense français, alors dirigé par Pierre Mesmer (que j’ai interviewé) avait exporté les méthodes dites de « guerre antisubversive » développées pendant la guerre d’Algérie en Amérique du nord et du sud, et notamment en Argentine.

Ces « méthodes » font partie de ce que les académies militaires appellent la « doctrine française« . Il s’agit d’une nouvelle conception de la guerre qui a vu le jour en Indochine, puis fut « affinée » en Algérie. Baptisée « la guerre moderne » (d’après le titre du livre du colonel Roger Trinquier, publié en 1961) ou « guerre antisubversive », celle-ci a été élaborée par des officiers qui constatèrent que les techniques de la guerre classique ne permettaient pas de venir à bout de la guérilla Vietminh en Indochine ni du FLN en Algérie.

En effet, à la différence de la seconde guerre mondiale, les guerres d’Indochine et d’Algérie n’étaient pas des guerres de front, où les ennemis en uniformes s’affrontent à grand renfort de chars ou d’avions, mais une guerre de surface, où l’ennemi ne porte pas d’uniforme et conduit une guerre de guérilla, en se dissimulant dans la population. C’est pourquoi , dans la « guerre antisubversive« , l’ennemi n’est plus le soldat de l’autre côté de la frontière, mais un ennemi interne qui peut être n’importe qui. Dans ce nouveau  concept militaire, la recherche du renseignement occupe une place  centrale. Or qui dit « renseignement« , dit « interrogatoire » et donc « torture« .

Le modèle de la  doctrine française est la « bataille d’Alger« , qui se déroula entre janvier et septembre 1957. Peu avant, le général Massu, le chef des parachutistes, avait reçu les pleins pouvoirs (dont les pouvoirs de police) du gouvernement français, avec l’accord unanime du parlement.

Aussitôt, il conduisit une vaste opération de répression urbaine dans la casbah d’Alger où furent arrêtées plus de vingt mille personnes, au cours de rafles minutieuses.

Les caractéristiques de la « bataille d’Alger » sont les suivantes:

arrestations massives et systématiques grâce à un quadrillage de la casbah

– interrogatoire des suspects dans des des centres de détention clandestins

– usage systématique de la torture, considérée comme l’arme principale de la guerre antisubversive.

– constitution d’escadrons de la mort, dirigés par le général Aussaresses (que j’ai aussi interviewé) pour faire disparaître les témoins encombrants (il y eut 3000 disparus pendant la guerre d’Algérie).

Les techniques de la « Bataille d’Alger » furent l’objet d’enseignements à l‘école de guerre de Paris, dès le milieu des années 1950.

Elles furent ensuite exportées vers de nombreux pays au terme d’accords militaires, comme les Etats Unis, mais aussi l’Argentine.

En 1960, fut inaugurée à Buenos Aires une mission permanente d’assesseurs militaires français qui fut active jusqu’en 1980. Ceux-ci enseignèrent les méthodes de la « guerre antisubversive » à tous les officiers des trois corps d’armée argentins.C’est en se basant sur ces enseignements à la fois théoriques et pratiques que le général Videla et consorts préparèrent  le coup d’Etat de mars 1976 et l’effroyable guerre sale qui s’ensuivit.

C’est ce que m’ont expliqué quatre témoins et acteurs clés de la dictature argentine:

– le général Harguindéguy, qui fut ministre d’intérieur de la junte.

– le général Bignone, le chef de la dernière junte.

– le général Diaz Bessone, qui dirigea le deuxième corps militaire et fut ministre de la planification

– le général Lopez Aufranc, qui étudia la « guerre antisubversive » à l’école de guerre de Paris.

À l’époque de ces interviews (mai 2003), Harguindéguy et Diaz Bessone étaient libres, en raison des lois d’amnistie et des grâces présidentielles accordées par le président Ménem. Bignone était aux arrêts domiciliaires, car il était accusé du « vol de bébés« , un crime non couvert par l’amnistie. En effet, pendant la dictature , 500 bébés ont été arrachés à leurs mères torturées et disparues, et adoptés par des familles de militaires et policiers ou leurs proches.

La diffusion de mes interviews exclusives en septembre 2003 a provoqué une « commotion nationale  » en Argentine, pour reprendre les titres des journaux de l’époque. En effet, c’était la première fois que des généraux reconnaissaient que l’usage systématique de la torture ou de la disparition forcée n’était pas le fruit de bavures isolées mais d’un plan organisé, dont le modèle était la « bataille d’Alger ».

En août 2003, le président Nestor Kirchner, récemment élu, avait demandé au parlement d’annuler les lois d’amnistie pour permettre le jugement de plusieurs centaines de militaires et policiers. Il lui restait à obtenir l’accord de la Cour suprême.

La diffusion de mes interviews contribua à accélérer le processus.

Aujourd’hui, Hargindéguy, Bignone et Diaz Bessone sont en prison.

J’avais déjà témoigné dans un procès à Corrientes, en mars 2008, contre des hommes de Diaz Bessone.

Cette fois-ci, j’ai témoigné dans un procès à Mendoza et Resistencia.

Pendant mon très court séjour en Argentine (je suis actuellement très sollicitée pour le lancement de mon nouveau film et livre « Notre poison quotidien« ), j’étais accompagnée d’Hélène Marzolf de Télérama qui a déjà parlé de l’impact de « Escadrons de la mort: l’école française » dans un article que j’ai mis en ligne sur ce Blog.

Elle prépare un nouvel article pour la fin mars, qui sera illustré de photos prises par Sergio Goya. En voici deux prises pendant l’audience de Mendoza.





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