« Torture made in USA » : une bien étrange affaire …

Le 2 janvier dernier, j’annonçais sur ce Blog que mon film « Torture made in USA », un « documentaire de 85 minutes » était programmé sur Canal + , le 20 mars 2009.

« Je vous informe que mon film « Torture made in USA » sera diffusé sur Canal +, le 20 mars 2009. Ce documentaire de 85 minutes, qui raconte comment l’administration de Georges Bush a légalisé la torture , en violant les lois internationales mais aussi américaines, s’inscrit dans le prolongement de mon film (et livre) « Escadrons de la mort: l’école française » , diffusé sur Canal + en 2003, puis sur ARTE en 2004, Prix du meilleur documentaire politique (Laurier du Sénat), Prix de la meilleure investigation du FIGRA, Award of Merit (Latin American Studies Association/ USA), Prix du meilleur documentaire de Egyptian Cinema Critica Association Jury. »

Le 7 janvier 2009, j’avais une réunion avec le service de presse de Canal+, ainsi que mon producteur (Bernard Vaillot et Michel Rager) , Agnès Ravoyard (coproducteur, du CFRT) pour préparer la projection à la presse, prévue le 5 février, à 11 heures.

Dans la foulée, à la demande du service de presse de Canal, j’écrivais une note d’intention et un résumé du film que je mets en ligne dans un prochain message.

Le 19 janvier, le film de 85 minutes a été présenté dans les bureaux de Galaxie à sept représentants d’Amnesty International qui étaient ravis d’avoir bientôt un outil permettant d’expliquer comment l’administration Bush avait violé l’interdiction absolue de torturer, en ouvrant une sinistre boîte de pandore. L’organisation humanitaire qui a été associée à ce film, dès le début, voulait créer un buzz pour que le message circule partout dans le monde.

Aujourd’hui, tout est suspendu, pour des raisons tout à fait étrangères à la qualité du film qui tombe se surcroît en pleine actualité américaine, à la suite de l’élection d’Obama qui s’interroge sur la manière de gérer les huit années de l’administration Bush totalement « hors la loi » du point de vue du droit américain et international, ainsi que le démontre mon film.

Voici comment François Ekchjazer de Télérama résume cette étonnante affaire.

LE FIL TÉLÉVISION – Un déplorable contentieux empêche la diffusion prévue sur Canal+ de “Torture made in USA”, une rigoureuse enquête sur l’usage de la torture par l’administration Bush. Son auteure, Marie-Monique Robin (“Le Monde selon Monsanto”), et le producteur s’en expliquent pour nous.

Quand pourra-t-on enfin voir Torture made in USA de Marie-Monique Robin ? Initialement programmée par Canal+ dans la foulée de l’élection présidentielle américaine, cette vaste enquête sur l’usage de la torture, légitimé par l’administration Bush au nom de la guerre contre le terrorisme, voit sa diffusion suspendue au règlement d’un contentieux d’autant plus dommageable que la journaliste pose dans son film des questions de fond, en prise étroite avec l’actualité. En passe d’être présenté début mars en exclusivité mondiale au Festival du film et forum international sur les droits humains de Genève, le documentaire vient par ailleurs de se voir déprogrammer de cette manifestation à la demande de son producteur, Galaxie Presse, et contre l’avis même de Marie-Monique Robin.

« C’est à n’y rien comprendre », s’indigne la réalisatrice, prix Albert Londres 1995, dont Le Monde selon Monsanto, diffusé sur Arte voilà tout juste un an, a recueilli des brassées de lauriers, une critique dithyrambique et un rare succès public. Alors quoi ? Qui aurait intérêt à ce que reste dans les tiroirs cette nouvelle enquête ? Personne, répondent en chœur ceux qui – comme moi – ont pu voir ce travail d’une grande rigueur, mêlant des témoignages issus des rangs de l’armée, des services secrets et de l’administration Bush, pour former le puzzle d’une histoire passablement complexe.

A peine moins complexe est celle de Torture made in USA, monté sous forme de 85 minutes – en dépit des 52 minutes prévues par le contrat signé avec Canal+. Correctement financé par la chaîne, le film s’est révélé plus coûteux que prévu lorsqu’il est apparu que les droits des archives utilisées (originaires, pour l’essentiel, de la chaîne parlementaire américaine C-SPAN) faisaient grimper le budget du documentaire à un niveau considérable. « Nous avons fait une erreur d’évaluation, reconnaît platement Michel Rager, directeur général de Galaxie Presse, qui critique l’attitude peu accommodante de Marie-Monique Robin. Lorsque, en novembre, elle nous a dit ne pas pouvoir traiter son sujet dans les limites d’un 52 minutes, nous l’avons laissée faire, sachant que la chaîne n’apporterait pas de complément financier au film. Nous espérions trouver des partenaires supplémentaires, ou qu’elle aurait l’intelligence de comprendre la nécessité de prévoir une version de 52 minutes, comportant un volume d’archives inférieur de moitié à celui de la version qu’elle a montée. »

Faute d’avoir trouvé au film un deuxième diffuseur, susceptible d’en compléter le plan de financement, Bernard Vaillot, PDG de Galaxie Presse et grand reporter, a remonté Torture made in USA, sans le concours de réalisatrice. « Pour moi, il n’était pas question de retrancher plus d’une demi-heure à ce film », avance Marie-Monique Robin, convaincue de l’impossibilité d’en préserver la justesse de propos. Au vu de la version de 85 minutes et dans l’attente de découvrir celle « bricolée » par le producteur, force est d’admettre l’indignité d’une telle entorse au droit d’auteur.Indignité partagée par Canal+, qui, après avoir validé le film de Marie-Monique Robin, avoir choisi une date de diffusion et une date de présentation à la presse, entend désormais programmer la version remontée.

A l’heure qu’il est, Marie-Monique Robin a décidé de retrancher son nom du générique de cette version, que Canal+ (dixit Michel Rager) refuse d’ailleurs de programmer sans l’aval que représente sa signature. Celle d’une enquêtrice de renom, qui s’indigne aujourd’hui du peu de respect qu’on lui montre, comme du peu de considération que l’on porte à l’enquête elle-même. Car, au-delà du déplorable contentieux qui oppose diffuseur, producteur et auteur, c’est d’un précieux objet de réflexion et de débat dont le public est aujourd’hui privé. Gageons qu’une solution sera trouvée pour que le film qu’on a pu voir, dans un format nullement étiré, soit prochainement montré au plus grand nombre.

François Ekchajzer

A cet article, tout à fait juste j’ajoute que la version 85 minutes a été validée par Galaxie et Canal +, ainsi que je l’ai expliqué plus tôt, car il n’est pas possible que je décide toute seule de monter quatre semaines de plus! J’ai accepté de le faire, en accord avec Galaxie et sans rallonge de salaire, car j’étais convaincue que ce sujet est grave, et qu’il faut absolument montrer clairement en quoi l’administration Bush s’est comportée de manière criminelle, en violant sciemment les lois américaines et internationales, qui banissent de manière définitive l’usage de la torture. Preuve que cette décision était bien celle de Galaxie, c’est que Françoise Boulègue , la monteuse du film, a été payée pour ce travail de montage supplémentaire.

Les problèmes ont commencé quand mon producteur a appris que Canal ne voulait pas « mettre un Euro de plus », pour financer le surcoût des archives. Nous nous sommes donc tournés vers ARTE qui a manifesté un vif intérêt pour le documentaire, et s’est déclaré prête à diffuser le film, à condition que Canal accepte de réduire ce que, dans le jargon, on appelle la « fenêtre de diffusion », c’est à dire le temps d’exclusivité. Ces négociations se sont avérées difficiles…

Voilà où nous en sommes, mais comme mon confrère de Télérama, j’espère que tout finira bien, à moins que les documentaires ne soient rien de plus que des produits comme les autres, ce qui est inquiétant pour la démocratie et le droit de s’informer…

En attendant, je viens de découvrir que le film, qui a été sélectionné au festival international des droits humains de Genève (je mets en ligne le mail que m’ont adressé les organisateurs dans mon prochain message), que je devais présenter à Genève le 7 mars à 18 heures, puis retiré du catalogue (à la demande étrange de Galaxie), circule déjà, ainsi que le montre ce lien.

Photo: extrait du graphisme de mon film montrant les principaux responsables du programme de torture de l’administration Bush. Seul Colin Powell, alors secrétaire d’Etat, s’y est opposé comme me le racontent Larry Wilkerson, son ancien chef de cabinet, et William Taft, son conseiller juridique.

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