Corruption: l’affaire Richard Doll

Comme prévu, je retranscris le partie de mon livre relatant l’affaire de Richard Doll, corrompu par Monsanto pendant vingt ans pour propager des informations scientifiques mensongères.
Cet extrait s’inscrit dans le cadre des deux chapitres que j’ai consacrés à la dioxine, dont Monsanto a caché la toxicité meurtrière, allant jusqu’à payer des études scientifiques manipulées, publiées dans des revues scientifiques de renom, avant que l’affaire ne soit révélée…

DÉBUT DE L’EXTRAIT

Corruption et trafic d’influence

L’histoire est tellement incroyable qu’elle mérite qu’on s’y arrête, tant elle en dit long sur les pratiques de la firme, prête à tout pour garantir son impunité. C’est tout à fait par hasard qu’en 1973 un jeune chercheur suédois du nom de Lennart Hardell découvre l’existence de la dioxine et ses effets funestes sur la santé humaine.

Il est en effet consulté par un homme de soixante-trois ans à l’hôpital universitaire de Umea : atteint d’un cancer du foie et du pancréas, celui-ci se présente comme un agent des Forêts du nord de la Suède qui, pendant vingt ans, fut chargé de pulvériser un mélange de 2,4-D et de 2,4,5-T sur des bois de feuillus (les deux herbicides composant l’agent orange).
Commence alors une longue recherche, en collaboration avec trois autres scientifiques suédois, qui conduira à la publication d’études soulignant notamment le lien entre les sarcomes des tissus mous et l’exposition à la dioxine .

En 1984, Lennart Hardell est invité à témoigner dans le cadre d’une commission d’enquête mise en place par le gouvernement australien, alors confronté aux demandes de réparations des militaires ayant participé à la guerre du Viêt-nam, aux côtés des Américains.
La commission royale sur « l’usage et les effets des produits chimiques sur le personnel australien au Viêt-nam » rend son rapport en 1985, provoquant une vive polémique .
Dans un texte, publié dans la revue Australian Society, le professeur Brian Martin, qui enseigne au Département de science et technologie à l’université de Wollongong, dénonce les manipulations ayant conduit la commission à prononcer l’« acquittement de l’agent orange ».

En effet, affichant un optimisme sidérant, le rapport conclut qu’« aucun vétéran n’a souffert de l’exposition aux produits chimiques utilisés au Viêt-nam. C’est une bonne nouvelle et la commission émet le vœu fervent qu’elle soit criée sur tous les toits »…

Dans son article, le professeur Martin raconte comment les experts cités par l’association des vétérans du Viêt-nam ont été « vivement attaqués » par l’avocat de Monsanto Australia.

« Dans son rapport, écrit-il, la commission a évalué le témoignage des experts dans les mêmes termes que Monsanto. Tous ceux qui n’excluaient pas la possibilité que les produits chimiques aient un effet toxique ont vu leurs contri-butions scientifiques et leurs réputations dénigrées. En revanche, les experts qui exonéraient les produits chimiques furent tous salués par la commission. »

Les auteurs du rapport n’hésitèrent pas à recopier presque in extenso deux cents pages fournies par Monsanto pour démonter le résultat des études de Lennart Hardell et Olav Axelson .

« L’effet de ce plagiat est de présenter le point de vue de Monsanto comme étant celui de la commission », commente Brian Martin. Par exemple, dans le volume capital concernant les effets cancérigènes du 2,4-D et du 2,4,5-T, « quand le texte de Monsanto dit “il est suggéré” que, le rapport écrit “la commission a conclu”, mais pour le reste tout a été tout simplement copié ».

Très durement mis en cause par le rapport, qui insinue qu’il a manipulé les données de ses études, Lennart Hardell épluche à son tour le fameux opus.
Il découvre « avec surprise que le point de vue de la commission est soutenu par le professeur Richard Doll dans une lettre qu’il adresse le 4 décembre 1985 à l’honorable M. Justice Phillip Evatt, le président de la commission », dans laquelle il est écrit :

« Les conclusions du docteur Hardell ne peuvent pas être défendues et à mon avis son travail ne devrait plus être cité comme une preuve scientifique. Il est clair […] qu’il n’y a aucune raison de penser que le 2,4-D et le 2,4,5-T sont cancérigènes pour les animaux de laboratoire et que même la TCDD (dioxine) qui a été présentée comme un polluant dangereux contenu dans les herbicides est, au plus, faiblement cancérigène pour les animaux . »

Or, Richard Doll n’est pas n’importe qui : décédé en 2005, il fut même longtemps considéré comme l’un des plus grands cancérologues du monde. Anobli par la reine d’Angleterre, cet épidémiologiste britannique s’était distingué pour avoir montré les liens entre le tabagisme et la genèse du cancer des poumons. Ayant osé dénoncer les mensonges des industriels de la cigarette, il avait une réputation d’incorruptible.

En 1981, Sir Richard Doll avait publié un article très cité sur l’épidémiologie du cancer, dans lequel il affirmait que les causes environnementales jouent un rôle très limité dans la progression de la maladie …

Seulement voilà : la légende a volé en éclats en 2006, lorsque The Guardian révéla que l’honorable Sir Doll avait travaillé secrètement pour Monsanto pendant vingt ans !

Parmi les archives qu’il avait déposées en 2002 dans la bibliothèque du Welcome Trust, figurait une lettre, datée du 29 avril 1986, avec l’en-tête de la firme de Saint-Louis.

Rédigée par William Gaffey, l’un des auteurs des études controversées sur la dioxine, elle confirmait le renouvellement du contrat à raison de 1 500 dollars par jour.

En fait, le (gros) lièvre avait été levé par Lennart Hardell et ses collègues, auteurs d’un article très instructif dans le American Journal of Industrial Medecine, intitulé « Les liens secrets de l’industrie et les conflits d’intérêt dans la recherche sur le cancer »…

FIN DE L’EXTRAIT

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