Les grands producteurs d’OGM d’Amérique n’ont pas voulu du blé RR de Monsanto(2)

Voici la suite promise expliquant le rejet du blé roundup ready par les grands producteurs d’OGM aux Etats Unis et au Canada!

Dans mon livre, j’explique que le contexte n’est pas très propice pour Monsanto: au moment où la firme dépose sa demande de mise sur le marché pour son blé transgénique, l’affaire du maïs BT Starlink (voir sur mon Blog) vient tout juste d’ébranler le pays…
Je rappelle que tous les sources des documents que je cite sont dûment répertoriées dans les vingt pages de notes de mon livre…

EXTRAIT:

On comprend mieux désormais pourquoi la résistance s’est organisée dans les plaines nord-américaines, lorsqu’en pleine « débâcle de StarLink », la firme de Saint-Louis a annoncé son intention de commercialiser son blé Roundup ready.
Il faut dire que la firme elle-même était au plus mal. Fin décembre 2002, au moment où elle publie son communiqué, le P-DG Hendrik Verfaillie est poussé vers la porte pour cause de « mauvais résultats », soit 1,7 milliard de dollars de pertes pour l’année 2002. Mais ce n’est pas le problème de la Commission canadienne du blé qui, le 27 juin 2003, déclare la guerre non seulement à Monsanto, mais aussi à son fidèle allié gouvernemental :

« Nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour assurer que le blé OGM ne soit pas introduit au Canada », déclare ainsi Adrian Measner, le président de la CCB .

Peu de temps avant, le Comité permanent de l’agriculture et de l’agroalimentaire de la Chambre des communes s’était réuni pour discuter de la délicate question. Exclue des débats, l’association Greenpeace Canada avait fait circuler un courrier qu’elle avait adressé à Paul Steckle, le président du Comité, dans lequel elle dénonçait le « conflit d’intérêt créé par le partenariat entre Monsanto et le gouvernement du Canada ».

On y découvre que Agriculture et Agroalimentaire Canada (AAC, dépendant du ministère de l’Agriculture et de l’Agroalimentaire) « a fourni du matériel génétique de premier choix et de propriété publique à Monsanto pour que celle-ci développe son blé RR » et que c’est l’AAC qui « a réalisé en vertu d’un contrat, les essais au champ du blé GM de Monsanto en vue de son inscription variétale ».

Enfin, le même ministère « a fourni à Monsanto au moins 800 000 dollars en fonds dans le cadre de l’Initiative d’appariement des investissements ». Dans ces conditions, on voit mal, en effet, comment le ministère de l’Agriculture et son partenaire l’Agence canadienne pour l’inspection des aliments (ACIA), qui opèrent comme des co-développeurs du blé RR, pourraient exercer en toute indépendance leur autorité réglementaire, en évaluant « comme il se doit la sécurité de la biotechnologie agricole pour la santé humaine, l’agriculture et l’environnement ».

Dans son courrier, Greenpeace évoque aussi longuement le problème de la contamination génétique que pourrait entraîner la commercialisation du blé RR. Ses experts suggèrent au « vénérable comité » de poser trois questions aux représentants de Monsanto lors de leur audition :

« Est-ce que la société Monsanto est prête à faire une déclaration publique et juridiquement contraignante qui la rendrait responsable dans l’éventualité d’une contamination génétique du blé conventionnel et biologique […] par son blé RR ?
– Si oui, combien d’argent Monsanto est-elle prête à mettre de côté pour compenser les parties victimes de tels dommages ?
– Si non, qui, d’après Monsanto, devrait payer pour de tels dommages ? »

« C’est vrai que la question de la contamination génétique a pesé lourd dans notre décision de refuser le blé RR, me dit Ian McCreary, le vice-président de la Commission canadienne du blé. Le spectre de StarLink nous hantait, et puis nous avions déjà l’exemple du colza transgénique qui avait fait pratiquement disparaître le colza conventionnel au Canada. »

Quand le colza transgénique élimine le colza biologique : l’inévitable contamination

Les premières victimes de la contamination génétique sont les agriculteurs biologiques, qui ont dû renoncer à leurs cultures de l’oléagineuse car ils ne pouvaient pas en garantir la pureté. Pour en avoir le cœur net, j’ai rencontré Marc Loiselle, l’une des figures de proue de la résistance au blé de Monsanto, qui pratique l’agriculture biologique depuis vingt-deux ans . Avec sa femme Anita, il exploite la ferme de ses grands-parents, qui avaient émigré d’Aquitaine un siècle plus tôt pour s’installer à Vonda, à une cinquantaine de kilomètres de Saskatoon. Le pays de Percy Schmeiser, l’« homme qui s’est levé contre Monsanto ».

En ce jour de septembre 2004, l’agriculteur est inquiet : un froid exceptionnel de – 9° C s’est abattu sur les prairies au milieu de l’été, mettant en péril la récolte de blé, dont une partie a gelé. Or, le blé c’est toute la vie de Marc, parce qu’il le fait vivre, bien sûr, mais aussi parce qu’il le relie à l’épopée familiale et, au-delà, à la grande aventure humaine. Ce catholique pratiquant, en effet, ne cultive pas n’importe quel blé : chaque année, il ensemence quarante-cinq hectares avec une variété ancienne, menacée d’extinction : la « Red fife », très prisée par la boulangerie artisanale. Tandis que nous roulons sur une route toute droite qui court vers l’horizon au milieu du « plat pays », il m’explique que lorsque les colons européens sont arrivés au Canada, ils avaient apporté des semences de blé qui n’étaient pas adaptées aux conditions climatiques extrêmement rudes des prairies. Jusqu’à ce jour de 1842 où un certain David Fife, un agriculteur écossais établi en Ontario, se mit à semer des graines qu’un ami de Glasgow avait récupérées dans une cargaison de blé… ukrainien en provenance de Dantzig.
Très vite, la variété de blé roux, baptisée « Red Fife » en l’honneur de son « découvreur », se répand comme une traînée de poudre dans les prairies, parce qu’elle présente une grande résistance à la rouille et, surtout, parce qu’elle mûrit assez vite pour échapper au gel de l’automne. Jusqu’à ce qu’un sélectionneur ne décide de la croiser avec la Hard Red Calcutta, une variété originaire de… l’Inde, pour en augmenter les rendements et la qualité boulangère. C’est ainsi qu’est née la Marquis qui, au début du XXe siècle, conquit un vaste territoire s’étendant du Sud du Nebraska (États-Unis) au Nord du Saskatchewan (Canada), considéré aujourd’hui comme l’un des greniers à blé du monde.

« Cette histoire, me dit Marc Loiselle, illustre très bien la grande saga du blé que les hommes ont pu développer aux quatre coins de la planète parce que l’échange de semences n’était pas encore bloqué par les brevets et autres Terminator… »

Nous voici à présent dans un immense champ de blé Red Fife, entouré de cultures de colza Roundup ready qui sèchent sur le sol.

« Avant, m’explique l’agriculteur, je faisais une rotation entre mes cultures de blé et celles de colza ou de moutarde. Mais j’ai dû arrêter car mon champ a été contaminé par du colza transgénique de mon voisin, probablement transporté par le vent. Mon agence de certification biologique m’a demandé de ne plus cultiver de colza ou toute plante apparentée pendant au moins cinq ans, parce qu’il est reconnu que la graine de colza peut rester dormante dans le sol pendant toute cette période. De toute façon, je ne crois pas que je reprendrai la culture du colza biologique, parce qu’il est impossible de se protéger de la contamination.

– Vous ne pouvez pas planter des haies ou des zones tampons, comme le recommandent les autorités agricoles ?, lui demandai-je.

– Ça ne sert à rien !, me répond Marc. On ne peut pas prévenir tous les événements de la nature : les oiseaux, les abeilles, le vent… L’agriculture travaille avec le vivant, qui n’est pas qu’un assemblage de gènes couché sur un bout de papier ! Contrairement à ce que proclame Monsanto, j’affirme qu’une fois qu’un OGM est introduit, l’agriculteur perd sa capacité de choisir quelles sortes de cultures il veut faire, car les OGM colonisent tout. Ils enfreignent ma liberté de fermier de semer ce que je veux et où je veux. Voilà pourquoi nous étions prêts à tout pour que ce malheur épargne le blé… »

Dès janvier 2002, Marc Loiselle avait rejoint une class action regroupant la plupart des agriculteurs biologiques du Saskatchewan, qui demandaient des dommages et intérêts à Monsanto et Aventis pour la perte de leurs cultures de colza .
Le 13 décembre 2007, la Cour suprême du Canada a finalement rejeté la plainte, pour des motifs techniques, car elle a estimé que l’accusation, dont elle ne conteste pas le fondement, ne pouvait être traitée dans le cadre d’une action collective, mais à un niveau individuel…

En attendant, ce que dénoncent Marc Loiselle et ses collègues a été confirmé par une étude scientifique dirigée par René van Acker, un agronome de l’université de Manitoba, à la demande de la Commission canadienne du blé .

« Nous avons réalisé des tests dans vingt-sept silos de semences certifiées de colza non transgénique et nous avons constaté que 80 % étaient contaminés par le gène Roundup ready, m’explique-t-il, lorsque je le rencontre en septembre 2004 à Ottawa. Ce qui veut dire qu’aujourd’hui, la quasi-totalité des champs de colza canadiens comptent des plantes Roundup ready. Quant au colza biologique, il a déjà disparu au Canada où il est difficile de trouver cinq kilomètres carrés qui n’aient pas d’OGM.

– En quoi l’expérience du colza pouvait-elle servir pour le blé ?

– La Commission canadienne du blé nous a demandé de vérifier si le gène Roundup ready était susceptible de passer d’une culture de blé à l’autre, me répond l’agronome. Pour cela, nous avons construit une modélisation du flux de gènes, qui, dans le colza, s’opère à partir de ce que nous appelons des “ponts de gènes”. Nous avons comparé tous les éléments de la modélisation, un par un, et nous avons conclu que la situation serait similaire pour le blé et qu’un flux de gènes était aussi possible.

– Ne pouvait-on pas organiser deux filières distinctes, fondées sur la ségrégation des grains ?, dis-je, en reprenant l’argument régulièrement avancé par les promoteurs des biotechnologies.

– C’est impossible, me répond l’agronome. Inévitable, la contamination dans les champs rend inefficace toute tentative de ségrégation en amont. »

De fait, cette conviction est partagée par les propriétaires de silos à céréales, ainsi que le confirme un sondage réalisé en 2003 par l’Institute for Agriculture and Trade Policy de Minneapolis . On y découvre que 82 % des professionnels contactés étaient « très préoccupés » par la commercialisation éventuelle du blé RR, parce qu’« il est impossible d’avoir un système de ségrégation avec une tolérance zéro ».
De même, en 2001, une note de service interne d’Agriculture et Agroalimentaire Canada, adressée au ministre de l’Agriculture Lyle Vanclief, que Greenpeace a pu se procurer, révèle que l’argument de la ségrégation ne convainc pas les fonctionnaires ministériels eux-mêmes :

« Si le blé transgénique est autorisé, il sera difficile et coûteux de le maintenir séparé du blé non transgénique dans l’ensemble des activités de production, de manutention et de transport », peut-on y lire .

À noter que c’est aussi l’avis des instances européennes qui, officiellement, tiennent pourtant un tout autre discours, censé rassurer leurs populations récalcitrantes. Ainsi, un rapport secret remis à l’Union européenne en janvier 2002, dont Greenpeace s’est procuré une copie, confirme que l’introduction des cultures transgéniques en Europe constituerait un coup fatal pour l’« agriculture biologique et familiale » du colza, mais aussi pour les « grands producteurs de maïs conventionnel » et que la coexistence de cultures conventionnelles et transgéniques « sur une même ferme semble un scénario irréaliste, y compris sur les grandes exploitations ».

Conscient de la « sensibilité » de ces conclusions, Barry McSweeney, le directeur du centre de recherche de l’Union européenne, a cru bon de joindre une lettre au rapport, dans laquelle il écrit :

« Étant donné la sensibilité du sujet, je suggère que ce rapport soit réservé uniquement à l’usage interne de la Commission . »

« Est-ce que la contamination transgénique est réversible ?, ai-je demandé à René van Acker, un peu affolée par toutes ces informations.

– Malheureusement, je pense que non, soupire-t-il. Il n’y a pas de marche arrière possible. Une fois qu’un OGM a été lâché dans la nature, on ne peut plus le rappeler… Si on voulait supprimer le colza transgénique dans l’Ouest du Canada, il faudrait demander à tous les paysans d’arrêter de cultiver cette plante pendant au moins dix ans. Ce qui est impossible, car le colza représente notre deuxième production nationale, avec 4,5 millions d’hectares cultivés…

– Quelles sont les conséquences pour la biodiversité ?

– C’est une question très importante, notamment pour le Mexique, qui est le centre d’origine du maïs, ou pour les pays du Croissant fertile, où est né le blé. Le Canada et les États-Unis exportent vers ces régions du monde : si les transgènes s’insèrent dans les espèces sauvages et traditionnelles de maïs ou de blé, cela entraînera un appauvrissement dramatique de la biodiversité. De plus, se pose le problème des droits de propriété intellectuelle. L’affaire de Percy Schmeiser montre que Monsanto considère que toute plante lui appartient dès lors qu’elle contient un gène breveté : si ce principe n’est pas remis en cause, cela veut dire qu’à terme, la firme pourrait contrôler les ressources génétiques du monde qui constituent un bien commun. Regardez ce qui se passe au Mexique, nous sommes déjà à la croisée des chemins… »

FIN DE L’EXTRAIT

Photo: lors de la conférence-débat à Toulouse, le 5 juin dernier.

Merci à Guillaume de Crop pour ces deux photos de cette soirée à laquelle participèrent 650 personnes…

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