Rush 2: les pressions sur les journalistes

Je mets en ligne une deuxième séquence que j’avais montée dans la version (très longue!) de mon film et qui finalement avait été coupée.
Elle raconte l’histoire de Jane Akre, une journaliste d’une chaîne de Floride, appartenant à Fox News, qui a été licenciée pour avoir refusé de trafiquer un reportage sur l’hormone de croissance laitière (rBGH), à la suite des pressions de Monsanto.
Je rappelle que les images sont en basse qualité (prémontage en virtuel sur AVID) et que l’habillage définitif n’a jamais été fait.

Pour ceux qui n’ont pas lu mon livre, je retranscris ici ce que j’ai écrit sur l’affaire de Jane Akre et de son mari Steve Wilson, qui illustre parfaitement les méthodes d’une certaine firme de Saint Louis.

DÉBUT EXTRAIT

Devenus l’un des symboles de la censure de la presse outre-Atlantique , Jane Akre et Steve Wilson ont été embauchés, le 18 novembre 1996, par Channel 13, qui appartient au groupe WTVT (New World communication of Tampa), pour travailler sur un magazine d’investigation annoncé à grand renfort de publicité comme la nouvelle émission choc de la chaîne : « Les enquêteurs. Ils dévoilent la vérité ! Ils vous protègent ! », promet ainsi une bande-annonce, diffusée en boucle.

Jane Akre et Steve Wilson sont des figures du journalisme d’investigation qui leur a valu, à l’un ou à l’autre, plusieurs prix prestigieux comme trois Emmy Award et une récompense du National Press Club.

« Nous étions ravis de pouvoir travailler ensemble sur un magazine qui nous donnait carte blanche pour enquêter sur les sujets de notre choix, m’explique Jane Akre, qui me reçoit en juillet 2006 dans leur maison de Jacksonville, en Floride.
Le premier thème que nous avons proposé portait sur la rBGH, car nous avions entendu parler de la polémique qui entourait le produit. J’étais en charge de l’enquête journalistique et Steve de la production.
Je me souviendrai toujours du premier reportage que j’ai réalisé : j’avais réussi à filmer chez un fermier au moment où il piquait ses vaches ; celles-ci tressautaient violemment, à chaque fois que l’aiguille de neuf centimètres pénétrait dans leur flanc. »

Jane me montre les images dont elle garde une copie dans un carton entreposé dans sa cave : on y voit le fermier presser l’énorme pis d’une vache ; un jet de liquide épais et brunâtre gicle dans sa main : « Vous voyez ces petits grumeaux, dit-il, en tendant sa paume vers la caméra, c’est ce qu’on appelle la mammite ! »

Quelques minutes plus tard, un long panoramique balaye une étagère où sont entassés toutes sortes d’antibiotiques…

Jane Akre filme pendant un mois : elle rencontre les défenseurs de l’hormone transgénique comme un scientifique de l’université de Floride ou Robert Collier, un représentant de Monsanto, mais aussi des opposants comme Samuel Epstein ou Michael Hansen, elle interroge le représentant d’une petite laiterie poursuivie par la compagnie pour avoir étiqueté son lait « sans BST » ; en revanche, la FDA refuse de lui accorder une interview :

« À l’époque, j’étais encore très naïve, sourit-elle, et ce refus m’avait surprise tant j’étais persuadée que l’agence avait sûrement de bonnes raisons d’avoir homologué un médicament qui semblait pourtant très dangereux au point qu’avec Steve, nous avions décidé de ne donner que du lait biologique à notre fille Alix. »

Entre-temps, « détail » important, le groupe New World Communication of Tampa, et donc Channel 13, a été racheté par Fox News, qui appartient à Rupert Murdoch, le magnat de la presse australo-américain, célèbre pour sa conception, disons, très mer-cantile (et très conservatrice) du journalisme…

Le montage terminé, le couple montre le reportage à Daniel Webster, le directeur de l’information, qui, emballé, décide de le diffuser en quatre parties et de l’annoncer par une campagne publicitaire radiophonique chèrement payée. La première diffusion est fixée pour le lundi 24 février 1997, en prime time…

« Le vendredi précédant la diffusion, nous avons été convoqués dans le bureau de Daniel Webster, qui nous a tendu une lettre », envoyée par fax, raconte Jane. Elle était signée par John Walsh, le représentant d’un cabinet d’avocats très en vue de New York (Cadwalader, Wickersham & Taft) et adressée à Roger Ailes, le P-DG de Fox News :
« Je vous écris pour attirer votre attention sur une situation qui préoccupe grandement Monsanto concernant votre station de Tampa, commence l’avocat, qui n’a pourtant jamais vu le reportage. De sérieux doutes existent quant à l’objectivité de vos reporters et leur capacité à faire un reportage sur un sujet scientifique aussi complexe que la rBST. […] Le fait est que tous les organismes scientifiques ou médicaux qui ont examiné et homologué ce produit, comme la FDA ou l’Organisation mondiale de la santé, sont arrivés à la même conclusion : le lait provenant de vaches traitées avec la rBST ne comporte pas de risques pour la santé humaine. […] L’enjeu de ce qui se joue en Floride est important, non seulement pour Monsanto, mais aussi pour Fox News et son propriétaire, ainsi que pour le peuple américain qui peut profiter largement de l’usage de la rBST et d’autres produits issus de l’agriculture biotechnologique. »

Bob Franklin, le directeur général de la chaîne, demande à visionner le reportage :

« Il l’a trouvé très bien, se souvient Jane Akre, et d’un commun accord nous avons décidé de proposer à Monsanto une nouvelle interview. La compagnie nous a demandé de lui adresser au préalable la liste des questions, ce que nous avons fait, mais finalement elle a refusé de me recevoir. »

Quelques jours plus tard, une nouvelle lettre parvient au siège de Fox News. Cette fois-ci, le ton est carrément menaçant :

« Je suis très surpris de voir qu’une semaine après ma première lettre détaillée concernant les inquiétudes de mon client Monsanto […], je sois obligé de vous écrire une seconde fois pour vous avertir que la situation ne s’est pas améliorée, et qu’elle s’est même clairement détériorée, étant donné l’approche irresponsable de Mme Akre », écrit l’avocat, qui vilipende les huit questions soumises par la journaliste, en particulier une sur le « crack des vaches ». « Ces points sont diffamatoires, poursuit-il, et s’ils étaient divulgués à la télévision, ils pour-raient causer un grave préjudice à mon client et avoir de sérieuses conséquences pour Fox News. »

« Que pouvait craindre Fox News ?, dis-je après avoir lu attentivement les deux courriers.

– De perdre de la publicité !, me répond Jane. Monsanto est un gros annonceur, notamment pour le Roundup et Nutrasweet (l’aspartame), ses deux produits phares, ce qui représente un budget conséquent.

– C’est comme cela qu’avec Steve vous êtes devenus des whistleblowers (lancers d’alerte) ?

– Oui !, soupire Jane. Jamais nous n’aurions imaginé vivre une telle expérience dans un pays qui se targue d’être la première démocratie du monde… »

Désormais la guerre est ouverte. À Tampa, elle est conduite par Dave Boylan, qui, à la faveur du rachat de Channel 13, vient d’être nommé au poste de directeur général. Il demande aux deux journalistes de revoir leur copie et de proposer une nouvelle version du reportage dont la diffusion a été annulée et repoussée sine die.

« Nous avons réécrit le script quatre-vingt-trois fois !, s’amuse Jane, qui a conservé le brouillon de toutes les versions . Mais cela ne convenait jamais. Par exemple, nous ne pouvions pas utiliser le mot “cancérigène”, mais devions le remplacer par “de possibles implications pour la santé”. Ou nous devions minimiser les compétences scientifiques du docteur Samuel Epstein, etc. Par la suite, nous avons découvert que la Dairy Coalition avait inondé Fox News de documents censés prouver l’innocuité de la rBGH. Chaque version était revue attentivement par Carolyn Forrest, l’avocate de Fox News, qui, un jour, exaspérée, a lâché :
“Vous ne comprenez pas ? Ce n’est pas la véracité des faits qui importe ! Ce reportage ne vaut pas que nous risquions de dépenser plusieurs cen-taines de milliers de dollars dans un procès face à Monsanto…”

Le 16 avril 1997, Dave Boylan menace de licencier les deux journalistes pour « insubordination » s’ils refusent de remonter le reportage en suivant au pied de la lettre les « recommandations » de Fox News :
« Nous avons payé trois milliards de dollars pour racheter ces télévisions, s’emporte-t-il. C’est nous qui décidons ce que doit être le contenu d’une information ! »
Steve Wilson réplique que si le reportage est diffusé sans leur consentement, ils porteront plainte auprès de la Federal Communication Commission, pour violation du Communication Act de 1934 .

Le 6 mai, le nouveau directeur de Channel 13 change de tactique : il propose aux deux journalistes de leur payer un an de salaire intégral, avantages compris (soit 200 000 dollars), en les nommant à des postes fictifs de consultants. En échange de ce « placard doré », ils doivent s’engager à ne jamais raconter comment Fox a censuré le reportage ni ce qu’ils ont découvert au sujet de la rBGH.

« Mettez votre proposition par écrit, et nous l’examinerons ! », répond Steve au grand étonnement de Jane, qui ne tardera pas à comprendre…
Le précieux document constituera une pièce à conviction lors de la plainte que déposera le couple contre Fox News, après son licenciement « sans motif officiel », le 2 décembre 1997.

Pour fonder leur action en justice, Jane et Steve invoquent une récente loi de Floride sur les whistleblowers , en faisant valoir que les divers mensonges que leur employeur a voulu les contraindre à intégrer dans leur reportage vont à l’encontre de l’intérêt général et qu’ils violent la réglementation de la Federal Communication Commission.
C’est la première fois que des journalistes ont recours à cette loi et Fox News prend l’affaire très au sérieux, en recrutant une dizaine d’avocats, dont ceux du cabinet Williams & Connolly, qui furent les défenseurs de Bill Clinton dans l’affaire Monica Lewinsky…

Pendant deux ans, ils multiplient les requêtes en nullité pour empêcher la tenue d’un procès. Jane et Steve sont contraints de vendre leur maison pour assurer leur défense, mais ils obtiennent une première victoire : l’affaire sera jugée par un tribunal de Tampa, en juillet 2000.
Après cinq semaines d’audience, les jurés doivent répondre à une question :
« Estimez-vous que la plaignante, Jane Akre, a démontré en apportant des preuves suffisantes et convaincantes que le défendeur […] a mis fin à son contrat de travail parce qu’elle a menacé de révéler sous serment et par écrit à la Federal Communications Commission la diffusion d’un reportage d’information falsifié, déformé ou tendancieux… »
La réponse du tribunal est positive et Jane obtient 425 000 dollars de dommages et intérêts .

« Est-ce que vous avez été soutenus par la presse ? »

La question manifestement attriste Jane, qui murmure : « Non ! Les grands médias nationaux ont ignoré le procès. 60 Minutes, le magazine de CBS, et le New York Times avaient promis de faire quelque chose, mais nous n’avons plus jamais eu de leurs nouvelles.
Il y eut même des manipulations incroyables ! Par exemple, nous avions rencontré longuement la journaliste du Saint Petersburg Times un journal très respecté de Floride. Elle avait suivi le procès avec assiduité. Quand nous avons lu son article, nous sommes tombés des nues ! Il y avait une petite phrase qui disait : “Le jury n’a pas cru aux allégations du couple, qui prétendait que la chaîne avait cédé aux pressions de Monsanto pour falsifier un reportage.”
En fait, cette phrase avait été rajoutée par le rédacteur en chef, à l’insu de la journaliste !
Elle a ensuite été reprise texto dans le journal de CNN, qui n’a jamais voulu nous accorder de droit de réponse… Mais le pire, c’est que nous n’étions pas au bout de nos peines… »

En effet, Fox News fait appel. Le 14 février 2003, coup de théâtre : la cour d’appel de Floride renverse la décision !

Les juges estiment qu’aucune loi n’interdit à une chaîne de télé ou à un groupe de presse de mentir au public…

Certes, les règles fixées par la Federal Communications Commission le proscrivent, mais elles n’ont pas force de loi. En conséquence, la cour estime que la loi sur les whistleblowers ne peut s’appliquer dans le cas de Jane et de Steve.
Au terme d’un arrêt très technique, qui n’aborde pas la question de fond — à savoir la malhonnêteté de Fox News par rapport à ses téléspectateurs —, les deux journalistes sont donc condamnés à rembourser à la chaîne ses frais d’avocats qui s’élèvent à au moins deux millions de dollars !
« En fait, insiste Jane, la cour a suivi les arguments des avocats du groupe, qui n’ont eu aucune gêne à clamer qu’aucune loi n’interdit de déformer une information… Nous avons fait appel, et finalement la cour suprême de Floride a débouté Fox News de sa demande de remboursement des frais de justice. Mais, bon, avec ce qui nous est arrivé, on comprend que le journalisme d’investigation soit mort dans ce pays, et qu’aucun journaliste n’essaie de se mettre sur le chemin de Monsanto … »

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