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Postface de la Pr. Louise Vandelac à l’édition canadienne

Mon éditeur canadien vient de me faire parvenir la postface qu’a rédigée Louise Vandelac pour l’édition québécoise de mon livre, que je vais aller lancer (avec le film) pendant la semaine du 2O mai (Montréal/Québec/ Ottawa/Toronto)

Professeur titulaire de l’Institut de l’Environnement de l’Université du Québec à Montréal, Louise Vandelac est chercheur au Centre d’études des interactions entre la santé et l’environnement (CINBIOSE), un organisme qui collabore notamment avec l’Organisation mondiale de la santé et l’Organisation panaméricaine de la santé. Elle est également professeur associée au Département de médecine sociale et préventive de l’Université de Montréal.

Que le lecteur ne soit pas étonné de lire « BPC » au lieu de « PCB » ou « principe d’équivalence substantielle »au lieu de « principe d’équivalence en substance ». Ce sont les termes employés au Canada!

Postface

Monsanto savait… désormais nous savons

Louise Vandelac

Si vous jetez un coup d’œil rapide à la préface et à la postface parce que vous hésitez encore à lire ce livre… n’hésitez plus ! Il ne faudrait surtout pas rater cette enquête magistrale, aussi fouillée que rigoureuse. Au fil des pages, la gravité des faits, la précision des liens, la puissance des témoignages et la finesse de l’argumentation laissent littéralement sans voix. Si vous avez déjà vu le documentaire Le Monde selon Monsanto, de Marie-Monique Robin, vous savez déjà combien ces réalités dépassent la fiction. Mais le livre va beaucoup plus loin encore car, c’est bien connu, le diable se cache dans les détails… et les détails dans ce dossier sont particulièrement inquiétants.

Si vous venez tout juste de tourner la dernière page et que, tenu en haleine au fil des chapitres, vous êtes encore bouleversé, la gorge nouée, refusant de croire à un tel cynisme, c’est que vous avez mesuré l’ampleur des enjeux. Et vous réalisez probablement que cette enquête, fondée sur des montagnes d’archives, de notes internes et de documents déclassifiés, témoignant du courage de ces chercheurs, avocats, journalistes et membres d’ONG qui ont su tisser la toile internet pour rendre ces informations largement accessibles, est imparable. Ainsi on découvre, derrière le clinquant médiatique de produits phares comme les semences OGM, contrôlées à 90% par Monsanto et auréolées de promesses en plus d’être enrobées de la caution d’organismes réglementaires -soi-disant au-dessus de tout soupçon-, un univers de manipulations, de lobbying intensif, de propos mensongers, d’études inconsistantes ou fallacieuses.

Cet univers, c’est celui de la course effrénée, voire aveuglée aux profits, qui, ne souffrant d’aucun état d’âme, conduit à poursuivre la diffusion de produits aux effets dévastateurs connus, multipliant alors les drames humains, sanitaires et socio-économiques. En témoignent les 20,000 victimes des BPC d’Alliston et les millions de personnes contaminées par les déversements de l’agent orange au Viêtnam, deux produits de Monsanto, dont les effets toxiques révélés, après coup, lors de procès, multiplient, encore maintenant, les malades et les morts.

Cet univers troublant, c’est aussi celui des « portes tournantes », ce phénomène disséqué au scalpel par Marie-Monique Robin. Avec force détails, les noms et les fonctions à l’appui, elle retrace les nombreux cadres et employés de haut niveau dont les chassés-croisés les amènent de Monsanto à des instances de réglementation comme la Food and Drug Administration, ou encore des plus hauts postes dans l’administration publique vers la firme de Saint Louis, Missouri. Qui s’étonnera alors que « ceux qui étaient en charge de la réglementation se considéraient comme les défenseurs de la biotechnologie (…) de la science qui allait de l’avant, et tous ceux qui n’allaient pas de l’avant étaient vus comme des luddites » , comme le confie Dan Glickman, ancien secrétaire d’État à l’Agriculture de Bill Clinton (1995-2001), celui-là même qui autorisa la culture de tous les OGM après la mise en marché du soja transgénique de Monsanto. Or, manifestement, ces jeux de portes tournantes ont largement contribué à accélérer la diffusion massive des cultures transgéniques, sans évaluations rigoureuses et indépendantes ni des impacts de la transgénèse, ni du caractère pesticide de ces OGM pour la santé et l’environnement : une fabuleuse économie de temps et d’argent intimement liée, voire essentielle à la rentabilité de ces semences OGM.

Pourtant, tout cela ne devrait pas m’étonner. Après avoir co-réalisé en 1999, Main basse sur les gènes, un des tout premiers documentaires sur les OGM, produit par l’Office national du film du Canada et dans lequel nous avions interviewé Pusztai, Rifkin, Apotheker, Mooney, Epstein et bien d’autres, et après avoir mené des recherches sur les OGM pesticides, les animaux transgéniques et les polluants persistants – dioxines et BPC en tête –, comment aurais-pu ignorer l’omniprésence de Monsanto ? Ayant suivi la courageuse position des chercheurs de Santé Canada qui a permis d’éviter l’homologation de la somatotropine bovine recombinante (STbr), fabriquée par Monsanto, puis les batailles juridiques de Percy Schmeiser contre Monsanto et celle des fermiers et des ONG qui ont réussi à contrer l’homologation du blé transgénique,- proposé et finalement retiré par Monsanto-, j’avais pu mesurer comment la position des autorités canadiennes ressemblait à celle de son voisin du sud. Depuis sa stratégie sur les biotechnologies, du début des années ’80, le Canada a fait de ce secteur, l’un des fers de lance de son économie.
Comme aux États-Unis, il a fait du principe d’équivalence substantielle, discrédité par un rapport de la Société Royale du Canada, le pivot de sa réglementation. Il s’oppose lui aussi farouchement à l’étiquetage obligatoire des OGM, pourtant largement réclamé par les citoyens, si bien que son rôle de juge et partie dans l’encadrement d’un secteur qu’il promeut, n’a guère échappé aux observateurs. Bien que les avantages supposés des OGM pesticides ne résistent pas, comme on l’a vu, à l’analyse, le Canada laisse néanmoins le canola, le soja et le maïs transgéniques envahir, à l’insu des citoyens, les champs et les assiettes, au point de compromettre rapidement, toute autre culture non transgénique. Se développent par ailleurs les projets d’arbres transgéniques, de porcs et de saumons transgéniques, sans parler des pharmacultures, productions de composés à visées pharmaceutiques ou industrielles au moyen de plantes ou d’animaux transgéniques.

Compte tenu du rôle phare des instances réglementaires américaines, comme la FDA et l’EPA, tant au plan continental qu’international, certaines révélations du livre de Marie-Monique Robin, véritable morceau d’anthologie de l’histoire socio-politique des technosciences, prennent ici un relief tout particulier. Par exemple, si la décision de l’administration américaine de ne pas soumettre les OGM à un régime spécifique n’était pas fondée, comme l’avance Marie-Monique Robin, sur des données scientifiques, mais bien sur « une décision politique », alors que ses propos sont confirmés par nul autre que James Marianski, « coordinateur pour la biotechnologie » à la FDA, de 1985 à 2006, que doit-on en conclure ? Que pour des motifs économiques, dans un contexte d’insuffisance notoire de recherches solides et indépendantes, les processus d’évaluation et de réglementation aient été, comme l’avance cet ouvrage, court-circuités, contournés et pervertis, cela ne devrait-il pas logiquement conduire des organismes indépendants à réexaminer en profondeur à la fois ces dossiers d’homologation des OGM ainsi que les prémisses et les mécanismes de telles évaluations ?

Comment, des diverses instances nationales et internationales qui, dans la foulée des interventions américaines, ont adopté ces positions à saveur économico politiques, sans que des évaluations rigoureuses à long terme de l’ensemble des impacts ne soient au rendez-vous, pourraient-elles refuser de revoir en profondeur tant leur évaluation que les outils réglementaires relatifs aux OGM? Ce ne serait pas la première fois qu’après un mouvement d’emballement collectif pour de nouveaux produits, on constate leurs risques, leur nocivité et qu’on admette l’insuffisance des études antérieures. Ce fût le cas des BPC, un autre produit de Monsanto, figurant en tête de liste parmi les 12 polluants persistants dont le protocole de Stockholm vise l’élimination virtuelle, en raison de leur nocivité pour la santé et pour l’environnement. Ces 12 polluants persistants particulièrement nocifs (dioxines, furannes, BPCS, pesticides organochlorés…), perturbant le système endocrinien, sont associés à des problèmes immunitaires; à des cancers du sein, de la prostate et des testicules; à des troubles de la reproduction et de l’apprentissage les plus nocifs ce qui a également entraîné, à la communauté européenne et dans plusieurs autres pays l’adoption de programmes d’examen approfondi de milliers de substances chimiques suspectes. Dans le cas des OGM, soumettre l’ensemble des produits transgéniques, des dispositifs d’évaluation et des cadres réglementaires à un examen indépendant et rigoureux tenant compte des divers impacts socio-économiques, socio-sanitaires et environnementaux exigerait d’abord de soutenir la recherche critique et indépendante longtemps étouffé et marginalisé, dans un contexte de déréglementation.

Comme on le voit, à travers le rétroviseur de cette saga de la montée en puissance d’un géant de l’agrochimie, marquée par l’arrogance et la dénégation, dont nous subissons toujours les impacts, et pour longtemps encore, se joue le présent et se profile déjà l’avenir. Au-delà des rapports troubles et fascinés devant des prouesses technoscientifiques faisant miroiter d’énormes enjeux économiques au point de sous-estimer l’ampleur des questions de responsabilité, de santé et d’environnement qui y sont liées, l’histoire de Monsanto, risque fort avec la diffusion massive des OGM, de déterminer largement notre avenir alimentaire, démocratique, sanitaire et environnemental, rien de moins.

L’opération commerciale des OGM pesticides ne vise-t-elle pas ultimement d’abord l’appropriation, par le biais de brevets, et par le rachat des firmes semencières, de l’essentiel de la base alimentaire mondiale, c’est-à-dire le soja, le maïs, le riz et le blé – des denrées déjà en partie transgéniques et contrôlés par quelques firmes toutes-puissantes ? Or, comment pourrait-on poursuivre la mainmise sur le patrimoine génétique et sur l’alimentation mondiale, armes redoutables de contrôle des populations et des territoires, bouleversant au passage les modalités de production agricole, sans éroder et sans fragiliser les dispositifs publics censés protéger la santé, l’environnement et les biens communs ? Au-delà de l’histoire d’une firme, c’est bien les effets de la voracité d’une entreprise combinée aux jeux de déréglementation et de collusion sur la déstructuration et le remodelage des règles de fonctionnement d’une partie de la communauté scientifique et de certaines instances nationales et internationales chargées de l’évaluation, du contrôle et de l’encadrement, que met en évidence Marie-Monique Robin.

Comment alors restaurer la crédibilité des citoyens sans leur permettre d’abord des choses aussi élémentaires que de savoir, au moins par l’étiquetage obligatoire, s’ils ont des produits issus de la transgénèse dans leur verre de lait made in USA et dans leur nourriture, comme l’ont déjà fait une quarantaine de pays, dont la Russie et la Chine? Comment restaurer cette crédibilité sans obliger les firmes productrices de semences transgéniques à en assumer les responsabilités en cas de problèmes environnementaux et sanitaires ? Et comment éviter que l’histoire de produits mal évalués ne bégaie sans revoir en profondeur les bases réglementaires et sans ajouter une obligation de contre-expertise indépendante? Ces enjeux sont d’autant plus pressants que les mêmes logiques ayant présidé aux États-Unis et au Canada à l’absence d’étiquetage des OGM servent maintenant à éviter l’étiquetage de viande de descendants d’animaux clonés dont la FDA a récemment autorisé la mise en marché aux États-Unis. On retrouve cette même absence de transparence dans le dossier des nanotechnologies, dont les développements fulgurants, dopés par les fonds privés et publics, ont déjà conduit à la mise en marché de centaines de produits « nanos », sans aucun étiquetage et alors même que les mécanismes d’évaluation des impacts sur la santé et l’environnement ainsi que les modalités d’encadrement sont encore loin d’être au point.

Dans sa préface, Nicolas Hulot écrit que ce livre « doit être considéré comme un travail de salubrité publique et lu à ce titre ». Certes, mais pour éviter de nouvelles dérives d’un monde à la Monsanto, le relais de ce travail de salubrité publique doit être désormais assumé collectivement et incarné dans des lois et dans des dispositifs d’évaluation démocratiques et d’encadrement indépendants et rigoureux, centrés sur la protection de la santé, de l’environnement et du bien commun. Et cela, autant dans les domaines vitaux de l’eau, de l’air, de l’agriculture et de l’alimentation que dans celui des technosciences qui, prétendant baliser l’avenir, y compris alimentaire, nous mettent souvent, comme on l’a vu, littéralement en jeu et parfois même, en joue …

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