« Buridan » et les « pères fondateurs » (3)

Je poursuis ma lecture de l’article de « Buridan » dont la mauvaise foi atteint des sommets rares, à moins qu’il n’ait tout simplement pas la capacité de comprendre réellement ce qu’il entend ( et voit).

Voici l’extrait que je commente point par point:

« MMR s’entretient avec James Maryanski, qui fut responsable des biotechnologies à la FDA de 1985 à 2006. Cette interview est saucissonnée au gré de la démonstration, selon la méthode rodée par Karel. Interrogation serrée sur un acide aminé transgénique, le L-tryptophane, qui a provoqué en 1999 l’apparition d’une maladie orpheline, l’EMS. La seule chose qu’elle laisse dire à ce malheureux, c’est qu’il a eu à connaître de cette affaire. Rien sur la façon dont la FDA l’a vécue. Rien surtout sur la façon dont elle s’est terminée. Cela aurait pu être dangereux : Maryanski aurait pu dire par exemple que Monsanto n’était pas impliqué dans cette affaire .

Le téléspectateur attentif a bien sûr compris qu’à ce stade du film, le problème n’est pas de savoir qui était le fabricant du L Triptophan d’origine transgénique , mais de comprendre que James Maryanski n’excluait pas que la manipulation génétique soit à l’origine de la mystérieuse maladie.
Or, il a sciemment mis ses inquiétudes sous le boisseau, pour soutenir la publication de la « directive » de la FDA sur les OGM qui scella dans le marbre le « principe d’équivalence en substance ».

Je transmets ici ce que j’ai écrit dans mon livre sur cette affaire.

EXTRAIT DE MON LIVRE

L’affaire du L-tryptophane : une étrange épidémie mortelle

A-t-il compris où je voulais en venir ? Toujours est-il que les paupières de James Maryanski ont vivement tressauté quand je lui ai demandé sur quelles données scientifiques la FDA s’était fondée pour déclarer les transgènes « GRAS » ( generally recognized as safe » ou « généralement reconnus comme sûrs » .

« L’agence disait : si on introduit un gène dans une plante, ce gène est de l’ADN… Comme nous consommons de l’ADN depuis longtemps, nous pouvons donc conclure que cette plante est “GRAS”, a-t-il argumenté, en cherchant ses mots.
– Si on reprend l’exemple du soja de Monsanto, cela signifie que l’agence considère qu’un gène provenant d’une bactérie qui confère la résistance à un herbicide puissant est a priori moins dangereux qu’un agent colorant ?, insisté-je en observant le redoublement des tressaillements.

– Exact », répond l’ancien « chef de la biotechnologie ».

L’« argument » de la FDA, défendu par Maryanski, fait bondir le Dr. Michael Hansen, l’expert de l’Union des consommateurs, qui va éclairer ma lanterne en mettant le doigt sur la question que Monsanto et consorts ont précisément toujours voulu éviter :

« Actuellement, quand on veut ajouter dans un aliment une goutte microscopique d’un conservateur ou d’un produit chimique, c’est considéré comme un “additif alimentaire” et donc on doit faire toutes sortes de tests pour prouver qu’il y a une “certitude raisonnable qu’il ne soit pas nuisible”. En revanche, lorsqu’on manipule génétiquement une plante, ce qui peut engendrer d’innombrables différences dans l’aliment, on ne demande rien ! En fait, tout le malentendu, pour ne pas dire l’embrouille, vient du fait que la FDA a toujours refusé d’évaluer la technique de la manipulation génétique et pas seulement le produit final ; elle est partie du principe que la biotechnologie était intrinsèquement neutre, alors qu’elle avait eu un signal d’alerte qui aurait dû l’inciter à beaucoup plus de prudence. »

Et l’expert de l’Union des consommateurs de me raconter la dramatique affaire du L-tryptophane: il s’agit d’un acide aminé que l’on trouve naturellement dans la dinde, le lait, la levure de bière ou le beurre de cacahuète.

Reconnu pour favoriser la production de la sérotonine, il était prescrit sous forme de complément alimentaire pour lutter contre l’insomnie, le stress et la dépression.
À la fin des années 1980, des milliers d’Américains furent atteints d’une maladie mystérieuse qui sera baptisée « syndrome éosinophilie-myalgie » (« EMS » en anglais), notamment parce que les douleurs musculaires (myalgie) étaient un symptôme commun à toutes les victimes.

Celles-ci souffraient par ailleurs d’une kyrielle de maux récurrents : œdèmes, toux, éruptions cutanées, difficultés respiratoi-res, durcissement de la peau, ulcères de la bouche, nausées, problèmes visuels et de mémoire, perte de cheveux et paralysie.

L’étrange épidémie a été signalée pour la première fois le 7 novembre 1989 par Tamar Stieber, un journaliste du Albuquerque Journal, lequel avait constaté que les victimes avaient toutes consommé du L-tryptophane (son enquête lui vaudra le prix Pulitzer en 1990).

Quatre jours plus tard, cent cinquante-quatre cas étaient signalés aux autorités médicales et la FDA demandait au public de ne plus consommer le complément alimentaire.

Mais la liste des victimes s’allongera : un premier bilan établi en 1991 fera état de trente-sept morts et de 1 500 handicapés à vie . Et d’après les estimations fournies plus tard par le Center for Disease Control, l’EMS aurait tué au total une centaine de patients et rendu malades ou paralysées de 5 000 à 10 000 personnes.

Or, comme le rapporte Jeffrey Smith, dans un livre très documenté, aux États-Unis, le L-tryptophane était importé du Japon, où six fabricants se partageaient le marché.
L’enquête des autorités sanitaires a révélé que seul le produit fabriqué par Showa Denko K.K. était lié à l’épidémie. C’est ainsi que les enquêteurs ont découvert qu’en 1984, l’entreprise avait modifié son processus de production en utilisant la biotechnologie pour augmenter les rendements : un gène avait été introduit à l’intérieur des bactéries d’où est extraite la substance après fermentation.
Progressivement, le fabricant modifia la construction génétique, au point que la dernière souche (« Strain V »), produite en décembre 1988, se révéla contenir cinq transgènes différents et un grand nombre d’impuretés .

Commence alors une étrange bagarre sur l’origine de la maladie, dont tout indique qu’elle visait surtout à évacuer l’hypothèse que celle-ci avait pu être déclenchée par la manipulation génétique.
Certains chercheurs ont argumenté que le problème pouvait provenir d’un changement de filtre opéré par Showa Denko pour purifier le produit ; mais il a été depuis prouvé que cette modification n’avait eu lieu qu’en janvier 1989, c’est-à-dire après le déclenchement de l’épidémie.
D’autres ont suggéré que c’était le L-tryptophane lui-même qui posait problème ; mais, comme le soulignera l’expert Gerald Gleich : « Ce n’est pas le tryptophane qui est la cause de l’EMS, puisque les individus qui ont consommé les produits qui ne venaient pas de Showa Denko mais d’autres fabricants n’ont pas développé l’EMS .»

De fait, seule l’entreprise Showa Denko sera traînée en justice et, après des règlements à l’amiable négociés en 1992, elle paiera plus de 2 milliards de dollars de dommages et intérêts à plus de 2 000 victimes.

Toujours est-il que la FDA a décidé en 1991 d’interdire définitivement la vente de L-tryptophane, y compris celui fabriqué de manière conventionnelle. Et que, dans les rapports officiels qu’elle a publiés depuis, elle n’évoque même pas le fait que les sou-ches incriminées étaient transgéniques …

Pourtant, à la FDA, il est un homme qui a envisagé très sérieusement l’hypothèse que l’EMS avait peut-être été provoquée par la technique de manipulation génétique. Cet homme s’appelle… James Maryanski.

En septembre 1991, six mois avant que la FDA publie sa réglementation sur les OGM, selon un document déclassifié dont je garde précieusement une copie, celui-ci a rencontré des représentants du GAO, le bras investigateur du Congrès, « à leur demande » :

« Ils voulaient discuter des problèmes liés aux aliments transgéniques dans le cadre des études qu’ils conduisaient sur les nouvelles technologies, écrit-il. Ils m’ont interrogé sur le L-tryptophane et la possibilité que la manipulation génétique soit concernée. Je leur ai dit que […] nous ne connaissions pas la cause de l’EMS et que nous ne pouvions pas exclure que ce soit la manipulation de l’organisme . »

Quand je rencontre l’ancien cadre de la FDA en juillet 2006, il ne sait pas que j’ai pris connaissance de ce document.
« La FDA s’était penchée sur l’usage de la manipulation génétique, mais elle n’avait aucune information qui indique que la technique elle-même puisse créer des produits qui soient différents en terme de qualité ou de sécurité, m’explique-t-il avec assurance.

– Vous souvenez-vous ce qui s’est passé avec le L-tryptophane en 1989 ?, lui dis-je avec une certaine appréhension.
– Oui…, bredouille-t-il dans un souffle.
– C’était un acide aminé génétiquement manipulé. A priori, nous connaissons très bien les acides aminés…
– Exact…
– Il a provoqué l’épidémie d’une maladie inconnue appelée EMS…
– C’est vrai…, lâche James Maryanski, dont les yeux sont soudain pris de tics nerveux.
– Combien de gens sont morts ?
– Oui, mais nous avons beaucoup…
– Au moins trente-sept… Et plus de 1 000 handicapés, dis-je . Vous souvenez-vous ?
– Je m’en souviens…
– Selon un document déclassifié de la FDA, vous avez dit : “Nous ne savons pas quelle est la cause de l’EMS, mais nous ne pouvons pas exclure l’hypothèse qu’elle soit due à la manipulation de l’organisme.” Est-ce que vous avez bien dit ce que je viens de lire ?
– Oui… »

Pourtant, six mois après sa déclaration aux représentants du GAO, James Maryanski ne rechignera pas à apposer son nom sur le texte de la FDA homologuant les OGM, qui affirme haut et fort :

« L’agence n’a jamais reçu d’information qui montre que les aliments dérivés des nouvelles méthodes diffèrent des autres aliments d’une manière significative ou uniforme, ni que, en tant que catégorie, les aliments dérivés des nou-velles techniques soient l’objet de préoccupations différentes ou plus grandes concernant leur sécurité que ceux développés par le croisement traditionnel . »

Au-delà de ce qu’elle révèle sur les « aveuglements » de la FDA, l’affaire du L-tryptophane est exemplaire à plus d’un titre. Comme le souligne Jeffrey Smith dans son livre Genetic Roulette, « il a fallu des années pour identifier l’épidémie. Si celle-ci a finalement été découverte, c’est seulement parce qu’elle concernait une maladie rare, aiguë, qui survint rapidement et dont la source était unique. Si l’une de ces quatre caractéristiques avait été absente, l’épidémie aurait pu ne jamais être découverte. De la même manière, si des ingrédients contenus dans les aliments transgéniques créent des effets secondaires, il est possible que les problèmes et leurs sources ne soient jamais détectés ».

Nous allons voir que, contrairement à ce qu’affirme James Maryanski, les scientifiques de la FDA étaient parfaitement conscients des inconnues et des risques liés à la biotechnologie et aux OGM, mais que l’agence a préféré ignorer leurs avertissements…

FIN DE L’EXTRAIT

Document: le compte rendu de James Maryanski sur sa rencontre avec les représentants du GAO.

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