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Argentine: bilan du soja roundup ready

Les « SEMENCES MAGIQUES TOURNENT AU CAUCHEMAR »

Ce message constitue une réponse aux affirmations véhiculées dans l’article publié par un étudiant dans Libération du 22 mars ( cf: message précédent)

Il est constitué d’extraits du chapitre 13 de mon livre, où je raconte ce que j’ai découvert en Argentine, où , aujourd’hui, la moitié des terres cultivées sont recouvertes de soja roundup ready.Ces informations ont été réunies lors de mon enquête pour le film « Argentine: le soja de la faim »

EXTRAIT:

Les « semences magiques »

L’homme qui me reçoit, après cinq heures de route, est un vrai paysan, de père en fils, habité par cette vision nourricière de l’agriculture. Âgé d’une quarantaine d’années, Hector Barchetta exploite cent vingt-sept hectares à une soixantaine de kilomètres de Rosario, la capitale de l’empire transgénique. Membre de la Fédération agraire argentine, qui regroupe 70 000 petites et moyennes exploitations agricoles, il avoue être « complètement désemparé ».
Tandis qu’il arpente ses champs de soja roundup ready ( RR), qui couvre désormais 70 % de sa ferme, il me raconte l’histoire d’un miracle qui est en train de tourner au cauchemar.

Dans les années 1990, il est confronté à un problème qui concerne tous les paysans de la Pampa : l’érosion des sols due à leur exploitation trop intensive.
D’après l’INTA, l’institut agronomique national, les rendements ont chuté de 30 %.

« Nous ne savions plus à quel saint nous vouer, explique Hector, et c’est dans ce contexte qu’est arrivé le soja RR. Au début, c’était vraiment des semences magiques, parce que nous avons retrouvé des rendements élevés, en réduisant les coûts de production et en travaillant moins. »

De fait, comme aux États-Unis, la culture transgénique se développe avec la technique du semis direct (siembra directa), qui permet de semer, sans labour préalable, dans les résidus de la récolte précédente.

La promotion et l’encadrement technique sont assurés par l’AAPRESID, l’Association argentine des producteurs de soja, qui ressemble à s’y méprendre à l’American Soybean Association (ASA) , son homologue nord-américaine.

Regroupant 1 500 grands producteurs, l’AAPRESID représente le principal promoteur du soja Roundup ready et l’allié le plus dévoué de Monsanto en Argentine.

« La technique de la siembra directa fait partie intégrante du modèle de culture transgénique, commente l’agronome Walter Pengue. C’est vrai que, dans un premier temps, elle entraîne une restauration de la fertilité des sols, grâce à une augmentation de la matière organique, fournie par les résidus de surface qui retiennent l’eau. Cette technique est indissociable de ce que Monsanto appelle le “paquet technologique”, à savoir les semences transgéniques et le Roundup, vendus ensemble, et là la compagnie a fait preuve d’une grande habilité en lançant son “paquet” à un prix trois fois inférieur à celui pratiqué aux États-Unis. »

À un prix si bas, en effet, que les producteurs nord-américains, qui sont pourtant largement subventionnés, ont poussé des cris d’orfraie en dénonçant une « concurrence déloyale »…

Hector, en tout cas, mord à l’appât avec enthousiasme. « Avant, raconte-t-il, pour détruire les mauvaises herbes, je devais appliquer quatre ou cinq herbicides différents, mais avec le soja RR, deux applications de Roundup suffisaient. Et puis, comble de bonheur, la crise de la vache folle a fait flamber les cours du soja, et j’ai arrêté de produire du maïs, du blé, du tournesol, des lentilles, comme tous mes voisins. »

En effet, l’interdiction des farines animales en Europe entraîne une demande accrue de protéines végétales, et donc de tourteaux de soja. Le cours de l’oléagineuse atteint des records historiques, provoquant dans la Pampa une ruée sur le nouvel or vert.

« C’est grâce au boom du soja que j’ai pu survivre à la crise, poursuit Hector. Tout a été fait pour que les producteurs soient épargnés. Alors que les taux d’intérêt s’envolaient, nous pouvions nous procurer le paquet de Monsanto et ne le payer qu’après la récolte. »

En 2001, l’Argentine est au bord de la faillite. Sous la pression de la rue, le gouvernement de Fernando de la Rua est contraint de démissionner. Tandis que les piqueteros – les chômeurs – tiennent le pavé, la misère s’installe aux quatre coins du pays, où 45 % de la population vit désormais au-dessous du minimum vital.

Étranglés par une dette extérieure colossale, les gouvernements d’Eduardo Duhalde, puis de Nestor Kirchner, se servent du soja comme d’une bouée de secours.

« C’est le moteur de notre économie, m’ assure Miguel Campos, le secrétaire à l’agriculture. L’État prélève un impôt de 20 % sur les huiles et 23 % sur les grains, ce qui représente dix milliards de dollars [par an], soit 30 % des devises nationales. Sans le soja, le pays aurait tout simplement coulé… »

La « sojisation » du pays

Pour Monsanto, la crise argentine est une aubaine qui dépasse ses espoirs les plus fous.
Depuis la Pampa, le soja Roundup ready se répand comme une traînée de poudre, toujours plus vers le nord, dans les provinces du Chaco, de Santiago del Estero, Salta et Formosa. Alors qu’elles ne représentaient que 37 000 hectares en 1971, les cultures de l’oléagineux passent de 8,3 millions d’hectares en 2000 à 9,8 en 2001, 11,6 en 2002, pour atteindre les 16 millions d’hectares en 2007, soit 60 % des terres cultivées.

Le phénomène est tel que l’on parle de « sojisación » du pays, un néologisme qui désigne une restructuration profonde du monde agricole dont les effets funestes ne tarderont pas à se manifester.

(…)

Le « soja rebelle » : vers la stérilisation des sols

Ce jour-là, Walter Pengue a programmé une visite chez Jesus Bello, un paysan de la Pampa qui s’est lancé dans le soja RR dès 1997.

Depuis sept ans, l’agronome effectue un suivi de plusieurs fermes de la région, en épluchant scrupuleusement leurs comptes d’exploitation.

« Au début, explique-t-il, j’étais plutôt favorable au soja transgénique, car je pensais qu’avec une rotation des cultures et une utilisation raisonnable du glyphosate, il pouvait être bon pour l’environnement et pour le portefeuille des producteurs, le contrôle des mauvaises herbes représentant jusqu’à 40 % des coûts de production. Mais aujourd’hui, je suis très inquiet, car tous les postes sont au rouge… »

À ses côtés, Jésus Bello opine du chef :

« On va dans le mur, murmure-t-il. On dépense de plus en plus et les sols sont épuisés. »

De fait, Jésus, comme à 300 kilomètres de là Hector Barchetta, est confronté à un problème qui s’accentue d’année en année : la résistance des mauvaises herbes au roundup .

« D’un point de vue agronomique, c’était couru d’avance, soupire Walter. Avant l’arrivée du soja transgénique, les producteurs utilisaient quatre ou cinq herbicides différents, dont certains très toxiques comme le 2-4 D, l’atrazine ou le paraquat . Mais l’alternance entre les différents produits empêchait les mauvaises herbes de développer une résistance à l’un ou l’autre d’entre eux. Aujourd’hui, l’utilisation exclusive du Roundup, à n’importe quel moment de l’année, a entraîné l’apparition de biotypes qui furent d’abord “tolérants” au roundup : pour venir à bout de ces mauvaises herbes , il a fallu augmenter les doses de l’herbicide. Après la tolérance vint la résistance, que l’on peut déjà constater dans certains secteurs de la Pampa.

– L’argument commercial de Monsanto, qui dit que la technologie Roundup Ready permet de réduire la consommation d’herbicide, serait donc erroné ?

– Complètement !, me répond Jésus Bello. Je fais deux applications de roundup, l’une après les semis, l’autre deux mois avant la récolte. Au début, j’utilisais deux litres d’herbicide par hectare, aujourd’hui il m’en faut le double!

– Avant l’arrivée du soja RR, l’Argentine consommait une moyenne annuelle d’un million de litres de glyphosate, renchérit Walter Pengue. En 2005, nous sommes passés à 150 millions de litres ! Monsanto ne nie pas qu’il y ait un problème de résistance et annonce un nouvel herbicide plus puissant, avec une nouvelle génération d’OGM, mais on ne sort pas du cercle vicieux ! »

Pour les producteurs, la facture est salée. Finie l’époque où, pour amorcer la pompe, Monsanto consentait une ristourne des deux tiers sur le prix de son herbicide. Très vite, le prix a retrouvé un cours normal, ce qui a poussé les producteurs à se rabattre sur les génériques (principalement chinois), dès que le brevet de la compagnie a expiré en 2000.

Mais dans le même temps, apparaissait un nouveau problème, qui a alourdi encore la facture : ce qu’on appelle en Argentine le « soja rebelle » (ou « volontaire » au Canada), qui confirme que, du nord au sud de l’Amérique, les mêmes causes produisent les mêmes effets.
Et comme aux États-Unis, Syngenta, le concurrent suisse de Monsanto, qui produit le paraquat et l’atrazine (récemment interdite), ne s’y est pas trompé : en 2003, l’une de ses publicités phares clamait : « Le soja est une mauvaise herbe ! »

De plus, l’usage intensif du Roundup tend à rendre la terre stérile.

« Je consomme toujours plus d’engrais, reconnaît Jésus Bello, car sinon les rendements s’effondrent. »

On voit mal comment un « herbicide total », capable d’éliminer n’importe quelle plante, épargnerait la flore microbienne, essentielle pour la fertilité des sols.
« La disparition de certaines bactéries rend la terre inerte, explique Walter Pengue, ce qui empêche le processus de décomposition et attire les limaces et les champignons comme le fusarium »…

FIN DES EXTRAITS

Photo:
épandage de roundup au Paraguay

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