L’affaire d’Arpad Pusztai (2)

Je continue ici le récit de l’affaire d’Arpad Pusztai telle que je l’ai décrite dans mon livre (suite de l’affaire d’Arpad Pusztai 1)
Les lecteurs trouveront toutes les références des articles cités dans mon livre.

haro sur le dissident

Profondément troublé, Arpad Pusztai fait part de ses inquiétudes au professeur Philipp James, le directeur de l’Institut Rowett, qui est aussi l’un des douze membres du « Comité consultatif sur les processus et les aliments nouveaux », chargé d’évaluer au Royaume-Uni la sécurité des OGM avant leur mise sur le marché.

Convaincu de l’importance que revêtent les résultats de l’étude, le directeur l’autorise à participer à une émission de la BBC consacrée à la biotechnologie, enregistrée en juin 1998, soit sept semaines avant la diffusion, en présence du chef des relations publiques de l’Institut.

« Dans l’interview, explique Arpad Pusztai, je n’ai livré aucun détail sur l’étude que nous n’avions pas encore publiée, mais j’ai répondu franchement aux questions que l’on me posait, car j’estimais que c’était mon devoir moral d’alerter la société britannique sur les inconnues sanitaires entourant les OGM, alors que les premiers aliments transgéniques étaient importés des États-Unis. »

De fait, dès le 23 avril 1990, la Communauté européenne avait adopté la directive 90/220 réglementant la diffusion des OGM en Europe.
Celle-ci prévoyait une procédure type, toujours en vigueur huit ans plus tard (et encore en 2008) : pour obtenir l’autorisation de mise sur le marché d’un aliment ou d’une plante transgénique, l’entreprise doit transmettre un dossier technique à un État membre, dont les instances nationales évaluent les risques du produit pour l’homme et l’environnement.
Après examen, le dossier est alors transmis par la Commission aux autres États, qui ont soixante jours pour demander des expertises supplémentaires s’ils le jugent nécessaire.
C’est ainsi qu’en décembre 1996, l’Union européenne a autorisé l’importation du soja Roundup Ready (ainsi qu’un maïs Bt de Novartis), sur la foi de l’étude publiée la même année par Monsanto.

L’enjeu était d’autant plus important que, dans le cadre des accords du GATT de 1993, l’Europe avait accepté de limiter ses surfaces plantées en oléagineux (soja, colza, tournesol) pour permettre l’écoulement des stocks américains, forçant les paysans à s’approvisionner Outre-Atlantique pour leur fourrage .

« Le manque de test sur les OGM, vous inquiète-t-il ?, demande ainsi ma consœur de la BBC à Arpad Pusztai.
– Oui, répond sans hésiter le scientifique.
– Mangeriez-vous des pommes de terre transgéniques ?
– Non ! Et en tant que scientifique qui travaille activement dans ce domaine, je considère qu’il n’est pas juste de prendre les citoyens britanniques pour des cobayes… »

Dans un premier temps, les dirigeants de l’Institut Rowett ne trouvent rien à redire à la fameuse phrase qui passe en boucle dans la bande annonce de World in Action, le 9 août 1998.
Le jour suivant, l’Institut est submergé de demandes d’interview et le professeur James se fait un plaisir de vanter les mérites d’une étude qui attire une telle publicité. Le soir de la diffusion (le 10 août), le directeur ne peut s’empêcher d’appeler Arpad Pusztai pour le féliciter de sa performance télévisée : « Il était très enthousiaste, se souvient celui-ci. Puis, brusquement, tout a changé… »

Le 12 août, en effet, alors qu’une horde de journalistes fait le planton devant sa maison, Arpad Pusztai est convoqué à une réunion où le professeur James lui annonce, assisté d’un avocat, que son contrat est suspendu, jusqu’à sa mise à la retraite.

L’équipe de recherche est dissoute. Les ordinateurs et documents liés à l’étude sont confisqués et les lignes de téléphone coupées.
Arpad Pusztai est frappé d’un « gag order », une interdiction de communiquer avec la presse, sous peine de poursuite.
Commence alors une lamentable opération de désinformation qui vise à salir sa réputation, et avec elle la validité de sa mise en garde.
Dans plusieurs interviews, Philipp James affirme que son chercheur s’est trompé et que, contrairement à ce qu’il croyait, il n’a pas utilisé la lectine du perce-neige mais une autre lectine appelée « Concanavaline A » (Con A), issue d’un haricot sud-américain et connue pour sa toxicité.

En d’autres termes : les effets observés sur les rats ne sont pas dus à la manipulation génétique mais à la lectine « Con A », qui est un « poison naturel », ainsi que s’empresse de le souligner le docteur Collin Merritt, le porte-parole de… Monsanto en Grande-Bretagne.
« Au lieu de rats nourris avec des pommes de terre génétiquement modifiées, le docteur Pusztai a utilisé les résultats de tests conduits sur des rats traités avec du poison », renchérit le Scottish Daily Record & Sunday Mail .

« Si on mélange du cyanure avec du vermouth dans un cocktail et on constate que ce n’est pas bon pour la santé, on n’en conclut pas pour autant qu’il faut bannir tous les mélanges de breuva-ges », ironise pour sa part Sir Robert May, un conseiller scientifique du gouvernement.

De même, en France, Le Monde reprend cette « information », d’autant plus étrange qu’elle concerne le meilleur spécialiste mondial des lectines : « Le docteur Pusztai a fait l’amalgame entre des données portant sur une lignée de pommes de terre transgéniques, dont l’étude est à peine entamée, et d’autres, issues d’expériences consistant à ajouter des protéines insecticides au menu des rats. Les tubercules incriminés n’avaient donc rien de transgénique … »

« C’était terrible, murmure Arpad Pusztai, la voix étranglée par l’émotion. Et je n’avais même pas le droit de me défendre… »

N’étant pas à une contradiction près, le professeur James attaque sur un second front : il demande à un comité de scientifiques de conduire un audit sur la fameuse étude. Pourquoi ?, est-on tenté de demander. Si l’expérience était biaisée par une erreur portant sur la lectine utilisée, alors il n’y a aucune raison de se pencher de plus près sur ses résultats…

Pourtant, le 28 octobre 1998, le Rowett rend publiques les conclusions de l’audit : « Le comité pense que les données existantes ne permettent en rien de suggérer que la consommation de pommes de terre transgéniques par des rats a affecté leur croissance, le développement de leurs organes ou leur système immunitaire. Cette suggestion […] était infondée . »

Mais l’affaire a fait tellement de bruit que la Chambre des communes demande à auditionner le « dissident », contraignant le professeur James à lui autoriser l’accès aux données de son étude.

Arpad Pusztai décide alors de les envoyer à vingt scientifiques internationaux avec qui il avait travaillé au cours de sa longue carrière et qui acceptent de rédiger un rapport en comparant lesdites données à l’audit conduit pour le vénérable institut.

Publiées à la une du quotidien The Guardian, le 12 février 1999, les conclusions du rapport ne sont pas tendres pour le « comité » mis sur pied par le professeur James : après avoir noté que l’audit avait délibérément ignoré certains résultats, ses auteurs précisent que ceux-ci « montraient très clairement que les pommes de terre transgéniques avaient des effets significatifs sur la fonction immunitaire [des rats] et que cela suffisait à conforter entièrement les déclarations du docteur Pusztai ».

Au passage, ils dénoncent la « violence du traitement infligé par le Rowett » à leur collègue, et « plus encore le secret impénétrable qui entoure toute l’affaire » et appellent à un moratoire sur les cultures transgéniques.

Quelques jours plus tard, la commission scientifique et technologique du Parlement britannique entame ses auditions.
Face aux questions de ses interrogateurs, qui soulignent ses contradictions, le professeur James se retranche derrière un nouvel argument que Colin Merritt, le porte-parole de Monsanto, avait déjà servi dans une interview au journal The Scotsman : « Il n’est pas possible de lâcher une information de cette nature avant qu’elle ait été correctement examinée par des pairs . »

En d’autres termes : ce que le directeur de l’Institut Rowett reproche (maintenent) à son chercheur, c’est d’avoir parlé avant que l’étude ne soit publiée dans les règles de l’art…

Manifestement, l’argument ne convainc pas le docteur Alan Williams, l’un des membres de la commission parlementaire, qui, évoquant le rôle du comité consultatif chargé d’autoriser la mise sur le marché des aliments transgéniques, dont Philipp James fait partie, lui répond avec une ironie toute britannique : « Le fait que vous disiez qu’il n’est pas correct de commenter une étude non publiée nous pose un problème sérieux, parce que, si j’ai bien compris, toutes les décisions prises par le comité consultatif sont basées sur des études émanant des firmes qui ne sont pas publiées. Ce n’est pas vraiment démocratique, n’est-ce pas ? Nous n’avons pas le droit de commenter les études parce qu’elles ne sont pas publiées, mais d’un autre côté, aucune étude n’est publiée. Nous sommes donc obligés de nous en remettre aux avis du comité et de ses membres respectables qui prennent toutes ses décisions en notre nom, sur la foi d’études qui proviennent des entreprises commerciales. Ne trouvez-vous pas qu’il y a là un manque de démocratie évident ? »

Les propos du parlementaire sont au cœur de l’immense polémique déclenchée par l’affaire d’Arpad Pusztai, qui alimente pas moins de sept cents articles pour le seul mois de février 1999. Ainsi que le constate alors le New Statement, « la controverse sur les OGM a divisé la société en deux fronts belligérants. Tous ceux qui voient les aliments transgéniques comme une perspective terrifiante — la “nourriture Frankens-tein” – sont dressés contre les défenseurs [de la biotechnologie] ».
« Par ici tout le monde nous hait », se lamente de son côté Dan Verakis, le porte-parole européen de Monsanto .

De fait, un sondage réalisé secrètement dès octobre 1998 à la demande de la firme et dont la presse a pu se procurer une copie, révèle un « effondrement continu du soutien du public pour la biotechnologie », avec « un tiers d’opinions extrêmement négatives ».
Sept mois plus tard, la tendance est confirmée par un nouveau sondage, commandé par le gouvernement britannique, qui constate que « seul 1 % du public pense que les OGM sont bons pour la société » et que la majorité des sondés ne font pas confiance aux autorités pour « fournir une information honnête et équilibrée ».

Et force est de reconnaître que les sceptiques ont bien raison : tandis que les majors de la distribution agroalimentaire — comme Unilever England, mais aussi Nestlé, Resco, Sainsbury, Somerfield ou les filiales britanniques de McDonald et Burger King — s’engagent publiquement à renoncer à tout ingrédient transgénique, on découvre que le gouvernement de Tony Blair conduit de bien étranges manœuvres pour « regagner la confiance du public ».

D’après un document confidentiel qu’a pu se procurer le Sunday Independant, celui-ci a établi un véritable plan de bataille pour « dénigrer la recherche du docteur Arpad Pusztai », en « sollicitant des scientifiques éminents, disponibles pour des interviews télévisées et l’écriture d’articles » censés « aider à raconter une bonne histoire ». Parmi les scientifiques pressentis, le document cite notamment ceux de la très respectée Royal Society, qui, de fait, collabore activement à l’opération de dénigrement…

Suite dans le prochain message!

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