Pourquoi un film sur Monsanto?

Pourquoi avoir enquêté sur Monsanto?

Cette question m’est régulièrement posée, et c’est bien naturel. Pourquoi passer trois ans à tenter de reconstituer la genèse d’une multinationale américaine, dont certains ignorent jusqu’au nom? Je retransmets ici , en exclusivité, ce que j’ai écrit dans la préface de mon livre, qui sortira le 6 mars, cinq jours avant la diffusion du film sur ARTE.

Une enquête nécessaire

“Vous devriez faire une enquête sur Monsanto . Nous avons tous besoin de savoir qui est réellement cette multinationale américaine qui est en train de mettre la main sur les semences, et donc la nourriture du monde… » La scène se passe à l’aéroport de New Dehli en décembre 2004. Yudvir Singh, mon interlocuteur, est le porte parole de la Bhartiya Kisan Union, un syndicat paysan du Nord de l’Inde qui compte vingt millions de membres. Avec lui, je viens de passer deux semaines à sillonner le Penjab et l’Haryana, les deux États symboles de la « révolution verte », où est produite la quasi totalité du blé indien.

À l’époque, je réalise deux documentaires pour ARTE , dans le cadre d’une soirée « Thema » consacrée à la biodiversité, intitulée « Main basse sur la nature » ( qui a été diffusée le 15 novembre 2005) . Dans le premier, – « Les pirates du vivant » – , je raconte comment l’avènement des techniques de manipulation génétique a provoqué une véritable course aux gènes où les géants de la biotechnologie n’hésitent pas à s’emparer des ressources naturelles des pays en voie de développement par une utilisation abusive du système des brevets . C’est ainsi qu’un certain Larry Proctor, un agriculteur du Colorado, qui se présente comme un « «électron libre », a décroché un brevet sur le haricot jaune, cultivé au Mexique depuis la nuit des temps ; prétendant en être l’ « inventeur » américain , il réclame des royalties à tous les paysans mexicains qui désirent exporter leurs récoltes vers les États Unis. C’est ainsi aussi qu’une firme américaine, du nom de… « Monsanto », a obtenu un brevet européen sur une variété indienne de blé, utilisée pour fabriquer les célèbres « chapatis »…
Dans le second documentaire , intitulé « Blé : Chronique d’une mort annoncée ? » , je retrace l’histoire de la biodiversité, et des menaces qui pèsent sur elle, à travers la grande saga de la céréale dorée, depuis sa domestication par l’homme il y a dix mille ans, jusqu’à l’arrivée des organismes génétiquement modifiés (OGM), dont … Monsanto est le leader mondial.
Dans le même temps, je réalise un troisième film pour ARTE Reportage, intitulé « Argentine : le soja de la faim », qui dresse un bilan ( désastreux ) des cultures transgéniques au pays de la vache et du lait (diffusé le 18 octobre 2005). Or, il se trouve que les OGM en question, qui recouvrent la moitié des surfaces cultivées du pays , concernent un soja dit « roundup ready », parce qu’il a été manipulé par … Monsanto pour résister aux épandages de roundup , l’herbicide le plus vendu au monde depuis trente ans, et fabriqué par … Monsanto .

Pour ces trois films , – qui finalement présentent plusieurs facettes complémentaires d’une même problématique, à savoir les conséquences des biotechnologies sur l’agriculture mondiale, et au-delà , sur la production de l’alimentation humaine – , j’ai parcouru le monde pendant un an : Europe, Etats Unis, Canada, Mexique, Argentine, Brésil, Israël, Inde, et partout, que je le veuille ou non , planait le spectre de la firme Monsanto , suscitant , tel le « big brother » du nouvel ordre agricole mondial , beaucoup d’inquiétudes…
Voilà pourquoi la recommandation de Yudvir Singh , au moment où j’allais quitter l’Inde, est venue consacrer un sentiment diffus qu’il fallait effectivement que je m’intéresse de plus près à l’histoire de cette multinationale nord-américaine, créée en 1901 à Saint Louis dans l’État du Missouri, à qui appartiennent aujourd’hui 90% des OGM cultivés dans le monde et devenue le premier semencier de la planète.
À peine rentrée de New Dehli , je me suis ruée sur mon ordinateur et j’ai tapé « Monsanto » dans mon moteur de recherche préféré . J’ ai découvert plus de sept millions de références qui dessinent le portrait d’une entreprise qui , loin de faire l’unanimité , est considérée comme l’une des plus controversées de l’ère industrielle.
De fait, si l’on ajoute à « Monsanto » le mot « pollution » – qui s’écrit de la même manière en anglais et en français – on obtient 343 OOO articles ! Avec « criminal » – qui marche en anglais et en espagnol – le nombre est de 165 000. Pour « corruption », il est de 129 000, et si l’on tape « Monsanto manipulated scientific data » (Monsanto a manipulé des données scientifiques) , on a 44 400 réponses !
À partir de là , en bonne internaute, j’ai plongé dans la toile pendant des semaines, navigant d’un site à l’autre, consultant des milliers de documents déclassifiés , de rapports ou d’articles de presse, qui m’ont permis, d ‘ assembler patiemment toutes les pièces d’un puzzle hautement polémique que la firme préfère occulter sur son site Internet.

En effet , quand on ouvre la page de garde de « Monsanto.com », on découvre que celle-ci se présente comme une « compagnie agricole », dont l’ objectif est d’ « aider les paysans du monde à produire des aliments plus sains, tout en réduisant l’impact de l’agriculture sur l’environnement ». Ce qu’elle ne dit pas c’est qu’avant de s’intéresser à l’agriculture, elle fut d’abord l’une des plus grandes entreprises chimiques du XXème siècle, spécialiste notamment des plastiques, polystyrènes et autres fibres synthétiques. Dans sa rubrique « Qui nous sommes/ l’histoire de la compagnie », on ne trouve pas un mot sur tous les produits extrêmement toxiques qui ont pourtant fait sa fortune pendant des décennies. Parmi eux , je citerai les PCB – les polychlorobiphényles , des huiles chimiques utilisées comme isolants dans les transformateurs électriques pendant plus de cinquante ans et vendues en France sous le nom de pyralène, d’aroclor aux Etats Unis ou de clophen en Allemagne, dont Monsanto a caché la nocivité jusqu’à leur interdiction au début des années 1980 – ; le 2-4-5-T – un herbicide puissant , comprenant de la dioxine, qui constituait la base de l’agent orange, le défoliant utilisé par l’armée américaine pendant la guerre du Vietnam, dont Monsanto a savamment nié la toxicité en présentant des études scientifiques truquées – ; le 2-4-D ( l’autre composant de l’agent orange ) ; le DTT, aujourd’hui interdit , l’aspartame, dont l’innocuité est loin d’avoir été établie, les hormones de croissance laitière et bovine ( interdites en Europe en raison des risques qu’elles font courir à la santé des animaux et des hommes ) , autant de produits hautement controversés qui ont tout simplement disparu de l’histoire officielle de la firme de Saint Louis .
Quand on épluche ses documents internes, comme le « 10 K Form », le rapport d’activités qu’elle est tenue de fournir, chaque année, aux autorités fédérales et à ses actionnaires , on découvre, pourtant , que ce passé sulfureux continue de peser sur son activité, la contraignant à provisionner des sommes considérables pour faire face aux procès qui plombent régulièrement ses résultats.

100 millions d’hectares d’ OGM

Toutes ces découvertes , en tout cas, m’ont conduite à proposer un nouveau documentaire à ARTE, intitulé « Le Monde selon Monsanto » dont l’enquête a duré deux ans. L’idée était de raconter l’histoire de la multinationale et de voir dans quelle mesure son passé pouvait éclairer ses pratiques actuelles et ce qu’elle prétend être aujourd’hui. En effet, avec 17 500 salariés, un chiffre d’affaires de 7,5 milliards de dollars en 2007 ( dont un milliard de bénéfices) et une implantation dans quarante-six pays, l’entreprise de Saint Louis affirme s’être convertie aux vertus du développement durable qu’elle entend promouvoir grâce à la commercialisation de semences transgéniques, censées faire reculer les limites des écosystèmes pour le bien de l’humanité. Depuis 1997, à grand renfort de publicité et un slogan – « Food, Health and Hope » ( Nourriture, Santé et Espoir) – , elle est parvenue à imposer ses OGM, principalement de soja , de maïs , de coton et de colza , dans de vastes territoires qui couvrent cent millions d’hectares dont la moitié se situent aux Etats Unis ( 54, 6 millions d’hectares) suivis de l’Argentine ( 18 millions), du Brésil ( 11, 5 millions), du Canada ( 6,1 millions), de l’Inde ( 3,8 millions), de la Chine ( 3,5 millions), du Paraguay ( 2 millions ), et de l’Afrique du sud ( 1,4 million). Pour l’heure, cette « flambée des surfaces OGM » a épargné l’Europe, à l’exception notoire de l’Espagne et de la Roumanie .
À noter que 70% des OGM cultivés dans le monde sont résistants au roundup, l’herbicide phare de Monsanto, dont la firme a toujours prétendu qu’il était « biodégradable et bon pour l’environnement » ( ce qui lui a valu, comme nous le verrons, deux condamnations pour publicité mensongère) et 30% ont été manipulés pour fabriquer une toxine insecticide, appelée « BT ».

Bien évidemment, dès que j’ai commencé cette enquête au long cours, j’ai contacté les dirigeants de la multinationale, pour leur demander une série d’interviews. Le siège de Saint Louis m’a renvoyée sur Yann Fichet, le porte parole de sa filiale française, installée à Lyon. Celui-ci m’a donné un rendez-vous dans un hôtel proche du Palais du Luxembourg , où il m’a avoué qu’il passait « beaucoup de temps ». Il m’a longuement écoutée et s’est engagé à transmettre ma demande au … siège du Missouri . J’ai attendu pendant trois mois, en relançant mon interlocuteur lyonnais qui a fini par me dire que ma requête était rejetée. Lors de mon tournage à Saint Louis, j’ai donc appelé Christopher Horner, le responsable des relations publiques de la firme , qui a confirmé le refus :
« Nous apprécions votre insistance à demander une interview, mais nous avons eu plusieurs conversations internes et nous n’avons pas changé notre position, m’a – t –il dit lors d’un entretien téléphonique , le 9 octobre 2006. Nous n’avons aucune raison de participer à votre documentaire …
– Est- ce que vous avez peur des questions que je pourrais vous poser, insistai-je.
– Non, non… Il ne s’agit pas de savoir si nous avons ou non les réponses à vos questions, mais de la légitimité que nous apporterions au produit final dont nous suspectons qu’il ne sera pas positif pour nous… »

Face à ce refus, je n’ai pas renoncé pour autant à donner la parole à la firme, en me procurant toutes les archives écrites ou audiovisuelles disponibles, où ses représentants s’expriment , mais aussi, et surtout, en me servant largement des documents qu’elle a mis en ligne dans lesquels elle justifie les bienfaits que les OGM sont censés apporter au monde : « Les paysans qui ont planté des cultures issues des biotechnologies ont utilisé nettement moins de pesticides et réalisé des gains économiques significatifs en comparaison avec l’agriculture conventionnelle » , peut-on, par exemple , lire dans The Pledge, une sorte de charte éthique que la multinationale publie régulièrement depuis 2000, où elle présente ses engagements et ses résultats dans le monde.

Fille d’agriculteurs, très sensible aux difficultés que traverse le monde agricole de-puis que je suis née, en 1960, dans une ferme du Poitou-Charentes, j’imagine sans mal l’impact que peut avoir un tel discours sur des paysans qui se battent chaque jour, par-tout dans le monde, pour leur survie. D’ailleurs, si j’ai réalisé cette enquête, c’est d’abord pour eux, les travailleurs de la terre, qui à l’heure où la mondialisation paupérise les campagnes du Sud comme du Nord, ne savent plus à quel saint se vouer. Le génie de Saint-Louis allait-il sauver leur vie ? J’ai voulu connaître la vérité, car l’enjeu nous concerne tous, puisqu’il s’agit de savoir qui produira, demain, la nourriture des hommes.
« La compagnie Monsanto aide les petits paysans partout dans le monde à être plus productifs et autosuffisants » , dit aussi The Pledge. Ou encore : « La bonne nouvelle c’est que l’expérience pratique montre clairement que la coexistence entre les cultures transgéniques , conventionnelles et biologiques n’est pas seulement possible, mais qu’elle se déroule paisiblement partout dans le monde ». Et enfin, cette phrase qui a particulièrement attiré mon attention, parce qu’elle concerne l’une des questions majeures que posent les OGM, à savoir celle de leur éventuelle dangerosité pour la santé humaine : « Partout dans le monde, les consommateurs sont la preuve vivante de l’innocuité des cultures issues des biotechnologies . Pour la saison 2003-2004, ils ont acheté l’équivalent de vingt huit milliards de dollars en denrées transgéniques produites par des agriculteurs des États Unis ».

En cherchant à vérifier cette belle affirmation, je pensais à tous les consommateurs qui se nourrissent du travail des agriculteurs et qui peuvent, par leurs choix éclairés, peser sur l’évolution des pratiques agricoles et, au-delà, du monde. À condition d’être informés. C’est donc aussi pour eux que j’ai réalisé cette enquête .

Toutes ces citations du Pledge sont au centre de la polémique qui oppose les défenseurs des biotechnologies à ceux qui, au contraire, les rejettent. Pour les premiers, la firme de Saint Louis a effectivement tourné la page de son passé de chimiste irresponsable pour proposer des produits capables de résoudre la faim dans le monde et la contamination environnementale, en suivant des « valeurs » qui guideraient son activité : « Intégrité, transparence, dialogue, partage et respect » , ainsi que le proclame son Pledge de 2005.
Pour les seconds, toutes ces belles promesses ne sont que de la poudre aux yeux qui masque un vaste projet hégémonique menaçant la sécurité alimentaire du monde mais aussi l’équilibre écologique de la planète, et qui s’inscrit dans la droite ligne de l’histoire sulfureuse de Monsanto , dont il constitue même l’ apogée.
J’ai voulu en avoir le cœur net et pour cela j’ai suivi une double démarche : d’abord, j’ai travaillé sur Internet pendant des jours et des nuits.
De fait, la grande majorité des documents que je cite dans mon film et livre sont disponibles sur la toile, il suffit de les chercher et de les relier entre eux, ce que j’invite le lecteur à faire, car c’est vraiment fascinant : tout est là, et personne ne peut raisonnablement dire qu’on ne savait pas, et encore moins ceux qui sont chargés d’écrire les lois qui nous gouvernent. Ensuite, j’ai repris mon bâton de pèlerin, et je me suis rendue aux Etats Unis, au Canada, au Mexique, Paraguay, en Inde, au Vietnam, en France, Norvège, Italie, Grande Bretagne.
Partout, j’ai confronté la parole de Monsanto à la réalité du terrain, rencontrant des dizaines de témoins que j’avais préalablement identifiés sur la toile. Car, ils sont nombreux ceux qui, aux quatre coins du monde, ont tiré la sonnette d’alarme, dénonçant, ici, une manipulation, là, un mensonge, ou encore des drames humains à répétition, souvent au prix de difficultés personnelles et professionnelles extrêmes : de fait, comme le téléspectateur le découvrira tout au long de mon documentaire, il n’est pas simple d’opposer sa vérité à celle de Monsanto , qui, effectivement , vise à « mettre la main sur les semences, et, donc, la nourriture du monde ». Un objectif que la firme est en passe d’atteindre, à moins que les paysans et consommateurs européens en décident autrement, entraînant dans leur sillon le reste du monde…

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