{"id":9993,"date":"2013-06-03T08:53:45","date_gmt":"2013-06-03T07:53:45","guid":{"rendered":"https:\/\/www.arte.tv\/sites\/olivierpere\/?p=9993"},"modified":"2020-04-12T10:41:16","modified_gmt":"2020-04-12T09:41:16","slug":"lisandro-alonso-au-centre-pompidou","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.arte.tv\/sites\/olivierpere\/2013\/06\/03\/lisandro-alonso-au-centre-pompidou\/","title":{"rendered":"Lisandro Alonso au Centre Pompidou"},"content":{"rendered":"<p>Apr\u00e8s Albert Serra, c\u2019est au tour de Lisandro Alonso (photo en t\u00eate de texte) d\u2019\u00eatre invit\u00e9 au Centre Pompidou pour y montrer ses films et ceux qu\u2019il a choisi (une carte blanche qui r\u00e9unit des titres importants de la nouvelle g\u00e9n\u00e9ration du cin\u00e9ma argentin, pour la plupart in\u00e9dits), du 31 mai au 29 juin, avec comme point d\u2019intersection cette correspondance film\u00e9e que les deux cin\u00e9astes ont \u00e9chang\u00e9 l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re. L\u2019occasion de retrouver et de revoir un grand auteur contemporain et un ami avec lequel avons pas mal convers\u00e9, \u00e0 l\u2019occasion de nos diverses rencontres depuis dix ans \u00e0 Buenos Aires o\u00f9 il habite, Paris, Cannes, Locarno, et bien d\u2019autres festivals dans le monde.<\/p>\n<p>Seront programm\u00e9s bien s\u00fbr ses films, La libertad, Los muertos, Fantasma et Liverpool (ces trois derniers titres montr\u00e9s \u00e0 la Quinzaine des R\u00e9alisateurs quand j\u2019en \u00e9tais le d\u00e9l\u00e9gu\u00e9 g\u00e9n\u00e9ral), accompagn\u00e9s de quelques courts m\u00e9trages et de la lettre vid\u00e9o adress\u00e9e \u00e0 Albert Serra (projet\u00e9 au Festival del film Locarno quand j\u2019en \u00e9tais le directeur artistique.)<\/p>\n<p>L\u2019un des moments passionnants et \u00e0 ne pas manquer de cet hommage sera sans aucun doute la discussion publique entre Lisandro Alonso et Albert Serra le samedi 8 juin \u00e0 17h, sur le travail de cin\u00e9aste.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>En attendant, voici un extrait revu et augment\u00e9 d\u2019une conf\u00e9rence que j\u2019avais consacr\u00e9e au cin\u00e9ma de Lisandro Alonso en 2011.<\/p>\n<p>L\u2019Argentin Lisandro Alonso est plus jeune et le plus sauvage des grands cin\u00e9astes modernes. On pourrait le comparer \u00e0 ses a\u00een\u00e9s Jean-Marie Straub, B\u00e9la Tarr et Pedro Costa par certains aspects de son travail, mais il demeure un artiste profond\u00e9ment singulier.<\/p>\n<p>Ce cin\u00e9aste pratique un cin\u00e9ma de l\u2019enregistrement pur du monde qui d\u00e9bouche sur \u00e0 la fois sur une exp\u00e9rience de spectateur presque hallucinatoire et une r\u00e9flexion m\u00e9taphysique sur l\u2019humanit\u00e9.<\/p>\n<p>Lisandro Alonso est n\u00e9 \u00e0 Buenos Aires en 1975, mais il a grandi \u00e0 la campagne. Apr\u00e8s le lyc\u00e9e il a voulu \u00e9tudier le cin\u00e9ma sans savoir vraiment pourquoi, sans \u00eatre cin\u00e9phile, un peu au hasard.\u00a0A l\u2019\u00e9cole de cin\u00e9ma de Buenos Aires tous ses projets sont refus\u00e9s par les professeurs qui ne le consid\u00e8rent pas comme un \u00e9l\u00e8ve s\u00e9rieux, \u00e0 cause de son manque d\u2019int\u00e9r\u00eat pour les classiques des grands r\u00e9alisateurs ou son ignorance de l\u2019histoire du cin\u00e9ma, et ses faibles participations en cours.<\/p>\n<p>Avec un peu de pellicule 16mm il r\u00e9alise pourtant avec un autre \u00e9l\u00e8ve un film en forme d\u2019autoportrait, sorte de court m\u00e9trage clandestin qui montre une force pr\u00e9coce, un esprit de vengeance et de r\u00e9bellion, une sensibilit\u00e9 artistique tr\u00e8s vive mais non intellectuelle.<\/p>\n<p>Lisandro Alonso r\u00e9alise son premier long m\u00e9trage <em>La libertad<\/em> en 2000, sans exp\u00e9rience professionnelle, avec un sc\u00e9nario de cinq pages et des acteurs non professionnels. Dans ces conditions, il lui est impossible de recevoir une aide financi\u00e8re de l\u2019\u00e9tat ou d\u2019un producteur. Il parvient \u00e0 tourner le film principalement gr\u00e2ce \u00e0 au soutien financier de sa famille qui lui donne 30 000 dollars. Une fa\u00e7on de produire et r\u00e9aliser un premier film tr\u00e8s proche de l\u2019exp\u00e9rience d\u2019Albert Serra en 2006 pour <em>Honor de cavalleria<\/em>, qui d\u00e9montre que deux des plus grandes r\u00e9v\u00e9lations cin\u00e9matographiques de ces dix derni\u00e8res ann\u00e9es n\u2019ont pas b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 de la moindre aide, ni des instituts nationaux, ni des producteurs professionnels, encore moins des t\u00e9l\u00e9visions.<\/p>\n<p>Le film <em>La libertad<\/em> est n\u00e9 d\u2019une rencontre, celle du r\u00e9alisateur retourn\u00e9 vivre \u00e0 la campagne pour travailler dans les champs avec un gar\u00e7on de son \u00e2ge, un coupeur de bois. En filmant cet \u00eatre simple, Lisandro Alonso a voulu exprimer le sentiment universel du malaise de la jeunesse, l\u2019absence de perspective d\u2019avenir, une insatisfaction ontologique. Le titre est trompeur. Une journ\u00e9e dans la vie d\u2019un bucheron dans la pampa permet au cin\u00e9aste de montrer au contraire l\u2019absence de libert\u00e9, l\u2019ali\u00e9nation d\u2019un jeune homme prisonnier de ses gestes r\u00e9p\u00e9titifs, sans horizon, sans \u00e9chappatoire. Il y a d\u2019ailleurs des contresens fr\u00e9quents et des erreurs d\u2019interpr\u00e9tation qui entourent l\u2019\u0153uvre de Lisandro Alonso, qui est tout sauf un cin\u00e9aste \u00e9cologiste du retour \u00e0 la nature contre la corruption de la ville. <em>La libertad<\/em> ne fait pas l\u2019apologie d\u2019une vie simple qui donnerait plus de libert\u00e9 aux hommes ; <em>Los muertos<\/em> n\u2019est pas un po\u00e8me rousseauiste qui vante les beaut\u00e9s pacificatrices de la nature sauvage.<\/p>\n<p>Un film aussi radical que <em>La libertad<\/em> dans son minimalisme peut passer pour une provocation. Mais c\u2019est surtout un d\u00e9fi lanc\u00e9 \u00e0 la m\u00e9diocrit\u00e9, et une id\u00e9e d\u2019une imparable logique \u00e9conomique\u00a0: trouver une histoire et un projets parfaits pour un premier film, avec des lieux, des gens que l\u2019on conna\u00eet bien. Le film a \u00e9t\u00e9 tourn\u00e9 en dix jours, entre amis. La aussi, on trouve une grande similitude avec <em>Honor de cavalleria<\/em>, six ans plus tard, dans la fa\u00e7on d\u2019appr\u00e9hender un tournage et la fabrication d\u2019un film.<\/p>\n<p><em>Los muertos<\/em>, le second film de Lisandro Alonso, propose clairement la continuation de ce qu\u2019il avait commenc\u00e9 dans <em>La libertad<\/em>. Il s\u2019agit d\u2019approfondir un syst\u00e8me de mise en sc\u00e8ne, de reprendre la m\u00eame probl\u00e9matique sur la signification et l\u2019impossibilit\u00e9 de la libert\u00e9, en rajoutant de mani\u00e8re tr\u00e8s discr\u00e8te un peu de fiction. Quelle est la diff\u00e9rence pour le personnage principal entre la vie en prison et la vie dans la jungle\u00a0? Telle semble \u00eatre la question pos\u00e9e par le film, qui montre une nature particuli\u00e8rement angoissante, myst\u00e9rieuse, hostile, et un protagoniste aux motivations opaques. La diff\u00e9rence entre vivre libre et \u00eatre en prison se limite \u00e0 un acc\u00e8s plus facile \u00e0 l\u2019alcool et \u00e0 la prostitution, r\u00e9pond le film. <em>Los muertos<\/em> est un voyage dans la jungle, mais on ressent l\u2019enfermement du personnage, m\u00eame dans un espace ouvert. Le choix de la musique rock et le travail sur le son installent un contraste avec les images calmes du film pour exprimer la confusion mentale du h\u00e9ros.<\/p>\n<p>En 2006, un court m\u00e9trage se transforme en \u00ab\u00a0long m\u00e9trage court\u00a0\u00bb, d\u2019un peu plus d\u2019une heure, intitul\u00e9 <em>Fantasma<\/em>.<\/p>\n<p>Le projet du film est n\u00e9 d\u2019une id\u00e9e survenue apr\u00e8s la projection du film <em>Los muertos<\/em> au Teatro San Martin, salle art et essai situ\u00e9e au dernier \u00e9tage d\u2019une grande maison de la culture dans le centre de Buenos Aires, o\u00f9 sont traditionnellement programm\u00e9s les films de Lisandro Alonso. Les deux interpr\u00e8tes non professionnels de <em>La libertad<\/em> et <em>Los muertos<\/em>, Misael Saavedra et Argentino Vagras, avaient \u00e9t\u00e9 invit\u00e9s par le cin\u00e9aste et assistaient \u00e0 la s\u00e9ance.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s avoir r\u00e9alis\u00e9 des films en plein air, dans la pampa puis dans la jungle, Lisandro Alonso imagine un film urbain, et enti\u00e8rement tourn\u00e9 \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019un immeuble. La claustrophobie que l\u2019on pouvait ressentir lors du voyage dan la jungle de <em>Los muertos<\/em> est ici plus \u00e9vidente, avec un voyage dans les entrailles d\u2019un grand b\u00e2timent moderne, ses couloirs, ses souterrains, ses escaliers et ses ascenseurs.<\/p>\n<p>Le changement radical r\u00e9side dans l\u2019apport d\u2019un nouveau directeur de la photographie, et la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019un \u00e9quipement \u00e9lectrique diff\u00e9rent de celui employ\u00e9 en pleine nature pour filmer dans un immeuble. Le r\u00e9sultat parvient \u00e0 susciter un sentiment de d\u00e9paysement \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019un lieu tr\u00e8s connu, banal et quotidien. C\u2019est la dimension fantastique de <em>Fantasma<\/em>, son c\u00f4t\u00e9 film de science-fiction ou de maison hant\u00e9e qui fait penser \u00e0 <em>The Shining<\/em>, un des films pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s de Lisandro Alonso. Nous sommes loin des habituels films r\u00e9flexifs qui prennent le monde du cin\u00e9ma ou le d\u00e9cor de la salle de cin\u00e9ma comme pr\u00e9textes pour \u00e9voquer une quelconque nostalgie ou f\u00e9tichisme cin\u00e9philes.<\/p>\n<p>Comme \u00e0 son habitude, Alonso n\u2019\u00e9crit que quelques pages (huit) de sc\u00e9nario, qu\u2019il est le seul \u00e0 avoir lues avant le d\u00e9but du tournage. Il lui suffit d\u2019avoir deux ou trois images en t\u00eate pour commencer \u00e0 filmer. Rappelons qu\u2019Alonso est un des tr\u00e8s rares cin\u00e9astes de sa g\u00e9n\u00e9ration (et bient\u00f4t en g\u00e9n\u00e9ral) \u00e0 refuser de tourner en vid\u00e9o num\u00e9rique. Tous ses films ont \u00e9t\u00e9 tourn\u00e9s en 35mm, y compris un moyen m\u00e9trage partiellement improvis\u00e9 comme <em>Fantasma<\/em>. Cela coute \u00e9videmment plus cher, mais Alonso a une v\u00e9ritable religion de l\u2019argentique, qui conf\u00e8re \u00e0 son cin\u00e9ma une sensualit\u00e9, une texture qui sont tr\u00e8s diff\u00e9rentes des r\u00e9sultats obtenus par des cin\u00e9astes comme Costa ou Serra par exemple. Le r\u00e9sultat final implique aussi des m\u00e9thodes de tournage tr\u00e8s diff\u00e9rentes. Gr\u00e2ce au num\u00e9rique, Costa ou Serra peuvent filmer des centaines d\u2019heures qu\u2019ils montent ensuite. Alonso a d\u00e9j\u00e0 au tournage une conscience plus vive de la forme de son film, une plus grande discipline que l\u2019on remarque dans la rigueur et la pr\u00e9cision de ses cadres et de ses plans.<\/p>\n<p><em>Fantasma<\/em> est un objet tr\u00e8s net dans sa forme, mais c\u2019est aussi un film ouvert \u00e0 de nombreuses interpr\u00e9tations, qui donne beaucoup de place \u00e0 l\u2019imagination du spectateur et installe un sentiment d\u2019inqui\u00e9tude et d\u2019attention.<\/p>\n<p>Alonso consid\u00e8re ce petit film interm\u00e9diaire, mais impressionnant sur le plan sonore et visuel, comme un remerciement aux acteurs de ses deux films pr\u00e9c\u00e9dents, qu\u2019il a invit\u00e9 \u00e0 Buenos Aires.<\/p>\n<p>Il existe au moins un point commun entre les quatre cin\u00e9astes que j\u2019\u00e9voquais dans cette conf\u00e9rence\u00a0: l\u2019importance de l\u2019amiti\u00e9 dans leur travail. Ils font g\u00e9n\u00e9ralement des films avec des gens qu\u2019ils aiment, artistes, techniciens ou non professionnels. Le plaisir de travailler ensemble est crucial, et parfois suffisant pour faire un film.<\/p>\n<p><em>Fantasma<\/em> est un film de transition, mais aussi de pr\u00e9paration avant le troisi\u00e8me v\u00e9ritable long m\u00e9trage de Lisandro Alonso, <em>Liverpool<\/em> (2008), dont toute la premi\u00e8re partie se d\u00e9roule dans un cargo. On ne voit jamais la mer, seulement l\u2019int\u00e9rieur du navire, les petites cabines, les salles des machines et les couloirs o\u00f9 \u00e9voluent les marins, comme dans <em>Fantasma<\/em>.<\/p>\n<p>Le titre du film, tr\u00e8s \u00e9nigmatique, est une nouvelle fois une fa\u00e7on de tromper le spectateur, puisque le film n\u2019a rien \u00e0 voir avec les Beatles ou le football. Le film a \u00e9t\u00e9 tourn\u00e9 \u00e0 Ushua\u00efa, la r\u00e9gion la plus au sud au monde. Les seuls rapports avec l\u2019Angleterre sont la proximit\u00e9 des \u00eeles des Malouines et le porte-cl\u00e9 dans le dernier plan, qui a \u00e9t\u00e9 sp\u00e9cialement fabriqu\u00e9 pour le film.<\/p>\n<p><em>Liverpool<\/em> propose un sc\u00e9nario un peu plus \u00e9toff\u00e9 que <em>Los muertos<\/em>. C\u2019est aussi un film plus fictionnel dans la mesure o\u00f9 les hommes et les femmes que l\u2019on voit \u00e0 l\u2019\u00e9cran, m\u00eame si ce ne sont pas des acteurs professionnels, interpr\u00e8tent des r\u00f4les qui n\u2019ont rien \u00e0 voir avec ce qu\u2019ils sont dans la vie. Cela ne rend pas le film plus aimable, ni plus loquace, ni moins myst\u00e9rieux, au contraire. <em>Liverpool<\/em> montre des retrouvailles et des relations entre les membres d\u2019une famille. C\u2019est l\u2019histoire d\u2019un marin qui arrive \u00e0 Ushuaia avec le projet de retrouver sa m\u00e8re. On assiste \u00e0 son voyage solitaire, comme dans <em>Los muertos<\/em>. Quand il arrive enfin dans son village, il y retrouve sa m\u00e8re mais aussi sa fille handicap\u00e9e mentale. La description de cette petite communaut\u00e9 est charg\u00e9e de d\u00e9sespoir, comme si Alonso voulait montrer la plus petite parcelle d\u2019humanit\u00e9 possible, le degr\u00e9 z\u00e9ro de l\u2019humain, avec une poign\u00e9e d\u2019hommes et de femmes vivant dans une mis\u00e8re et un isolement total, \u00e0 la fronti\u00e8re de l\u2019animalit\u00e9, oubli\u00e9s de tous et de tout\u00a0: civilisation, culture, langage, loi. Alonso nous laisse imaginer des histoires possibles autour du handicap de la jeune femme, et le retour du marin\u00a0: consanguinit\u00e9, inceste, alcoolisme.<\/p>\n<p>C\u2019est aussi la premi\u00e8re fois qu\u2019Alonso abandonne son personnage en cours de film. Le marin s\u2019en va, mais la cam\u00e9ra reste dans le village, comme dans un geste de solidarit\u00e9 envers ces gens exclus, malheureux et oubli\u00e9s.<\/p>\n<p>Cin\u00e9aste du d\u00e9pouillement, du mutisme et de l\u2019observation pure du r\u00e9el, Alonso a voulu apporter plus de fiction \u00e0 chacun de ses nouveaux films. Mais on y d\u00e9c\u00e8le toujours une m\u00e9fiance presque sauvage envers le sc\u00e9nario, le r\u00e9cit, la dramatisation. Comme si Alonso r\u00e9sistait de toutes ses forces contre un cin\u00e9ma narratif, psychologique et explicatif \u2013 d\u00e9sign\u00e9 comme l\u2019ennemi ou le contre-exemple \u2013 tout en voulant exprimer des id\u00e9es philosophiques, par la seule force des images et des sons.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>On peut consid\u00e9rer cette d\u00e9marche comme un impasse, une posture admirable mais vou\u00e9e \u00e0 la r\u00e9p\u00e9tition, ou au contraire comme un manifeste de cin\u00e9ma pur et r\u00e9fractaire \u00e0 tous les diktats de la production culturelle. Il n\u2019emp\u00eache qu\u2019Alonso, r\u00e9guli\u00e8rement tent\u00e9 par l\u2019id\u00e9e d\u2019abandonner le cin\u00e9ma, est s\u00fbrement arriv\u00e9 au bout d\u2019un cycle cr\u00e9atif avec ces trois films et demi, et qu\u2019il s\u2019agit aujourd\u2019hui pour lui d\u2019inventer un nouveau d\u00e9part cin\u00e9matographique, ou de choisir le silence et clore pr\u00e9matur\u00e9ment une \u0153uvre qui compte d\u00e9j\u00e0 parmi les plus belles du cin\u00e9ma contemporain. Nous pr\u00e9f\u00e9rons la premi\u00e8re option.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Dans un tel contexte, le film r\u00e9alis\u00e9 par Lisandro Alonso dans la collection \u00ab\u00a0Correspond\u00e8ncies filmiques\u00a0\u00bb et adress\u00e9 \u00e0 Albert Serra est passionnant. Sans titre (sauf le descriptif \u00ab\u00a0Carta para Serra\u00a0\u00bb), d\u2019une dur\u00e9e de 23 minutes, il place l\u2019amateur du cin\u00e9ma de Lisandro Alonso dans un territoire connu tout en lui donnant \u00e0 voir et \u00e0 entendre, comme d\u2019habitude, quelque chose de nouveau qui ouvre de nouvelles perspectives pour l\u2019\u0153uvre. Dans une nature sauvage qui \u00e9voque les paysages de pampa de <em>La libertad<\/em>, on observe le ballet silencieux de silhouettes humaines (un chasseur, un forestier, une femme et un enfant) et animales (des chiens de chasse noirs, film\u00e9s avec la m\u00eame intensit\u00e9 que leur ma\u00eetre). Chaque plan est porteur d\u2019une tension, d\u2019une angoisse, d\u2019une menace. Le premier plan fixe observe un morceau de nature tranquille en apparence, mais un homme arm\u00e9 \u00e9merge lentement d\u2019un buisson, d\u2019abord invisible durant les longues premi\u00e8res minutes de la prise de vue. Le cin\u00e9ma est affaire de myst\u00e8re, de dissimulation et d\u2019apparition. Chez Alonso, l\u2019observation pure de la r\u00e9alit\u00e9 se m\u00eale \u00e0 de subtils dispositifs de mise en sc\u00e8ne, sans que cela ne soit trop signifiant ou spectaculaire, \u00e0 l\u2019inverse de nombreuses installations audiovisuelles.<\/p>\n<p>Une s\u00e9rie de longs plans silencieux (mais o\u00f9 les sons distillent une sourde inqui\u00e9tude), avec une cam\u00e9ra caressante et flottante qui \u00e9volue dans une clairi\u00e8re, adopte le point de vue d\u2019un chasseur embusqu\u00e9, arm\u00e9 d\u2019un fusil \u00e0 lunettes, qui se d\u00e9cide enfin \u00e0 tirer sur une cible inconnue.<\/p>\n<p>Appara\u00eet alors un deuxi\u00e8me personnage, dans un bout de paysage voisin qui vaque \u00e0 ses occupations avant de retrouver sa femme et son enfant. Comme souvent Alonso, qui pratique un cin\u00e9ma non dialogu\u00e9, laisse planer un doute interpr\u00e9tatif sur les liens entre les personnages (mieux vaut parler d\u2019\u00eatres), leurs motivations et leurs actions. Il instaure en revanche un climat \u00e9vident de danger, cr\u00e9e par la proximit\u00e9 (m\u00eame si aucun montage ne les relie vraiment) entre un homme arm\u00e9 et le paysan et sa famille, cibles intentionnelles ou victimes d\u2019un accident potentiel.<\/p>\n<p>Enfin, un dernier acte apporte au film sa singularit\u00e9 dans la l\u2019\u0153uvre de Lisandro Alonso. Un travelling arri\u00e8re accompagne une nouvelle pr\u00e9sence humaine dans un sentier. L\u2019homme s\u2019arr\u00eate et lit un texte. Ce surgissement de la parole lue en pleine nature dans un cin\u00e9ma r\u00e9put\u00e9 pour son mutisme provoque un choc\u00a0: la voix perce le silence. Le lecteur, incarn\u00e9 par un po\u00e8te argentin, raconte une histoire pr\u00e9sent\u00e9e par Alonso comme l\u2019argument de son prochain film. A qui s\u2019adresse ce texte\u00a0? A Serra, comme le projet pourrait nous le laisser croire\u00a0? Pas s\u00fbr. Aux spectateurs des films d\u2019Alonso, impatients de recueillir des nouvelles du pr\u00e9cieux cin\u00e9aste\u00a0? Peut-\u00eatre. Plus concr\u00e8tement, le lecteur s\u2019adresse \u00e0 un auditoire hors-champs, qui appara\u00eet enfin \u00e0 l\u2019\u00e9cran lorsqu\u2019il a finit et s\u2019\u00e9loigne de la cam\u00e9ra\u00a0: les diff\u00e9rents protagonistes du film, chasseur, paysans et chiens compris, qui \u00e9coutent silencieusement avant de se retirer du plan en suivant de loin le lecteur dans un calme imperturbable. Cette ultime pirouette n\u2019est pas un gag, mais un aveu. Alonso s\u2019adresse \u00e0 ceux qu\u2019il filme en m\u00eame temps qu\u2019\u00e0 ceux qui voient ses films (parmi lesquels Serra, peut-\u00eatre), dans la volont\u00e9 g\u00e9n\u00e9reuse de leur donner des nouvelles\u00a0: comment il va, o\u00f9 il va, c\u2019est-\u00e0-dire o\u00f9 va son cin\u00e9ma.<\/p>\n<p>Tous les films de cin\u00e9ma de Lisandro Alonso sont disponibles en France dans un coffret DVD aux \u00e9ditions Potemkine.<\/p>\n<p>Lisandro Alonso vient de terminer le tournage de son nouveau long m\u00e9trage, interpr\u00e9t\u00e9 par Viggo Mortensen. C\u2019est la premi\u00e8re fois que Lisandro travaille avec un com\u00e9dien professionnel, et par n\u2019importe lequel. Le film est produit par Sylvie Pialat (Les Films du Worso) avec la participation d\u2019ARTE\/COFINOVA. Nous aurons l\u2019occasion d\u2019en parler prochainement, en attendant la sortie tr\u00e8s attendue de ce film toujours sans titre.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Apr\u00e8s Albert Serra, c\u2019est au tour de Lisandro Alonso (photo en t\u00eate de texte) d\u2019\u00eatre invit\u00e9 au Centre Pompidou pour\u2026<\/p>\n","protected":false},"author":116,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[1],"tags":[],"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v20.8 - https:\/\/yoast.com\/wordpress\/plugins\/seo\/ -->\n<title>Lisandro Alonso au Centre Pompidou - Olivier P\u00e8re<\/title>\n<meta name=\"robots\" content=\"index, follow, max-snippet:-1, max-image-preview:large, max-video-preview:-1\" \/>\n<link rel=\"canonical\" href=\"https:\/\/www.arte.tv\/sites\/olivierpere\/2013\/06\/03\/lisandro-alonso-au-centre-pompidou\/\" \/>\n<meta property=\"og:locale\" content=\"fr_FR\" \/>\n<meta property=\"og:type\" content=\"article\" \/>\n<meta property=\"og:title\" content=\"Lisandro Alonso au Centre Pompidou - 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