{"id":8921,"date":"2013-03-21T07:00:22","date_gmt":"2013-03-21T06:00:22","guid":{"rendered":"https:\/\/www.arte.tv\/sites\/olivierpere\/?p=8921"},"modified":"2020-04-07T18:19:55","modified_gmt":"2020-04-07T17:19:55","slug":"le-cri-de-michelangelo-antonioni","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.arte.tv\/sites\/olivierpere\/2013\/03\/21\/le-cri-de-michelangelo-antonioni\/","title":{"rendered":"Le Cri de Michelangelo Antonioni"},"content":{"rendered":"<p>Reprise dans les salles parisiennes cette semaine, gr\u00e2ce au distributeur Tamasa, du <em>Cri <\/em>(<em>Il grido<\/em>, 1957) de Michelangelo Antonioni, prim\u00e9 au Festival del film Locarno.<\/p>\n<p>C\u2019est une \u00e9tape importante dans la carri\u00e8re d\u2019Antonioni, qui n\u2019a pas encore sign\u00e9 <em>L\u2019avventura<\/em> mais qui s\u2019achemine avec <em>Le Cri<\/em> vers un cin\u00e9ma nouveau caract\u00e9ris\u00e9 par son refus de la dramaturgie classique et son \u00e9mancipation de l\u2019esth\u00e9tisme dominant encore le cin\u00e9ma italien de l\u2019\u00e9poque, le n\u00e9o-r\u00e9alisme. Andr\u00e9 Bazin le remarqua au moment de la sortie du film en \u00e9crivant\u00a0: \u00ab\u00a0L\u2019int\u00e9r\u00eat du <em>Cri <\/em>r\u00e9side dans l\u2019originalit\u00e9 d\u2019un sc\u00e9nario dont l\u2019action est presque insaisissable et, d\u2019autre part, dans la tonalit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale impos\u00e9e au r\u00e9cit par la mise en sc\u00e8ne et surtout le style des images.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Double rupture. Celle du cin\u00e9aste et de son personnage. <em>Le Cri<\/em> marque une rupture pr\u00e9coce dans le cin\u00e9ma d\u2019Antonioni qui abandonne le monde de la bourgeoisie et du luxe pour s\u2019int\u00e9resser \u00e0 un ouvrier trahi par sa femme qui quitte son travail pour errer sur les routes de la plaine du P\u00f2 en compagnie de sa fille. L\u2019autre nouveaut\u00e9 antonionienne est de centrer pour la premi\u00e8re fois un film autour d\u2019un personnage masculin. On sait qu\u2019Antonioni sera longtemps associ\u00e9 \u00e0 ses portraits de femmes magnifiques mais victimes, confront\u00e9es \u00e0 des hommes veules. Chez Antonioni la femme est a\u00e9rienne, seulement alourdie par la n\u00e9vrose (<em>Le D\u00e9sert rouge<\/em>) mais prompte \u00e0 se volatiliser comme dans <em>L\u2019avventura<\/em> ou <em>Identification d\u2019une femme<\/em>. L\u2019homme au contraire est terrien, prosa\u00efque, lourd comme en t\u00e9moigne la chute mortelle d\u2019Aldo dans <em>Le Cri<\/em> ou la mort des protagonistes de <em>Zabriskie Point<\/em> et <em>Profession\u00a0: reporter<\/em> qui se r\u00eavent en Icare, en hommes oiseaux mais finissent par mourir en paria, sous les balles de la police ou prostr\u00e9 sur un lit de chambre d\u2019h\u00f4tel. La femme dispara\u00eet, s\u2019\u00e9chappe chez Antonioni, l\u2019homme se fracasse et meurt.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Je ne suis plus de nulle part\u00a0\u00bb d\u00e9clare Aldo dans <em>Le Cri<\/em>. C\u2019est un homme en rupture de ban, comme plus tard le personnage de Jack Nicholson dans <em>Profession\u00a0: reporter<\/em>, qui abandonne femme et famille pour partir dans une aventure m\u00e9taphysique. Ici la rupture est plus triviale, d\u00e9senchant\u00e9e, sans espoir. Aldo est quitt\u00e9 par sa concubine (elle \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 mari\u00e9e avec un autre, qui vient de mourir) puis part \u00e0 son tour avec sa fille et rencontre des femmes, interchangeables et d\u00e9cevantes (ancien amour, propri\u00e9taire d\u2019une station-service, prostitu\u00e9e) qui ne parviennent pas \u00e0 lui apporter la paix. Retour \u00e0 la case d\u00e9part apr\u00e8s une odyss\u00e9e sans gloire, puis suicide. Dans toute cette grisaille, il y a une petite fille triste qui accompagne un temps son p\u00e8re sur la route, avant une s\u00e9paration d\u00e9chirante. C\u2019est le seul personnage d\u2019enfant de l\u2019\u0153uvre d\u2019Antonioni, qui pr\u00e9tendait ne pas les aimer. Un homme et un enfant vagabond, cela permet automatiquement au spectateur de penser au <em>Kid<\/em> de Chaplin. Une association qu\u2019Antonioni explicite au milieu de son film lorsqu\u2019Aldo et sa fille, perdus dans une zone industrielle, sont pris dans une bagarre de rue, tandis qu\u2019au fond de l\u2019\u00e9cran on distingue une affiche italienne du <em>Kid<\/em> coll\u00e9e au mur. La rixe sera abr\u00e9g\u00e9e par l\u2019apparition de policiers. Aucun hasard bien s\u00fbr dans cette \u00e9tonnante mise en abyme, et c\u2019est d\u2019ailleurs la seule et unique fois qu\u2019Antonioni rend ainsi hommage \u00e0 un autre cin\u00e9aste, et pas n\u2019importe lequel. L\u2019homme qui filma et interpr\u00e9ta le vagabond le plus c\u00e9l\u00e8bre de l\u2019histoire du cin\u00e9ma, salu\u00e9 par l\u2019un des ma\u00eetres de la modernit\u00e9 europ\u00e9enne, artiste de l\u2019errance et du d\u00e9sespoir. Dr\u00f4le de filiation, qui se poursuivra avec Wenders. Apr\u00e8s <em>Le Kid<\/em> et <em>Le Cri<\/em>, il y aura bien s\u00fbr <em>Alice dans les villes<\/em>.<\/p>\n<p>Dans <em>Le Cri<\/em>, Antonioni marche sur les plates-bandes de Fellini et Visconti qui quelques ann\u00e9es auparavant avaient r\u00e9volutionn\u00e9 le cin\u00e9ma par leur approche n\u00e9o-r\u00e9aliste du prol\u00e9tariat italien et des d\u00e9class\u00e9s de la soci\u00e9t\u00e9 de l\u2019apr\u00e8s-guerre. Antonioni pourtant se distingue du marxisme de Visconti et du christianisme de Fellini\u00a0: le destin de son h\u00e9ros transcende son statut social, malgr\u00e9 un ancrage ouvrier tr\u00e8s fort qui culmine avec la manifestation et la gr\u00e8ve de l\u2019\u00e9pilogue. Aucune trace de spiritualit\u00e9. Antonioni est un cin\u00e9aste politique, mais c\u2019est avant tout l\u2019homme et son rapport \u00e0 l\u2019existence \u2013 et pas seulement aux femmes et \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 &#8211; qui l\u2019obs\u00e8de. Notons enfin que ce chef-d\u2019\u0153uvre d\u2019un grand cin\u00e9aste est aussi un chef-d\u2019\u0153uvre du cin\u00e9ma italien et d\u2019une industrie au sommet de sa force cr\u00e9atrice et artistique. La preuve en est que seuls les cin\u00e9astes italiens furent capables d\u2019employer des acteurs am\u00e9ricains \u00e0 peine d\u00e9barqu\u00e9s d\u2019Hollywood et ne parlant pas un mot d\u2019italien, et \u00e0 les rendre cr\u00e9dibles et magnifiques en petit escroc romain (Broderick Crawford dans <em>Il bidone<\/em>), en aristocrate sicilien (Burt Lancaster dans <em>Le Gu\u00e9pard<\/em>) ou en prol\u00e9taire d\u2019Emilie-Romagne (Steve Cochran dans <em>Le Cri<\/em>), avec l\u2019aide de la magie de la postsynchronisation. Steve Cochran, modeste acteur de westerns de s\u00e9rie et de t\u00e9l\u00e9vision fut sans doute seul et malheureux sur son unique tournage italien, dirig\u00e9 par un cin\u00e9aste intellectuel avec qui ses rapports furent compliqu\u00e9s. Il est pourtant juste et bouleversant, et c\u2019est gr\u00e2ce au <em>Cri <\/em>qu\u2019on se souvient encore de lui aujourd\u2019hui.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Reprise dans les salles parisiennes cette semaine, gr\u00e2ce au distributeur Tamasa, du Cri (Il grido, 1957) de Michelangelo Antonioni, prim\u00e9\u2026<\/p>\n","protected":false},"author":116,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[1],"tags":[],"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v20.8 - https:\/\/yoast.com\/wordpress\/plugins\/seo\/ -->\n<title>Le Cri de Michelangelo Antonioni - Olivier P\u00e8re<\/title>\n<meta name=\"robots\" content=\"index, follow, max-snippet:-1, max-image-preview:large, max-video-preview:-1\" \/>\n<link rel=\"canonical\" href=\"https:\/\/www.arte.tv\/sites\/olivierpere\/2013\/03\/21\/le-cri-de-michelangelo-antonioni\/\" \/>\n<meta property=\"og:locale\" content=\"fr_FR\" \/>\n<meta property=\"og:type\" content=\"article\" \/>\n<meta property=\"og:title\" content=\"Le Cri de Michelangelo Antonioni - 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